Gorillaz dévoile son nouvel album, The Mountain, grand film en Technicolor où s’entremêlent, digérés puis régurgités, tous les clichés que l’Occident projette sur le sous-continent indien. Un disque qui agit comme un précipité de toutes les expérimentations menées jusqu’ici par le projet « virtuel », lancé en 1998 par le leader de Blur.
Dans la – désormais – large famille Gorillaz (9 albums, 1 live, 3 compilations, 1 album remix, 12 EP…), je voudrais… je voudrais… le petit dernier : l’album «indien» ! Baptisé The Mountain, en anglais, mais «orthographié» sur la couverture en écriture devanagari (sanskrit), ce nouvel album prend d’emblée l’auditeur par la main (les oreilles, pour être exact) avec l’obsédant titre éponyme qui fait aussi l’ouverture. Comme un apetizer, une sorte de preview, ou plutôt de générique d’introduction pour un grand film en Technicolor avec tous les clichés digérés, macérés, régurgités que peut avoir l’Occident sur le sous-continent indien. On y entend, entremêlés, des flûtes, de la sitar (forcément !), du sardod (un autre instrument utilisé dans la musique indienne), des tablas et, de façon plus surprenante, comme la vibration d’un Iphone en mode silencieux, et des voix psalmodiant “The mountain, the mountain…”, celle de l’acteur et photographe Dennis Hopper, disparu en 2010.
Si ce nouvel album de Gorillaz est traversé par l’idée de la fin de la vie et ce qui arrive (ou pas) après notre existence charnelle sur cette planète (Damon Albarn a perdu son père, féru d’art hindou et de musique, celle de Ravi Shankar, et a dispersé ses cendres dans la ville de Vanarasi. James Hewlet a perdu son père et sa belle-mère à la même époque), il n’en reste pas moins une sorte de précipité de toutes les précédentes expérimentations du projet «virtuel» lancé en 1998 par le leader de Blur et l’illustrateur de Tank Girl. Rap, trip-hop, funk, pop, rock et autres genres musicaux, tout y passe, trituré, malaxé, déconstruit, reconstruit… Un immense shaker qui pourrait n’être qu’une sorte de gloubi-boulga indigeste si Damon n’était pas à la manœuvre, ou plutôt au «piano» (comme un chef !), ce qui aboutit quasiment toujours à de petites (ou grandes) épiphanies. C’est le cas avec les touchants The Hardest Thing et Orange County, deux titres qui se suivent et se répondent, où la voix de Damon se fraie un chemin sur des rythmiques du batteur Tony Allen (disparu en 2020).
Mais on aime aussi l’effervescent Damascus, un titre qui revient de loin, enregistré au départ pour être intégré au troisième album de Gorillaz (Plastic Beach, 2010), et fait un détour par le Moyen-Orient via l’instrumentation, la présence du chanteur syrien de dabke (une danse entraînante libanaise qui est aussi devenue un genre musical), Omar Souleyman, ainsi que du rappeur américain Yasiin Bey (plus connu sous le nom de Mos Def). Sur The Manifesto, le deuxième single extrait de l’album, on entend le rappeur argentin Trueno psalmodier en espagnol sur une rythmique reggaeton boostée aux percussions indiennes, sans oublier un peu de flûte enregistrée à New Delhi.
Dans le genre «collision mondiale», Gorillaz fait fort, mais réussit à tenir son grand écart facial. Dernier exemple : The Happy Dictator, imaginé après un passage de Damon au Turkménistan, où le dirigeant en place, Saparmurat Niyazov, avait banni toutes les mauvaises nouvelles de son pays pour préserver le sommeil et la santé mentale de ses ouailles. De quoi susciter un super morceau d’électro-pop délicieusement ironique et grinçant avec, comme par hasard, la participation de ces gentils mais persévérants agitateurs que sont les Sparks. En résumé, si vous aimez les montagnes russes, montez sur le manège et laissez-vous emporter par les derniers loopings imaginés par Damon, James et consorts… Vous ne serez pas déçus ! En revanche, si vous êtes en mode sobriété, simplicité et autres élagages, évitez d’écouter ce disque, ne serait-ce qu’une note, vous pourriez succomber à une overdose de «trop, c’est trop», un excès soudain d’ingrédients mélangés.