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Entrevue - 30/01/12 de Chairlift

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Réduit à l’état de duo après le départ d’Aaron Pfenning, Chairlift s’est recentré sur son ambition synthétique pour venir à bout de Something, deuxième album racé et puissant qui ouvre les époques pop comme un brise-glace fend les mers gelées. Caroline Polachek, qui papillonne avec un charme exquis, et Patrick Wimberly, qui cogite au son du houblon dégluti, se prêtent au jeu bigarré des questions collectées auprès d’un entourage fameux. [Interview Jean-François Le Puil].

TOM HINES (photographe, coréalisateur du clip Amanaemonesia) : Patrick a grandi dans le Tennessee et Caroline dans le Connecticut, à l'ombre des capitales mondiales. Dans quelle mesure vos origines ont-elles influencé la manière de composer du groupe ?
Caroline Polachek : À toi l'honneur, Patrick. Tu as vécu dans la capitale musicale des États-Unis.
Patrick Wimberly : C’est vrai que l'industrie nationale du disque a ses quartiers généraux à Nashville et mes parents ont choisi de s'y installer en partie à cause de cette histoire. Mon père était animateur radio, il a bossé dans le milieu pendant une bonne partie de sa vie. La musique était le ciment de ma famille, mais j'ai très vite ressenti le besoin de prendre mes distances avec la région. J'ai beaucoup de respect pour la musique country et ce qu'elle représentait à l'origine, quand elle sentait le souffre et faisait souffler un vent nouveau, mais le genre a moisi. Quand je retourne dans le coin, je me rends dans les bars honky-tonk du centre-ville. Le jour, on y joue de la country FM merdique, et quand la nuit tombe, dans les bouges typiquement sudistes, des musiciens incroyablement talentueux se produisent. Le problème, c'est que ce sont les mêmes qui s'enferment toute la journée dans des studios pour débiter ad libitum de la country commerciale. Quel dommage que des instrumentistes aussi doués soient cantonnés à un tel registre… C'est pour ne pas croupir dans une ambiance pareille que je devais me tirer.
CP : (Espiègle.) Et tu faisais partie d'un célèbre groupe de country quand tu étais au lycée.
PW : Ah oui, je jouais dans Habbit. Avec deux “b”.
CP : Deux “b” ?! Je ne savais pas pour la faute d'orthographe, c'est encore plus naze ! (Rires.) Moi, je viens du quartier de Riverside dans le Connecticut. Comme beaucoup, mes parents faisaient l'aller-retour à New York tous les jours. Les deux régions ne sont pas très éloignées, mais la lointaine banlieue est plus huppée et beaucoup de personnes qui bossent dans la finance à New York élèvent leurs enfants dans ce coin. J'allais dans un lycée de bon standing, et c’est là que j’ai connu mes premiers émois musicaux, car en dehors de l'école, il n'y avait aucune scène locale, rien… J'ai longtemps été à fond dans la musique classique, chantant dans trois chœurs d’églises différents et dans une chorale a capella qui comptait uniquement des filles – nous revisitions déjà des titres pop, préfigurant ainsi ce que j'allais faire avec Girl Crisis (ndlr. chorale féminine new-yorkaise qui poste les vidéos de ses reprises sur YouTube). Puis j'ai chanté dans deux groupes de néo-metal. À cette époque, je traînais presque exclusivement avec des mecs et j'apprenais beaucoup sur la musique à leur contact, pour le pire et pour le meilleur. Ils écoutaient Tool, Deftones, etc. New York figurait alors l'eldorado. On allait voir des concerts là-bas, ceux de Björk ou Sigur Rós, et je me rappelle très précisément des moments passés dans la ville lors de ces courtes virées. New York paraissait si cool, c'était le paradis à portée de mains. J'y croisais furtivement d'autres enfants auxquels je m'identifiais et j'étais intimement persuadée que c'était l'endroit où je voulais vivre.
Grandir dans le Connecticut, à l'écart du lieu rêvé mais tout de même assez près pour pouvoir fantasmer concrètement dessus, m'a permis de cultiver un désir que je ressens encore aujourd'hui, là où des amis qui ont toujours habité à New York sont devenus blasés. Après le lycée, j'ai vécu un temps à Bruxelles, où j'étudiais dans une école d'art par le biais de mon beau-père, qui est belge. J'ai découvert Frank Zappa, Chick Corea, Miles Davies, le trip hop… À cause de la relation que la Belgique entretient avec l'Afrique, la musique locale est très métissée, l'indie rock est presque marginalisé au profit de courants plus underground, progressifs ou expérimentaux.
Petite, j’étais déjà fascinée par les peuples anciens et la façon dont l’Europe devait traiter avec sa propre histoire, si riche et ancestrale. Comprendre assez jeune que mon pays d’origine avait une existence récente a été formateur. J'ai aussi passé une partie de ma plus tendre enfance à Tokyo. Mes parents, qui sont multilingues et ont toujours beaucoup voyagé, étaient des mordus de culture japonaise, et en tant que jeunes adultes, ils voulaient travailler et vivre au contact de la culture asiatique. Mon père, qui est pianiste, jouait et écoutait de la musique classique à la maison, comme ma mère d'ailleurs. Mais après le divorce, maman a vécu une seconde jeunesse. Elle est devenue chic, acceptait des rencards et écoutait Sade, Seal, et tous les trucs cool du milieu des années 90. J'étais perturbée, je me disais : “Mince, ça a l'air cool Sade, mais ma mère est fan, alors est-ce si cool que ça ?” Elle a aussi toujours écouté Isabelle Antena, que j'adorais. À six ans, je chantais ses chansons sans rien comprendre au français… Mais tout cela relève plus de nos parcours personnels que d'une quelconque appartenance géographique.

ANNIE HART (Au Revoir Simone) : Caroline, ta gentillesse m'a toujours éblouie. Te côtoyer est tellement rafraîchissant et inspirant. Cette attitude positive a-t-elle influé sur ta carrière ? Quel est ton secret pour conserver un tel état d'esprit ?
PW : Un type de notre premier label nous a fait cette déclaration un jour : “C'est tellement revigorant de travailler avec des gens aussi agréables que vous dans un milieu de plus en plus hostile et destructeur d'amitiés.
CP : Contrairement aux idées reçues, le milieu de la mode est plus hospitalier qu'on ne le pense, et celui de la musique devrait en prendre de la graine.
PW : J'ai toujours pensé que la simplicité était un atout, mais il n'y a rien de réfléchi dans notre attitude.
CP : Mon état d'esprit découle de mon envie de m'amuser, tout bêtement, à la manière d'enfants enthousiastes toujours partants pour l'aventure. Cela fait presque de nous un groupe anti-cool d'ailleurs, dans le sens où on ne se la joue pas à la Velvet Underground, avec l'ironie et l'arrogance que cela suppose. Je précise qu'Annie est la personne la plus adorable qui soit, alors peut-être que la question en dit également long sur elle. (Sourire.)

PHOENIX : Ça fait quoi de tourner avec John Maus ?
PW :
Ça fait : “Woooouuuuaaaaaaahhhhhhh !” (Rires.) Quand il jouait du clavier pour nous (ndlr. aux mois de septembre et octobre 2009, Chairlift assurant les premières parties de Phoenix), il était agacé par les spectateurs qui filmaient le concert avec leur téléphone – John a un vrai problème avec ça, il veut que le public s'implique –, alors il quittait son poste et courrait vers les spectateurs en question pour leur gueuler dessus : “ Woooouuuuaaaaaaahhhhhhh !” (Rires.)
CP : Tourner avec John Maus, c'est comme conduire une voiture avec une bombe à retardement posée sur le siège arrière. Il est vraiment spécial, mais je l'aime beaucoup, nous sommes amis. Nous lui avions envoyé un message sur MySpace pour lui dire que nous étions fans de son album Love Is Real (2007), qu'il était une source d'inspiration pour nous, et que s'il voulait qu'on fasse une tournée ensemble, c'était banco. Il a répondu à notre message… plus d'un an après. Il racontait qu'il avait vu la pub pour l’iPod quatrième génération avec Bruises (ndlr. extrait du premier album de Chairlift, Does You Inspire You, 2008) en fond sonore et qu'il était d'accord pour faire une tournée avec nous. On a commencé à flipper. (Rires.) Nous lui avons proposé un job de claviériste car nous voulions étoffer notre son sur scène et il a dit oui immédiatement. Plus tard, John nous a avoué qu'il avait d'abord détesté Bruises en voyant la pub, avant de se rendre compte que s'il détestait tant la chanson, c'était parce qu'il la trouvait géniale et qu’il était perturbé de l'entendre dans un spot télé. De notre côté, nous n’avons jamais eu peur de passer pour un groupe de vendus en acceptant l’offre d’Apple. À l’époque, on ne prenait même pas Chairlift au sérieux, nous étions une bande de gamins avec plusieurs chansons en poche et nous n’avions rien à perdre. Et puis que signifie le terme indie aujourd’hui ? Dans les années 90, c’était un sacerdoce DIY qui supposait une attitude pacifiste et intelligente d’opposition. The Moldy Peaches, Pavement, Stereolab… Jorge (ndlr. Elbrecht, meneur de Violens et chéri de Caroline) définirait cette notion comme des “gosses qui se rebellent contre les brutes du glam en faisant de la twee”. Aujourd’hui, être indie signifie avoir la vingtaine, être individualiste et faire du commerce avec l’esthétique des vieux disques et du shopping vintage. C’est peut-être une conséquence de la récession, mais l’indie n’a plus rien à voir avec l’idée d’opposition, c’est plutôt une question d’assimilation. Pour en revenir à John Maus, il apporte l'orage sur scène, il maltraite les claviers quand moi je les effleure. En coulisses, il engage des conversations très intéressantes et fait partager ses avis tranchés, enthousiastes ou agacés.
PW : Il fait des blagues vraiment dégueulasses aussi.
CP : Et il cerne en un clin d'œil la personnalité des gens.

MAGIC RPM  #158

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