En attendant une prestation géante à Rock en Seine qui devrait finir d'embraser l'été le plus caniculaire de ces trente dernières années, Arcade Fire a pris d'assaut le Casino de Paris mardi dernier. Compte-rendu rempli de mots, sans la moindre photo, et ne comptez même pas sur une modeste vidéo. [Par Jean-François Le Puil].
Il n’y a qu’à scruter la nouvelle allure de Win Butler pour comprendre ce qui a encore changé. Il y a cinq ans, au Nouveau Casino, l’homme était intense, hanté, ailleurs, halluciné de l’intérieur. À la deuxième de l’Olympia, il y a trois ans, il faisait valser son teint naturellement maladif de façon malaisée et fatiguée, encombré par une hargne dont il ne savait que faire, sans ennemi réel à cibler, sans destination finale pour l’avanie. Mardi, au Casino de Paris, la détermination de Butler fut infaillible. Sa violence, parfaitement carénée. Son aura, judicieusement étalonnée. À l’image d’un corps devenu racé, déplacé avec assurance et surmonté d’une chevelure tranchée. Bras nus, les biscotos apparents et la chaîne qui pendouille sur le côté du pantalon. Une authentique dégaine de guerrier.
À vrai dire, Arcade Fire n’avait pas besoin d’un tel leader saignant pour foutre en l’air le Casino de Paris comme il l’a fait. Avant même l’arrivée du groupe sur scène, les lumières encore allumées, l’apparition d’un simple technicien venu rebrancher une prise ou deux déclenchait déjà les hourras d’une foule formidablement électrisée. Comme si le public stationnait là depuis le 4 juin, jour de mise en vente des sésames. Comme si les peaux brûlaient depuis trente jours sur le grill de l’impatience. Comme si les Canadiens avaient atteint un vertigineux pic de popularité et titillaient, dans le genre mastodonte écrasant de crédibilité et de succès, les mêmes sommets que leur collègue de management Björk.
C’est le nouveau morceau braisé Ready To Start qui disloque l’attente d’entrée. Les huit protagonistes occupent la scène sur toute sa largeur et s’agitent devant un écran géant présenté façon cinéma en plein air, façon drive-in theatre, cette attraction tant kiffée à la périphérie des villes de l’ancienne Amérique. On y projette parfois l’image d’une portion d’autoroute. La banlieue, gadjo, c’est la banlieue qui obsède le prochain album d’Arcade Fire. The Suburbs, c’est comme le port Salut, c’est écrit dessus. S’ensuit l’autre inédit Modern Man, qui confirme l’humeur vicieusement dégrossie des nouveaux titres. Sobre et hautement guitarisée (pas sûr qu’il faille quatre "emmancheurs" de six-cordes pour la mettre en boîte, mais bon), la mélodie efficace impacte sans effort, avec un final ascendant où tu tapes dans tes mains en attendant de prendre dans ta gueule le premier coup de grisou de la soirée : Neighborhood #2 (Laika) enchaîné avec No Cars Go (où les tutures du cinéma à ciel ouvert apparaissent à l’écran). Une autre dimension s’ouvre alors. Celle d’un premier album (admettons que No Cars Go date de cette époque) adulé du sol au plafond, du geek blogosphérique à l’instit’ lecteur de Telerama. Celle d’un pompiérisme rudement bien dosé et assez déviant pour démontrer qu'entre la retenue castratrice et le lyrisme bouffi, siège l'euphorie. Les gens deviennent jobards face à des versions si cinglantes et hyperboliques que le groupe pourrait plier bagages après chacun des deux titres, il n’y aurait rien à redire.
Mais comme quinze minutes de concert, cépabocoup, on continue. Et l’on se dit que la seule chose qui cloche dans ce fatras orchestral doublé du ballet humain, c’est Régine Chassagne. Un vrai problème technique. Elle n’a pas l’air méchante, mais son agitation de gamine capricieuse, ses sauts de cabri potelé et son maniérisme paraissent incongrus, et pour peu qu’on ait le malheur d’y prêter trop attention, rédhibitoires. Heureusement, elle rentre dans le rang après son quart d’heure de gloire : Haiti suivi d’Empty Room, où elle tient le crachoir tout du long. Sur ce dernier titre, un autre inédit cette fois plus orchestré et ampoulé, Régine braille un brin en français (“toute ma vie est avec toi”, qu’elle rouspète avec concentration). Puis, lorsque Win part se placer derrière le piano pour faire sa fête à The Suburbs, des images fort bien esthétisées apparaissent à l’écran. Où l’on navigue au gré d’allées résidentielles et de pavillons, croisant au ralenti une jeunesse ennuyée ou des familles embourbées dans leur langueur quotidienne. On pense alors apercevoir des extraits du fameux court-métrage qu’aurait tourné la fanfare avec Spike Jonze en amont de la sortie du troisième essai. Mais Suburban War, l’autre composition neuve qui suit, flingue la valse des hypothèses par son atmosphère bleutée. Une profondeur spleenétique balisée par des guitares claires qui rappelle presque instantanément The Smiths. Le chant de Butler est au diapason, d’une déchirante beauté abîmée. Il raconte : “My old friends/I can remember when/You cut your hair/I never saw you again/All the cities we live in/Could be distant stars”. Le plus bel instant du concert, le plus chagrin, le plus franc, et peut-être le plus représentatif des sentiments qu'Arcade Fire souhaite véhiculer en 2010. À l’abri de la folie ambiante et des attentes voraces, comme pour mieux semer un trop plein de nerfs à vif.
Une fois dégoupillée la capsule nostalgique imprévue, l’humeur se renverse vite et le fanatisme environnant se mue en transe générale grâce à une version prodigieusement décapante, dure et impitoyable, de Neighborhood #3 (Power Out). Le premier qui toucherait Win à ce moment-là se ferait électrocuter sur place, et tout grillé qu’il serait, raterait l’enchaînement dantesque avec Rebellion (Lies). N’en jetez plus ? Si si, même Month Of May, qui fatigue très rapidement sur bandes, prend tout son sens sur les planches. Une offensive punk déglinguée qui rappelle le Gun Club en goguette. Après Intervention, seulement le troisième morceau de Neon Bible joué ce soir-là (avec une pensée pour François Chevalier au passage), le dénouement trop attendu arrive avec Wake Up et son chœur universel qui permet à chacun, quelques minutes durant, de jouer dans Arcade Fire. La barouf terminé, la bande salue les gens avec une jolie sincérité. Win est souriant, transpirant et rasséréné. S'il fallait juger des phases de vie de la formation à l'orée de ses concerts charnières, de la même façon qu'en 2005, la prestation pointait la surexcitation médiatique à venir, et le deuxième Olympia en 2007, l'essoufflement momentané d'une machinerie en surchauffe, ce Casino de Paris annonce un renouveau seigneurial.
> Setlist :
Ready To Start
Modern Man
Neighborhood #2 (Laika)
No Cars Go
Haïti
Empty Room
The Suburbs
Suburban War
We Used to Wait
Neighborhood #3 (Power Out)
Rebellion (Lies)
Month Of May
Keep The Car Running
Neighborhood #1 (Tunnels)
Intervention
Wake Up
Il n’y a qu’à scruter la nouvelle allure de Win Butler pour comprendre ce qui a encore changé. Il y a cinq ans, au Nouveau Casino, l’homme était intense, hanté, ailleurs, halluciné de l’intérieur. À la deuxième de l’Olympia, il y a trois ans, il faisait valser son teint naturellement maladif de façon malaisée et fatiguée, encombré par une hargne dont il ne savait que faire, sans ennemi réel à cibler, sans destination finale pour l’avanie. Mardi, au Casino de Paris, la détermination de Butler fut infaillible. Sa violence, parfaitement carénée. Son aura, judicieusement étalonnée. À l’image d’un corps devenu racé, déplacé avec assurance et surmonté d’une chevelure tranchée. Bras nus, les biscotos apparents et la chaîne qui pendouille sur le côté du pantalon. Une authentique dégaine de guerrier.
À vrai dire, Arcade Fire n’avait pas besoin d’un tel leader saignant pour foutre en l’air le Casino de Paris comme il l’a fait. Avant même l’arrivée du groupe sur scène, les lumières encore allumées, l’apparition d’un simple technicien venu rebrancher une prise ou deux déclenchait déjà les hourras d’une foule formidablement électrisée. Comme si le public stationnait là depuis le 4 juin, jour de mise en vente des sésames. Comme si les peaux brûlaient depuis trente jours sur le grill de l’impatience. Comme si les Canadiens avaient atteint un vertigineux pic de popularité et titillaient, dans le genre mastodonte écrasant de crédibilité et de succès, les mêmes sommets que leur collègue de management Björk.
C’est le nouveau morceau braisé Ready To Start qui disloque l’attente d’entrée. Les huit protagonistes occupent la scène sur toute sa largeur et s’agitent devant un écran géant présenté façon cinéma en plein air, façon drive-in theatre, cette attraction tant kiffée à la périphérie des villes de l’ancienne Amérique. On y projette parfois l’image d’une portion d’autoroute. La banlieue, gadjo, c’est la banlieue qui obsède le prochain album d’Arcade Fire. The Suburbs, c’est comme le port Salut, c’est écrit dessus. S’ensuit l’autre inédit Modern Man, qui confirme l’humeur vicieusement dégrossie des nouveaux titres. Sobre et hautement guitarisée (pas sûr qu’il faille quatre "emmancheurs" de six-cordes pour la mettre en boîte, mais bon), la mélodie efficace impacte sans effort, avec un final ascendant où tu tapes dans tes mains en attendant de prendre dans ta gueule le premier coup de grisou de la soirée : Neighborhood #2 (Laika) enchaîné avec No Cars Go (où les tutures du cinéma à ciel ouvert apparaissent à l’écran). Une autre dimension s’ouvre alors. Celle d’un premier album (admettons que No Cars Go date de cette époque) adulé du sol au plafond, du geek blogosphérique à l’instit’ lecteur de Telerama. Celle d’un pompiérisme rudement bien dosé et assez déviant pour démontrer qu'entre la retenue castratrice et le lyrisme bouffi, siège l'euphorie. Les gens deviennent jobards face à des versions si cinglantes et hyperboliques que le groupe pourrait plier bagages après chacun des deux titres, il n’y aurait rien à redire.
Mais comme quinze minutes de concert, cépabocoup, on continue. Et l’on se dit que la seule chose qui cloche dans ce fatras orchestral doublé du ballet humain, c’est Régine Chassagne. Un vrai problème technique. Elle n’a pas l’air méchante, mais son agitation de gamine capricieuse, ses sauts de cabri potelé et son maniérisme paraissent incongrus, et pour peu qu’on ait le malheur d’y prêter trop attention, rédhibitoires. Heureusement, elle rentre dans le rang après son quart d’heure de gloire : Haiti suivi d’Empty Room, où elle tient le crachoir tout du long. Sur ce dernier titre, un autre inédit cette fois plus orchestré et ampoulé, Régine braille un brin en français (“toute ma vie est avec toi”, qu’elle rouspète avec concentration). Puis, lorsque Win part se placer derrière le piano pour faire sa fête à The Suburbs, des images fort bien esthétisées apparaissent à l’écran. Où l’on navigue au gré d’allées résidentielles et de pavillons, croisant au ralenti une jeunesse ennuyée ou des familles embourbées dans leur langueur quotidienne. On pense alors apercevoir des extraits du fameux court-métrage qu’aurait tourné la fanfare avec Spike Jonze en amont de la sortie du troisième essai. Mais Suburban War, l’autre composition neuve qui suit, flingue la valse des hypothèses par son atmosphère bleutée. Une profondeur spleenétique balisée par des guitares claires qui rappelle presque instantanément The Smiths. Le chant de Butler est au diapason, d’une déchirante beauté abîmée. Il raconte : “My old friends/I can remember when/You cut your hair/I never saw you again/All the cities we live in/Could be distant stars”. Le plus bel instant du concert, le plus chagrin, le plus franc, et peut-être le plus représentatif des sentiments qu'Arcade Fire souhaite véhiculer en 2010. À l’abri de la folie ambiante et des attentes voraces, comme pour mieux semer un trop plein de nerfs à vif.
Une fois dégoupillée la capsule nostalgique imprévue, l’humeur se renverse vite et le fanatisme environnant se mue en transe générale grâce à une version prodigieusement décapante, dure et impitoyable, de Neighborhood #3 (Power Out). Le premier qui toucherait Win à ce moment-là se ferait électrocuter sur place, et tout grillé qu’il serait, raterait l’enchaînement dantesque avec Rebellion (Lies). N’en jetez plus ? Si si, même Month Of May, qui fatigue très rapidement sur bandes, prend tout son sens sur les planches. Une offensive punk déglinguée qui rappelle le Gun Club en goguette. Après Intervention, seulement le troisième morceau de Neon Bible joué ce soir-là (avec une pensée pour François Chevalier au passage), le dénouement trop attendu arrive avec Wake Up et son chœur universel qui permet à chacun, quelques minutes durant, de jouer dans Arcade Fire. La barouf terminé, la bande salue les gens avec une jolie sincérité. Win est souriant, transpirant et rasséréné. S'il fallait juger des phases de vie de la formation à l'orée de ses concerts charnières, de la même façon qu'en 2005, la prestation pointait la surexcitation médiatique à venir, et le deuxième Olympia en 2007, l'essoufflement momentané d'une machinerie en surchauffe, ce Casino de Paris annonce un renouveau seigneurial.
> Setlist :
Ready To Start
Modern Man
Neighborhood #2 (Laika)
No Cars Go
Haïti
Empty Room
The Suburbs
Suburban War
We Used to Wait
Neighborhood #3 (Power Out)
Rebellion (Lies)
Month Of May
Keep The Car Running
Neighborhood #1 (Tunnels)
Intervention
Wake Up
6 réactions réagir
Je serai à la Halle Tony Garnier mais j'ai TRES peur de la qualité du son de cet endroit!
C'est pas gentil ! Cela dit, si ce texte a pu te rappeler quelques bons moments de plaisir solitaire, c'est déjà ça de gagné Sue.
Jean-François Le Puil, tu écris trop mal !!!
Ton style est digne des scripts de romans photos porno !
Ton style est digne des scripts de romans photos porno !
Il est vrai qu'à part la braillante Régine au début, rien à redire, même encastré sur le côté de la salle, derrière un pylône et sous la mezzanine justement.
Que dire alors du son de la Halle Tony Garnier à Lyon où ils se produiront le 26 Novembre?
Beurk.
Que dire alors du son de la Halle Tony Garnier à Lyon où ils se produiront le 26 Novembre?
Beurk.
Salut !
Depuis la mezzanine, le son était plus que correct. Correct ++ disons.
Depuis la mezzanine, le son était plus que correct. Correct ++ disons.
Pourquoi aucune remarque sur la pietre qualité du son ...