Avalon Emerson change de peau : figure reconnue des platines, elle s’impose désormais comme véritable songwriteuse avec "Written Into Changes", deuxième chapitre de son projet & the Charm.
«Il paraît que toi et ton groupe avez vendu vos platines et acheté des guitares», chantait James Murphy il y a 20 ans dans Losing My Edge. Une référence à l’obsession régulière des DJ de se transformer en «vrais» musiciens. Cette maxime m’est revenue au moment de découvrir le premier album d’Avalon Emerson, & The Charm, il y a trois ans. Sa voix haut perchée et délicate y faisait merveille sur des productions électro-pop modestes mais dotées d’un charme indéniable. J’ignorais alors que l’Américaine était en fait une DJ accomplie, résidente du célèbre Berghain à Berlin. Et qu’elle avait même produit des tracks taillées pour les clubs techno, comme The Frontier, dont le synthé aigu contraste avec un beat turbine extrêmement lourd.
Avec Written Into Changes, on comprend que ce projet pop qu’elle envisageait comme une récréation par rapport à ses activités de DJ a finalement pris plus de place que prévu. Plus qu’un simple détour, dit-elle, «une grotte profonde pleine de passages à explorer». Parler de grotte serait d’ailleurs assez réducteur étant donné l’aspect lumineux des dix compositions de l’album, dès la première chanson, Eden, une petite ritournelle à la voix rapidement accompagnée par un beat chaleureux et une basse bien enveloppante. Une basse aux fondations de chaque morceau, qui donne sa texture si chaleureuse au disque – l’Américaine, en habituée des dancefloors, admet en avoir fait une de ses priorités.
Le travail sur la production est très léché, notamment sur le traitement de la voix d’Avalon Emerson. La Californienne n’a pas un timbre qui porte énormément, mais avec tout un tas de flangers, de delays et de synthés pour l’accompagner, elle apparaît vraiment à sa place, au centre du jeu – Happy Birthday en est un très bon exemple. Elle l’a même passée en DJ set, preuve qu’une chanson pop rock bien troussée peut séduire les dancefloors.
La productrice, même si elle est forcément très attirée par les synthés, remet aussi au centre les guitares, avec une production très années 1990 qui traduit son amour de l’époque. Il n’y a qu’à écouter le délicieux Country Mouse et son petit riff de guitare pour s’en convaincre. On pense souvent à Clairo et surtout à Haïm, notamment sur Jupiter and Mars – il faut dire que l’ex Vampire Weekend, Rostam, producteur des deux artistes précités, est aussi de la partie. Signalons également la présence de Bullion, collaborateur régulier de Nilüfer Yanya, qui avait déjà officié sur le premier essai d’Avalon Emerson.
Est-ce que c’est très original ? Peut-être que non, en tout cas, c’est très efficace. Point de prise de tête ici ou de tentative de révolutionner le genre : en prenant le parti de l’ingénuité, Avalon Emerson touche vraiment une corde sensible, jusque dans les paroles qui évoquent le changement, l’impermanence, le fait d’être quelque part entre deux endroits, entre deux âges. “Too young to die, too old to break through”, comme elle le chante sur Happy Birthday («Trop jeune pour mourir, trop vieille pour percer»). Entre deux saisons, aussi : un disque de printemps, qui donne envie d’ouvrir la fenêtre de la voiture même s’il fait encore un peu trop froid.