“We Gotta Groove” saura ravir les fans des Beach Boys et autres collectionneurs – et ce, malgré sa pochette hideuse.
L’éparpillement façon puzzle des albums, à l’ère du streaming, a au moins un avantage : il nous permet de profiter à notre aise des pépites éparpillées sur de monumentaux coffrets pour complétistes. Comme les récentes compilations Feel Flows (2021) et Sail on Sailor – 1972 (2022), ce We Gotta Groove à la pochette hideuse documente les années 1970 des Beach Boys en mélangeant albums officiels, versions alternatives et raretés inédites. On passera donc assez vite, parmi ces 73 titres, sur The Beach Boys Love You (1977), pourtant le dernier grand album de la carrière du groupe, et leur plus grandement imparfait. Un bric-à-brac jouissif de pouët-songs au synthétiseur et de ballades sur lesquelles crisse le timbre éraillé d’un Brian Wilson qui paie les factures de la décennie précédente. Paru dans la foulée de la trompeuse campagne publicitaire “Brian’s Back” et du succès du rétro et criard 15 Big Ones, l’album fut un échec commercial mais valut au groupe les éloges inattendus du critique Lester Bangs : «Les Beach Boys constituent l’argument le plus convaincant, dans toute notre culture, pour ne jamais grandir. […] La plupart des meilleurs rockers sont des attardés, et ces dieux humains du Pacifique ne font pas exception».
Comme pour lui donner raison, le disque suivant du groupe aurait dû s’intituler Adult/Child, si le manque d’enthousiasme des camarades de Brian Wilson et de la Warner, que le groupe s’apprêtait à lâcher pour CBS, n’en avait pas empêché la sortie. Ces sessions restées mythiques, largement diffusées en bootleg depuis les années 1980 mais dont seules une poignée avaient jusqu’ici officiellement filtré, constituent l’intérêt majeur de We Gotta Groove : au menu, neuf titres, plus quatre versions alternatives et une poignée d’émouvantes démos couchées sur cassette par un Brian Wilson plus seul que jamais. Un enfant perdu dans un monde d’adultes tristement réalistes et plongé dans une nouvelle folie des grandeurs : composer pour Frank Sinatra des mélopées langoureuses où noyer un chagrin d’amour alcoolisé. “I’ll put a Frank Sinatra album on / And cry my blues away”, fait-il chanter à son cadet Carl sur It’s Over Now, sur laquelle résonne en écho la voix de celle qui sera bientôt son ex-épouse, Marilyn Rovell.
Brian Wilson pousse le mimétisme jusqu’à confier, pour la deuxième fois de sa carrière, à l’arrangeur des Four Freshmen Dick Reynolds, ancien collaborateur de The Voice, le soin d’enrubanner le tout. Mais, comme souvent à l’époque, son inspiration se révèle aussi éblouissante qu’intermittente : tiraillé entre quelques splendeurs orchestrales et des titres plus classiques voire banals, Adult/Child est un tableau joliment verni dont quelques parties n’ont été qu’esquissées, un grand disque potentiel jamais vraiment mûri. Mais dont l’existence même, en cette année historique où un certain Sid Vicious s’apprêtait à cracher du Sinatra, donne raison à Lester Bangs : Brian Wilson aussi, à sa manière, avait l’esprit punk.