Album qu’on aurait adoré aimer, Comment Je Vis n’est finalement que le successeur trop attendu de l’importantissime …©1998 Amerik. En se laissant déborder par l’enjeu musical, Arnaud Chauchoy, alias Érik Arnaud, a gagné en souplesse mélodique ce qu’il a perdu de sa force de frappe textuelle. Explications de l’intéressé en douze points comme autant de chansons écrites à l’encre noire.

INTERVIEW Franck Vergeade
PARUTION magic n°58

Comment Je Vis

“J’ai rêvé de devenir joueur de foot ou bien cosmonaute, mais j’en ai plus rien à foutre”

Commencer par cette chanson, qui donne aussi son titre à l’album, était un peu gonflé, mais c’est là où le second degré est davantage présent que sur …©1998 Amerik. C’est une manière de dire voilà comment je vis : si ça vous plaît, restez, et sinon, partez. Même si ce n’est pas moi, mais l’histoire de plusieurs personnes à la fois. Et la métaphore sportive, elle n’est pas choisie au hasard parce que j’adore le foot. C’est l’idée de la vie comme sur un terrain de foot.

Devenir Folle

“T’as voulu nettoyer la merde/Celle qui nous colle au corps/Celle qui nous coud les lèvres”

Pour moi aussi, c’est la chanson la plus évidente du disque. Je l’ai vu aussitôt que je l’ai écrite. Je suis parti avec les accords du refrain et la mélodie par-dessus. Il restait après à écrire les paroles, mais elles ont coulé d’un seul trait. Encore une fois, Devenir Folle me renvoie à une situation très précise, même si les gens qui vont l’écouter y verront forcément autre chose. À chaque fois, j’ai une mélodie en tête, et je pars d’une phrase qui me vient à l’esprit, qui va en appeler une autre, puis une autre, ainsi de suite. Au bout de deux ou trois, je vois une direction qui se dégage, une histoire qui se construit. Prendre le point de vue féminin n’était évidemment pas innoncent, mais je ne voyais pas un mec sortir de chez moi quand je chante : “Quand t’es sorti de chez moi, la rue avait vieilli”. (Rires.)

HLM

“On se marche sur les pieds/On se bouscule à l’entrée/Puis on se jette par la fenêtre”

De toutes les maquettes, c’était de loin la plus forte. Aujourd’hui, d’autres l’ont rattrapée au niveau de la réussite globale, et du rapport paroles et musique, mais elle reste néanmoins une des plus abouties. Par exemple, dans le texte, assez noir au demeurant, je ne jetterai pas beaucoup de mots. Un jour, j’ai entendu, une femme à la radio dire : “On rêve d’HLM”. Et tout est parti de là. Ça me semblait tellement paradoxal comme phrase. À la fin de l’enregistrement, je me suis aperçu qu’il y avait un contraste très présent entre les milieux urbain et rural. Moi qui viens de la campagne, avec des grands-parents fermiers, plus je grandis et plus je me rapproche des villes.

Je Vis À 50%

“Je vis à 50%/Je suis dans le sillage/Je suis le courant”

C’est difficile d’analyser les textes, surtout après-coup. Cela dit, celui-là est très équilibré, il faut dire que je soupèse tellement les phrases, les mots les uns par rapport aux autres. Et quand je chante : “Je crèverai avant quarante ans”, je ne sais pas pourquoi je l’ai écrit, et en même temps, je m’y retrouve pleinement. Il y a des maladies aujourd’hui qui font qu’on peut crever à cet âge-là. Ce sont des choses auxquelles je pense en les écrivant, et j’aime les chanter parce qu’il y a un sens qui me revient dans la figure que je n’avais pas du tout prévu. Je reconnais que l’image renvoyée par Comment Je Vis est assez négative, et je ne voudrais pas qu’il y ait d’incompréhension pour les gens qui vont me découvrir. D’autant que j’emploie beaucoup le “je”. Peut-être manque-t-il du second degré pour se rendre compte rapidement que c’est une seule et même personne qui vit toutes ces situations. En tout cas, si c’était perçu comme de la prétention, ça serait plus embêtant.

French Musique

“J’ai trop bouffé de chansons de mauvaises variétés/J’ai trop maté de conneries à la télé”

La variété française ou la télé des années 80 m’ont marqué très profondément, et je voulais y revenir et essayer d’en finir avec. Musicalement, je voulais une belle chanson en trois temps, mais avec un texte qui l’assassine encore un peu plus. Autrement dit, la critique des paroles n’est pas reliée par la musique. D’ailleurs, c’est moins dénonciateur que Ma Chanson Française. Je ne cite volontairement pas les noms, seulement les prénoms, même si c’est un peu provocateur puisque tout le monde reconnaîtra Johnny H. ou Claude F.. Disons que je deviens peut-être un de ces chanteurs français, du moins dans la forme, parce que c’est le morceau où je chante le plus de mélodies. C’était aussi une volonté d’être moins monocorde.

Best Of

“Je suis pour les versions courtes/Les vérités hors contexte”

On l’a complètement refaite avec Monte Vallier à San Francisco. Elle est à l’arrivée beaucoup plus courte, et colle bien aux paroles et à l’idée que je comptais faire passer.

Comme Au Cinéma

“Il y a trois personnes qui vont mourir/Mais j’m’en fous car j’ai plus rien à leur dire”

Là encore, ce titre est né avec les deux, trois premières lignes. Et je me suis aperçu au bout du premier paragraphe qu’il pouvait se raccrocher à l’affaire Romand. À l’époque, ça m’avait beaucoup marqué, mais je n’avais jamais prévu d’écrire dessus parce que ce n’est pas ma façon de faire. Mais le personnage pouvait largement s’y rapprocher. En fait, le texte peut se lire à deux niveaux : le sien ou celui du chanteur Érik Arnaud. Quand j’ai vu L’Emploi Du Temps, je pensais que Laurent Cantet allait être plus distant. D’ailleurs, en sortant du cinéma, tous les spectateurs qui ne connaissaient pas l’histoire étaient un peu déçus. Quand je chante Comme Au Cinéma, je ne m’imagine pas du tout dans la peau du faux docteur Jean-Claude Romand. J’aime la chanter parce que je me lâche un peu à la fin. Et c’est la direction que j’ai envie de prendre, c’est-à-dire apporter plus d’agressivité dans l’interprétation que dans la dénonciation. Je n’ai plus envie d’une petite voix qui crie contre le monde entier.

Fais Comme On T’a Dit

“Putain j’ai peur de me voir dans dix ans au volant d’une BM/Putain j’ai peur de me voir vieillissant avec trois gosses qui se déchaînent”  

Une chanson dans l’esprit de Je Vis à 50%, avec un personnage assez précis : le quadragénaire qui a fondé une famille, a atteint financièrement ses objectifs, mais qui n’a pourtant pas tout réussi. C’est une situation qu’on peut voir tous les jours autour de nous. Il se présente toujours un moment où tu arrives à justifier ce que tu n’aurais jamais pensé faire dix ans auparavant, comme s’acheter une grosse voiture par exemple.

Le Cirque

“C’est un cirque où l’on rêve d’avoir son propre numéro/C’est un cirque où l’on achève tous ceux qui se sentent de trop”

C’est un titre que j’aurais aujourd’hui envie de retirer et de remplacer par Roubaix, un des deux que j’ai mis de côté et que je joue en concert. J’ai longuement hésité avant de savoir s’il avait sa place sur l’album. Musicalement, je l’aime bien, mais le texte… Je n’ai peut-être pas non plus toute la carrure pour chanter ce genre de mélodies.

Jalousies

“Je sais quand tu transpires/C’est jamais avec moi/Je sais quand tu respires/C’est toujours loin de moi”

À l’origine, je peux le dire parce que je n’utilise pas le sample, Jalousies est né autour d’un morceau de Manset dont j’avais mis un bout à l’envers, et sur lequel j’ai trouvé les cinq accords du refrain.

Village

“Je me rappelle sans cesse, je dois servir à quelque chose/Je me répète sans cesse, il faut se battre pour quelque chose”

Si ce n’est pas mon histoire, peut-être que je ne l’interprète pas assez bien pour qu’on puisse croire au personnage. En tout cas, pour moi aussi, cette chanson est un OVNI. Elle n’entre dans aucun cadre. Mais je peux très bien comprendre qu’on ne la supporte pas : le mec pleure sur sa vie en regardant ses pompes. C’est sûrement une des limites à la rigueur dans ma méthode d’écriture, où je ne veux surtout pas que ça fasse “péter plus haut que son cul”.

Mécaniques

“J’aime une autre mécanique/Un autre mec, un autre mécanisme”

Je comprends qu’on puisse être déçu par ce disque, mais ça dépend qui et à quel niveau : textuel, musical. Ce que je voulais, c’était avoir la force des deux et rattrapper le retard musical sur les paroles. J’aime mettre en forme ce qui n’est pas forcément le plus beau dans sa vie ou celle des autres. Le problème, c’est que dans ma manière d’écrire, j’attends que les idées me viennent. Il me faut donc beaucoup de temps. Autant sur le premier album, tout est allé trop vite à mon goût, autant sur le second, cela a été trop lent, du moins dans la conception. Mais je m’en rends compte six mois après la fin du mixage. Quand tu ne fais plus que ça, tu deviens extrêmement perfectionniste, et tu prends deux ans pour faire ce que tu aurais pu faire en une année. Musicalement, c’est sûr, au niveau des textes, je ne sais pas. Ou alors il aurait fallu que je m’impose plus de discipline, en changeant complètement ma méthode d’écriture. C’est aussi un état d’esprit. Après …©1998 Amerik, je n’ai pas trouvé l’inspiration, la motivation ou le contexte favorable pour rebondir tout de suite et écrire dans la foulée. Aujourd’hui, je ne me sens pas du tout vidé et j’ai déjà envie de recommencer.

Un autre long format ?