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Un champ de ruines, des carcasses encore fumantes réparées avec du plastique et des matériaux composites, la nature verdoyante qui colore le paysage avec une vigueur presque obscène, des bouts de clairière parfaitement préservés, d’autres lacérés par les traces d’un désastre qui laisse hagard, partagé entre la peur de la perte et le soulagement d’être encore en vie. Cinq ans après la foisonnante perfection pastorale de Come On Feel The Illinoise! (2005), les nouvelles chansons de Sufjan Stevens ressemblent à ces traces d’une guerre perdue. On ne sait rien de la vie personnelle du garçon, mais les indices convergent vers un cataclysme émotionnel, dont la rémission passe par cette explosion créative monstrueuse. C’est vraiment le mot qui vient en tête à l’écoute de The Age Of Adz et All Delighted EP qui l’a précédé de quelques semaines : monstrueux. Quelques rares chansons épurées y côtoient des morceaux à la fois parfaitement agencés dans leur écriture et violemment défigurés par des arrangements qui entrechoquent chœurs, stridences orchestrales, électronique rugueuse, synthétiseurs antiques et naïfs. N’attendez pas du sixième LP de Sufjan Stevens qu’il vous caresse la joue à la première écoute. The Age Of Adz va d’abord vous heurter, vous secouer, vous fatiguer, vous perdre. On prend le pari qu’il rebutera et décevra, c’est normal. Il n’en reste pas moins un monumental chef-d’œuvre, inquiétant et galvanisant, qui isole encore un peu plus son auteur de son époque et de ses contemporains.



La pochette est une clé possible pour rentrer dans ce château fort en flammes. Elle reprend les travaux de Royal Robertson, figure importante de l’art outsider, mouvement pictural américain proche de l’art brut. Sufjan Stevens désigne le peintre (disparu en 1997) comme influence déterminante sur la forme de son nouvel album. Robertson exerçait le métier de peintre d’enseignes en Louisiane jusqu’à ce que sa femme se fasse la malle. Elle devient alors une véritable obsession et hante ses œuvres, par ailleurs bardées de références bibliques et de visions qui mélangent allègrement science fiction, numérologie et onirisme dans un élan profondément schizophrène. Ça ne vous rappelle rien ni personne ? En autoportrait de Sufjan Stevens en autodidacte naïf, éploré et presque possédé, The Age Of Adz se pose là. Il y a quelque chose de violemment instinctif dans le jaillissement de certains arrangements et sons, un effet de superposition qui parfois ne tombe juste qu’in extremis (les synthétiseurs incongrus de l’incroyable Vesuvius, qui se heurtent aux flûtes chinoises et aux chants en canon pour ne trouver qu’en bout de course une harmonie et un rythme entêtants). L’Américain stupéfie également par sa vulnérabilité, sa façon désarmante de se foutre à poil sur Futile Devices (sublime entrée en matière qui déroule sa mélodie pure sur des arpèges de guitare et un piano qui font des boucles) ou l’immense I Walked, engourdissement synthétique beau comme du R&B fredonné en pleine abbaye, pour reprendre la fulgurante formule d’un collègue pop moderne. On reconnaît bien le style de Sufjan Stevens sur la plupart des morceaux, mais il semble avoir été sciemment dynamité, défragmenté en éléments disparates (des cuivres, des chœurs, des étincelles électroniques parlent sans s’écouter sur l’étrange Bad Communication), drogué aux antidépresseurs et artificiellement euphorique (Get Real Get Right semble courir après la rédemption comme un poulet sans tête) ou parasité par des bruitages extraterrestres.



Avec sa rythmique synthétique qui tombe comme les pièces d’un Tétris, Too Much épouse les canons du gospel et agrège un chœur généreux, des arrangements de cordes, de cuivres et de vents en un maelström hypnotique. L’écriture est là, impériale, résistant aux bouffées d’emphase et aux pleurs sur des formats plus grands que la vie : le morceau titre étire ses huit minutes comme un puissant séisme dont chaque réplique est parfaitement maîtrisée. Et puis il y a l’œuvre dans l’œuvre, l’extraordinaire Impossible Soul, vingt-cinq minutes épiques mais parfaitement tenues, petit opéra où il nous a semblé reconnaître la voix de Shara Worden (My Brightest Diamond) au fil de rebondissements spectaculaires et inattendus où la démesure orchestrale cède le pas à des flottements bruitistes, où la voix de Sufjan Stevens est passée à la moulinette de l’autotune avant de se lancer dans une sorte de R&B enjoué (“Boy, we can do much more together/It’s not so impossible”) puis de retrouver sa douceur d’autrefois sur quelques notes d’un banjo céleste, parfait véhicule pour deux ultimes vers sublimes : “Girl, I want nothing less than pleasure/Boy, we made such a mess together”. Répété ad libitum jusqu’à ce que la chanson meure complètement : “Boy, we made such a mess together”. Quel chantier, mon garçon, quel chantier.

> Écoutez The Age Of Adz en intégralité.
Vincent Théval
MAGIC RPM  #146


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Azbinebrozer - 14/11/2010 17:43
Merci Vincent, c'est si bon de lire un critique qui a du cœur !
Oui la pochette, une entrée.
Gloire aux idiots !