Oui, For The Masses est bien une compilation. Oui, For The Masses est
bien un "hommage". Oui, il est surprenant de retrouver ce genre
d'albums en si bonne place. Pourtant, ce disque le mérite amplement et
ce, pour plusieurs raisons : sociologique, historique, géographique et,
bien sûr, artistique. Car ce "tribute" à Depeche Mode ">Depeche Mode entérine, d'une
manière quasi-définitive, dix-sept ans après des débuts à Basildon, la
place particulière que ce groupe occupe aujourd'hui. De la vague synthétique
qui submergea l'Angleterre au tout début des 80's, Depeche Mode ">Depeche Mode est
aujourd'hui le seul survivant. Vous aurez beau cherché, tous ont
disparu, laissant une discographie peau-de-chagrin et quelques vagues
souvenirs, tous les Soft Cell, Human League, Heaven 17, OMD. A vivre
par la technologie, il fallait s'attendre à mourir par la technologie.
En prenant le parti d'utiliser synthétiseurs et autres boîtes à
rythmes, ces formations courraient le risque de produire une musique
figée, trop dépendante d'une technique dite de pointe et pourtant
dépassée dès l'année suivante. Alors, pourquoi et comment Depeche Mode
a su se tirer d'un si mauvais pas, comment a-t-il su s'imposer jusqu'à
devenir l'exemple le seul représentant d'une certaine concrétisation de la pop
moderne. La réponse est simple et tient en un mot de deux syllabes :
chansons.
Car derrière le traitement synthétique, derrière les
programmations rythmiques, derrière l'aspect robotique, se trouvaient
de vraies mélodies, de vrais arrangements, aussi classiques mais on ne
le sut que plus tard que ceux d'un Bacharach, d'un Spector, d'un Bowie.
En la personne de Martin Gore, la formation possédait ce que la plupart
des autres, toutes tendances confondues, n'avaient pas : un orfèvre de la
composition pop, un drôle de génie de l'écriture classique. Mais, là
encore, on mit du temps à s'en apercevoir. A plus d'un titre, For The
Masses est la parfaite confirmation de ces allégations. Il suffit de
jeter un coup d'œil sur les participants pour comprendre que Depeche
Mode a touché différentes "générations", différents courants musicaux,
différents pays. Parmi les seize artistes qui ont répondu présent à
"l'invitation" du groupe God Lives Underwater, véritable instigateur du
projet, on pourra ainsi s'amuser à compter des Américains, des Anglais,
des Allemands, des Islandais, des Belges, des Hollandais. Et parmi
toutes ces nationalités, des adeptes de la tendance metal, de la noisy
pop, de la techno, de la pop arty, de l'electro, de la new-wave. Bien
évidemment, il ne faut pas se voiler la face : sur For The
Masses, tout n'est pas parfait et certaines reprises n'apportent strictement
rien aux originaux, peut-être à cause d'une trop grande... dévotion.
Ainsi, le Everything Counts de Meat Beat Manifesto, le Somedy de Veruca
Salt (tout dernier enregistrement du groupe avant sa séparation), voire,
à un degré moindre, le Shake The Disease d'Hooverphonic, dont on aurait
préféré qu'il suive tout le temps la veine new orderesque de l'intro,
ne sont que des décalques certes parfaits mais sans intérêt. Ce qui est
bien sûr loin d'être le cas du Never Let Me Down, l'une des meilleures
chansons du blondinet Gore interprété par les Smashing Pumpkins de
Billy Corgan, tout en distanciation et brisures rythmiques, tout en
retenue, baigné d'arpèges carillonnants et serti d'un spleen qui n'est
pas sans rappeler le Cure de la grande époque. Des Cure qui sont
d'ailleurs de la partie, pour une version tendance The Upstairs Room de
World In My Eyes : depuis le Lovesong de Disintegration, on devinait
que Robert Smith n'était pas indifférent aux compositions de Depeche
Mode mais sa simple présence alors que les deux groupes, à peu de chose
près, sont issus de la même génération, peut être interprétée comme un
acte d'allégence... C'est certainement le cas de Gus Gus, dont l'album
Polydistortion offrait quelques similitudes avec l'approche sonore
prônée par DM, qui reconstruit de fort belle manière, tout en
digressions house, un Monument extrait de A Broken Frame. Rabbit In The
Moon, repéré pour un superbe remix disco de Garbage il y a plus d'un
an, a lui jeté son dévolu sur Waiting For The Night qu'il fait évoluer
discrètement vers les pistes de danse. Mais il est surtout étonnant de
constater la force des chansons de Depeche Mode ">Depeche Mode lorsqu'elles sont
interprétées avec des instruments dits "traditionnels" : le Policy Of
Truth à la sauce Dishwalla est incroyablement rampant et inquiétant
alors que les Deftones transforment To Have And To Hold en un morceau
de bravoure hypnotique, lourd et tranchant. Rammstein amuse en ne
pouvant s'empêcher de prendre un parti un rien gothico-granguignolesque
le temps d'un Stripped que l'on jurerait, sur l'intro, chanté par un
Nick Cave mutant. Mais la plus belle des réussites est sans
conteste l'œuvre de Locust qui métamorphose l'un des plus faibles
titres du répertoire Depeche Mode, Master And Servant, en une exquise
comptine pernicieuse, interprétée en duo masculin-féminin, et qui doit
autant au Melody Nelson de Gainsbourg qu'au meilleur du easy listening.
Ainsi, For The Masses est bien ce témoignage ultime de l'influence, de
la pertinence et de l'omniprésence d'un groupe dans le vaste monde
musical d'aujourd'hui mais est aussi un album ludique où chacun
pourra trouver son bonheur le fan de Depeche Mode, bien sûr, mais aussi
les fans des artistes mis à contribution. Et de par son éclectisme, il
stigmatise la réussite d'une formation, qui avait été, en 1981,
décrétée sans avenir. Joli pied de nez.