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6 mars 2020
Caribou : « Je déteste l’idée que la musique électronique soit un “game” de jeunes gens »
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Caribou : « Je déteste l’idée que la musique électronique soit un “game” de jeunes gens »

Dix ans après son premier album essentiellement électronique, Swim en 2010, Dan Snaith, plus connu sous le nom de Caribou, revient aujourd’hui avec Suddenly, un album étrange et intime qui le place parmi les parrains de la musique électronique britannique. Entretien.

PROPOS RECUEILLIS PAR BENJAMIN PIETRAPIANA
PHOTOGRAPHIE PAR JULIEN BOURGEOIS POUR MAGIC

Le temps a été long entre ces deux albums, presque six ans. Plus que d’accoutumée.

Ça m’a pris cinq pour finir ce disque. Et au début, je croyais vraiment ne pas y arriver. J’ai passé un contrat avec moi-même : ne sortir ce disque qu’à la condition que j’en sois vraiment fier et qu’il apporte quelque chose de nouveau à ce que j’ai déjà fait. Et pendant longtemps, j’en ai douté. C’est une idée un peu naïve mais je veux toujours faire mon meilleur album. Naturellement, ça devient à chaque fois un peu plus dur… Mais c’est ce qui me donne de la force.

Ce Suddenly a une sorte de bizarrerie assumée. Qu’en penses-tu ?

Our Love (2014) était la continuité, voire la distillation de Swim (2010). Une formulation pop des idées que j’avais commencées plus tôt. Je voulais m’ouvrir grand au public sans pour autant faire de compromis. Après, je me suis dit que je ne pourrais pas aller plus loin dans cette direction. Je ne peux pas être plus pop que Our Love. Pour Suddenly, je m’arrête en effet sur d’autres éléments, plus excentriques et étranges, que j’apprécie dans la musique. Je visais des morceaux plus imprévisibles et idiosyncratiques, moins polissés. Je crois y être arrivé. 

On pourrait même dire « brut » d’une certaine manière. 

Je ne sais pas. Si tu entends “brut” dans le sens où ce serait un disque lo-fi ou pas achevé, ce n’est pas le cas (sourires). Mais oui, si tu penses à un sens de « brut », plus proche de Madlib ou J Dilla, des personnes qui arrivent à imposer une énergie, une certaine intensité inhabituelle dans leurs productions… C’est quelque chose qui détonne avec la pop music d’aujourd’hui, où tu as trente personnes qui disent : “C’est un peu trop fort » ou « C’est un peu trop décalé”, pour accoucher de bouses bien polissées. Mais attention, je ne dis pas que toute la pop d’aujourd’hui est à jeter (rires) ! D’autant que je peux très bien me limiter tout seul. Si je travaille sur un morceau pendant un an, je peux le rendre plus “safe” à chaque session. Je ne voulais pas que ça arrive. Tout ces changements stylistiques, ces transitions étranges, j’ai voulu les laisser tels quels.

Un forme très idiosyncratique qui correspond à un propos très personnel. Probablement plus que jamais.

C’est indéniablement mon album le plus personnel. Les paroles sont authentiquement sur moi. Depuis Swim où j’ai commencé à laisser ma vie rentrer dans ma musique, elles s’ouvrent progressivement. Aujourd’hui, je parle enfin sans filtre de la mort, de divorce et de thématiques généralement difficiles à aborder. Ces cinq années ont été difficiles sur le plan personnel. Mes parents et ceux de ma femme ont connu de graves crises de santé. J’ai aussi de jeunes enfants. Je suis dans une situation étrange entre deux générations, avec beaucoup de responsabilités envers tous… Étant le benjamin de ma famille, c’est nouveau pour moi. Cet album est aussi sur le fait d’accepter ces responsabilités, comme le fait que nos parents, à un moment, ont besoin de nous comme on avait besoin d’eux étant plus jeunes. Par le passé, je n’aurais pas écrit avec autant de mélancolie ni de tristesse. J’ai composé Our Love quand je venais d’avoir mon premier enfant et je baignais encore dans cet état très particulier de nouveauté et dans tous ces sentiments qui vont avec la parentalité. Ce disque est plus sur la famille. Comme dans la chanson Sister, où je sample la voix de ma mère qui chante une chanson à ma sœur.

Tout ça nous renvoie à une réflexion sur le temps qui passe, le vieillissement… Récemment, j’ai interviewé Nicolas Godin de Air et il estimait que la magie de la musique disparaissait à 40 ans, que la grande période des musiciens ne durait guère plus de dix ans. Partages-tu ce point de vue ? Est-ce que c’est quelque chose que tu crains ? 

Oui, ça l’est. Mais c’est aussi une idée puissante qui me motive. Je déteste l’idée que la musique électronique soit un “game” de jeunes gens et qu’un jour je sois à court d’idées. C’est pour ça que je refuse de m’entourer de gens qui pourraient lisser ma musique ou la faire rentrer dans certains standards. Je lutte contre ça. C’est vrai qu’aujourd’hui la vie extra-musicale prend plus de place et rogne un peu sur le temps et l’espace que je pouvais accorder à la musique quand j’avais 20 ans et qu’elle me consumait entièrement. Ma réponse à cela ? “Fuck no!” Je vais continuer à me battre. Et à la fin, de toute façon, ça n’est pas à moi d’en juger. Ce serait facile d’accepter cette idée et simplement continuer à prospérer sur mon catalogue. Non je n’accepte pas cela et, pour être honnête, je me sens aussi consumé et passionné par la musique qu’à mes débuts. J’ai 41 ans, et peut-être qu’un jour le feu s’éteindra. Pas aujourd’hui en tout cas. 

Ton premier disque essentiellement électronique, Swim, a maintenant dix ans. Et aujourd’hui, on peut dire qu’en Grande-Bretagne, tu es un peu devenu un parrain.

Je dirais plus ça d’une personne comme Kieran (Hebden, aka Four Tet, ndlr). Il a atteint le statut des gens qu’on appréciait quand on était plus jeunes. Comme Carl Craig, Aphex Twin, ou Jeff Mills. Voilà où on en est aujourd’hui. Mais par exemple, Anthony Naples – un ami qui produit une dance music hyper pertinente – m’a un jour avoué que le premier concert auquel il avait assisté était l’un de mes lives à Fort Lauderdale (Floride) ! Maintenant des producteurs ou des musiciens plus jeunes se tournent vers Kieran et moi pour nous demander des conseils techniques. « Est-ce que j’accepte tel concert ? » « Est-ce que tu peux écouter tel morceau ? Je suis coincé. » Je suis heureux de pouvoir aider aujourd’hui, parce que c’est ce que Kieran a fait pour moi à mes débuts. Il m’arrive de conseiller des jeunes comme Pearson Sound ou Jessy Lanza, mais ce qui est marrant, c’est qu’on fait aussi ça avec Sam Shepherd (Floating Point, ndlr). Sam est beaucoup plus confiant que je l’étais à son âge. Avec Kieran, on l’a rencontré quand il avait 23 ans. On lui a donné nos conseils. Il nous a répondu : « Ok, merci les gars, je vais faire l’exact opposé. » On lui suggérait de raccourcir un morceau de deux minutes. Il l’a rallongé de quatre minutes.

Et tu aimes ça ?

J’aime beaucoup ça. Je suis utile. Ce qui est marrant dans le fait de faire de la musique, c’est qu’après vingt ans de carrière, j’ai encore l’impression de ne rien avoir appris. Quand je commence un nouvel album, je dois tout reprendre à zéro parce que ça ne devient pas plus facile. C’est frustrant mais aussi hyper excitant. Quand je prépare un album, je crée des boucles que je réunis toutes dans une playlist. Cette fois-ci, il y en avait environ 900. C’est ridicule ! Le précédent, j’en avais 600 et celui d’avant encore, c’était 400. Le problème s’aggrave à chaque fois. Je me mets de plus en plus de pression et je ne suis pas sûr que ce soit une trajectoire très saine (rires). En fait, je ne pense pas que faire de la musique aujourd’hui soit plus difficile. En revanche, il était plus facile pour moi de la séparer de ma vie. C’était mon imaginaire sonique, un fantasme, une fantaisie. Aujourd’hui je ne vois plus l’intérêt. La musique doit être connectée avec moi. Intimement.

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