Pionnier de la scène électronique, Arnaud Rebotini a multiplié les pseudos depuis ses débuts discographiques en 1995 sous l’identité d’Aleph, première référence d’un label, Artefact, avec lequel l’histoire artistique ne faisait que commencer. Après avoir exploré la funky techno avec Sartrouville, ville dont il est originaire, et la house acide avec Black Strobe, en duo avec Ivan Smagghe, ce ressortissant de Royan s’est concentré sur son projet le plus sérieux, Zend Avesta. Après trois maxis annonciateurs de ses obsessions musicales et deux années de travail, Arnaud publie son premier album, Organique, maintes fois annoncé et enfin disponible. Avec ce disque… organique, ce géant aux longs cheveux de jais a réussi, à seulement 28 ans, à fusionner la pop, l’electro, le jazz, la musique contemporaine concrète et, même, le gothique. Un véritable tour de force pour lequel il a reçu le concours d’une pléiade d’invités : Roya Arab (ex-Archive), Alain Bashung, Hafdis Huld (ex-Gus Gus), Mona Soyoc (ex-Kas Product) et Philippe Poirier (Kat Onoma). Excusez du peu. Dans un long entretien, ce mordu des Sisters Of Mercy et grand amateur de ripailles explique, souvent avec humour, la genèse d’un disque, a priori difficilement accessible et paradoxalement susceptible de séduire un très large public, qui figure à la fois comme un tournant de la musique électronique made in France et l’un des chefs-d’œuvre de l’année.

INTERVIEW Christophe Basterra & Franck Vergeade
PARUTION magic n°40Après avoir travaillé dessus pendant deux ans, ce premier album ne t’appartient plus en quelque sorte. Comment te sens-tu ?

C’est assez bizarre comme sensation. Mais je suis moins anxieux aujourd’hui qu’au moment de l’achever. Le plus terrible a été le mixage final. Une fois que tu te dis, après y avoir passé deux ans, que le travail est terminé, que les morceaux ne bougeront plus et qu’ils seront comme ça sur le disque, il faut te faire une raison. Maintenant, c’est fini.

Pensais-tu que ça allait être un travail d’aussi longue haleine ?

Je savais que ça allait être long. Mais aussi long que ça, non. Et aussi produit que ça, non plus. Par exemple, pour les instruments acoustiques, je ne pensais pas avoir le budget pour avoir des musiciens. Je m’étais donc acheté une belle série de Cd’s avec des beaux sons de cordes, de flûte, de clarinette, etc… Pour la basse et les guitares, je m’étais démerdé pour essayer de faire un peu illusion. (Sourire.) Au final, on a réussi à se débrouiller pour enregistrer pas cher avec d’excellents musiciens. Ce qui est sûr, par rapport à l’idée de départ de l’album, c’est que je ne voulais pas me contenter de boucles et d’ambiances.

 

Théorème

Et les voix, c’était également une idée originelle ?

J’ai commencé à faire des maquettes d’instrumentaux, avec plus ou moins des idées de chansons, des structures plus pop avec couplet-refrain sur certains morceaux. J’ai construit pratiquement la totalité du disque de cette manière, en cherchant au fur et à mesure des invités. Il y en a qui était évident, comme Philippe Poirier, avec qui j’avais bossé sur son album solo, et dont j’aime bien les textes, ou Mona Soyoc, que j’avais rencontrée juste avant. Ensuite, on a fait des demandes. Mais c’est allé assez vite puisque Roya Arab et Hafdis Huld ont quasiment accepté en même temps. Enfin, on a pensé à Bashung…

Alain Bashung est le dernier à avoir accepté ?

On lui avait demandé assez tôt, mais il a réfléchi très longtemps. Non pas qu’il hésitait, mais il avait besoin de savoir où il mettait les pieds. Parce qu’il n’avait évidemment jamais entendu parler de moi. Il a donc attendu la version du morceau avec les cordes. Après, on s’est retrouvé en studio. Il avait deux textes de Jean Tardieu, et il ne savait pas lequel choisir. Or, comme le titre est très long, je lui ai proposé de coller les deux à la suite. Et l’on s’est rendu compte après-coup qu’il y avait une vraie cohérence. ça a fonctionné d’une manière assez magique. Finalement, on a travaillé ensemble comme au cinéma. Moi, j’étais le metteur en scène pendant que lui faisait l’acteur. D’ailleurs, Théorème est le seul titre qu’on a mixé en studio.

Tu n’as pas été déçu par cette rencontre ?

Sans être un fan, j’ai toujours respecté son travail. C’est quelqu’un que j’admire parce qu’il est atypique dans la variété française. Et j’ai été loin d’être déçu en le rencontrant. Au contraire, c’est un mec très cool. Il n’est pas du tout à se la péter en disant : “Voilà, je suis Alain Bashung et ça fait vingt ans que je suis là pauvre trou du cul”. (Rires.) Même s’il est un peu timide, il te met vite très à l’aise. On est allé boire une bière, puis deux ou trois cognacs, tout s’est donc bien passé en studio. Le soir, on était forcément un peu fatigué. (Rires.) Bref, une ambiance tout à fait conviviale et amicale.

ça pourrait déboucher sur d’autres collaborations entre vous ?

Il m’a dit qu’on pourrait refaire d’autres choses ensemble. Tout dépendra. S’il fait un album de rock avec des guitares, il n’aura sûrement pas besoin de moi.

Et comment as-tu retrouvé la trace de Mona Soyoc ?

C’est Marc Collin (ndlr : musicien multicartes, aussi bien à son compte qu’au sein d’Ollano ou Suburbia)  qui me l’a présentée. Elle est toujours plus ou moins sur un projet d’album solo sur lequel on avait commencé à bosser ensemble. Comme ça s’est bien passé et que je préparais le mien en même temps, ça s’est fait comme ça. Même si j’adore sa voix, c’est clair que je n’y aurais pas pensé si je ne l’avais pas rencontrée. Parce que Kas Product, ça commence quand même à dater.

As-tu essuyé des refus ?

Oui, Stuart, le chanteur des Tindersticks, qui n’aime pas trop faire de la musique en fait et préfère rester chez lui. (Rires.) On avait également demandé à Michael Gira (ndlr : leader des Swans) qui était intéressé, mais qu’on n’a pas pu avoir. Et à Katerine aussi, qui a dit non. De toute façon, c’est toujours difficile de faire ce genre de choix. On ne pouvait pas prendre Elisabeth Frazer puisque ça avait déjà été fait. (Rires.) À l’arrivée, cet album ressemble à un assemblage d’influences hétéroclites que j’ai essayé d’intégrer dans un seul et même univers. Pour les voix, j’ai suivi un peu le même principe : j’avais aussi envie d’avoir des personnalités différentes.

Comment as-tu connu Vincent Artaud et ces musiciens de la scène jazz qui jouent sur l’album ?

J’ai d’abord rencontré Vincent par l’intermédiaire d’un ami. Comme je ne connaissais pas beaucoup de musiciens “classiques”, et lui venant du jazz, il m’a présenté ses potes. Ce qui était hallucinant en studio, c’est que les mecs lisaient carrément à vue. Il y a des prises de cordes sur l’album qui sont seulement les deuxièmes. Ils arrivaient, ils posaient les partoches, on foutait le clic et c’était parti. C’était incroyable. En plus, les mecs étaient bien rock’n’roll. Il y avait des bières qui jonchaient le sol du studio. C’était assez fort. (Sourire.)

Est-ce une nécessité pour toi de toujours collaborer avec d’autres personnes ?

C’est toujours intéressant. Même s’il y a plein de projets que j’ai faits tout seul, et l’album aussi d’une certaine manière. Mais comme je n’ai pas tout à fait la voix de Mona Soyoc, il faut bien que je fasse appel à d’autres intervenants. (Rires.) Et puis la solitude a aussi ses inconvénients.

Génération Jules Ferry

Est-ce que, consciemment ou inconsciemment, ton travail pour les albums de Denez Prigent ou Philippe Poirier t’a servi pour enregistrer ce disque ?

J’ai beaucoup appris évidemment, même lorsque j’ai fait des rythmiques jungle pour Stephan Eicher. Que Martin, son manager, cuisine très bien. Que la Suisse est un beau pays. (Rires.) Je rigole, mais j’ai vraiment appris à bosser avec des gens d’univers très différents. Par exemple, la musique bretonne, je n’y connaissais rien : c’était Tri Yann et basta. Lorsque j’ai écouté les chansons a cappella de Denez, ça m’a vraiment touché. J’ai trouvé qu’il y avait un truc à faire. Même les remixes m’ont beaucoup appris. C’est aussi pour cela que j’ai fait cet album tardivement par rapport aux autres musiciens de la génération… Jules Ferry. (Rires.) (ndlr : le lycée de Versailles où étudiaient Nicolas Godin, Jean-Benoît Dunckel, Étienne De Crécy, Alex Gopher…) Parce que c’est important l’idée d’un album. J’aurais pu faire une collection de titres. Je pourrai même en sortir un deuxième très vite, vu les morceaux qui sont restés dans les tiroirs. Je voulais me sentir prêt, vraiment savoir composer sur un ordinateur. Parce que je n’ai pas de notion d’harmonie, je ne sais pas jouer de la guitare. Je ne suis pas comme Tim Buckley, qui prenait sa guitare, chantait et voyait ensuite.

Comment te considères-tu justement ? Comme un musicien, un producteur ?

On m’a quand même bien fait comprendre que j’étais d’abord un compositeur. Pourtant, j’ai du mal à prononcer ce mot. Parce que, je le répète, je n’ai pas de notion d’harmonie. Et pourtant, toutes les personnes qui ont travaillé sur ce disque trouvent que l’ensemble est très écrit. D’une manière un peu atypique, quand même. Finalement, quand j’y repense, j’utilise mon ordinateur en plaçant simplement les notes dans une base avec ma souris. C’est un peu la même attitude que le compositeur qui pose ses notes sur sa partition. Sauf que l’avantage de l’ordinateur par rapport à la partition, c’est que j’entends tout de suite le résultat. Je suis peut-être un compositeur, mais j’ai en tout cas du mal à me faire à cette idée. Et producteur, c’est trop réducteur. Parce que j’ai tout écrit sur le disque, à l’exception des textes.

Tu aurais pu enregistrer cet album il y a trois ou quatre ans ?

Non, parce que le concept de ce disque est né de constats, d’échecs d’une certaine scène que je dénigre actuellement. Et surtout d’une volonté de ne pas me limiter uniquement à la musique électronique. Parce que je n’écoute pas que ça. C’est seulement une partie de moi. Et cet album est le fruit de toutes mes expériences passées, des groupes de pop ou de metal que j’ai pu faire. J’avais besoin de trouver ma personnalité à travers la musique. Par exemple, je me suis pas mal investi dans la jungle à un moment où il y avait une énergie particulière alors qu’aujourd’hui, c’est devenu très nihiliste, presque vide. C’est la culture de la caisse claire de la semaine. (Rires.) Je ne vois pas où est la musique là-dedans. Même si, rythmiquement, la jungle a été très importante.

Tu tiens un discours assez véhément par rapport à la scène électronique.

Attends, mais c’est ridicule. Ce côté politiquement correct, c’est lamentable. Personne ne dit rien, tout le monde il est beau tout le monde il est gentil. Il y a une époque où l’on se marrait plus quand on lisait les magazines. Il faut davantage lire les journaux de hard, au moins tu rigoles. (Sourire.) C’est vrai, il n’y a pas de débat. Dans la scène électronique, tout le monde vit l’un à côté de l’autre, se méprise un peu et c’est tout. On a trop rarement posé la question à un mec de la jungle ce qu’il pensait de la house. Moi, on me la pose souvent parce que j’ai touché un peu à tout sans vraiment incarner un courant particulier.

Penses-tu que l’avenir de la musique électronique passe par un retour à l’organique ?

Est-ce que la musique électronique n’est pas qu’une étape dans la musique en général ? Est-ce que l’électronique absolue est une fin en soi ? Sincèrement, je n’y crois pas. D’ailleurs, je n’essaie pas de faire vivre la musique électronique, j’en ai même rien à foutre. En plus, le terme de musique électronique date des années 50 avec Pierre Henry, Pierre Schaeffer, Stockhausen. Il ne faut pas oublier qu’ils étaient déjà en train de filtrer des boucles. Ce n’est pas Daft Punk qui l’a inventé. (Sourire.) Je n’ai rien contre Daft Punk. C’est vraiment pas eux qui me dérangent, ils ont un savoir-faire et c’est souvent très bien vu. Même quand tu reprends Cabaret Voltaire, il y avait déjà plein de trucs, le groove, etc… Tout ça n’est donc pas une fin en soi. Ce qui m’intéresse, c’est de faire de la musique un peu nouvelle, fraîche et surtout personnelle. Alors, l’aspect caste de la scène ne m’intéresse pas du tout. Est-ce que l’organique va aider la musique électronique ? Je pense que oui, vu qu’on sort d’une vague très électronique, on va assister à un retour de l’acoustique. En musique, tu constates souvent que chaque chose est suivie par son contraire. Les babas mous des années 70 ont donné les punks. La new wave est ensuite retombée dans une certaine lascivité.Depuis le single Queen Of Siam, tu as beaucoup évolué musicalement…

Si on est attentif à ma discographie entière, il y a un morceau qui sert de lien entre Queen Of Siam et l’album. C’est Un Dimanche À La Campagne sur la compilation French Fried Funk Volume 2. En fait, l’évolution se situe là. À l’époque du single, j’avais déjà l’idée de mélanger des univers complètement différents. Même si c’était assez fermé, claustro, expérimental. Là, c’était typiquement de la musique de producteur pour producteur. Genre : “Je vais vous faire des rythmiques, vous n’allez rien comprendre à comment ça marche. Vous allez voir les sons, ils vont être incroyables”. Je disais à mes potes : “Vous avez vu le son que j’ai, c’est mortel”. Le problème, c’est que ce n’était pas très expressif. Je me cherchais encore. Finalement, l’album est plus ouvert, plus pop, plus aéré, plus réfléchi.

Rétrospectivement, tu considères Un Dimanche À La Campagne comme le point de départ du disque ?

C’est plutôt un point de passage qui te permet de comprendre l’évolution. Le vrai point de départ, c’est le premier morceau que j’ai composé pour l’album et aussi le premier que j’ai enregistré, Ich Will Dir Helfen, dans lequel j’ai voulu exposer tout ce qui allait se produire après. Les autres titres sont le développement de ce morceau, même s’ils sont différents. Ce qui prouve que j’avais vraiment une idée précise dès le départ. D’ailleurs, j’étais content, comme je suis un peu versatile parfois, en le réécoutant, d’avoir réussi à garder mon idée sur deux ans.

La difficulté majeure n’a-t-elle pas été de digérer toutes tes influences musicales ?

C’est vrai que j’écoute énormément de musique et que c’est quasiment exhaustif, même si c’est un peu prétentieux de dire ça. Mais c’est dur à gérer parce que tu te poses plein de questions. Par exemple, le mec qui est fan de funk 70’s et qui fait du trip hop ou de la house, il ne se pose pas de questions. Tout de suite, il voit les pochettes de disques, il sait quoi prendre. Moi, c’est différent. Parce que j’ai voulu essayer de gérer tout ça sans en faire un catalogue. Que chaque influence, que chaque partie de moi, de ma vie, de ma culture arrive dans le disque à un moment délibéré.

Penses-tu que c’est devenu aujourd’hui une nécessité d’avoir une culture musicale très large pour arriver à faire quelque chose d’intéressant ?

Je le crois. C’est le cas de tous les autres artistes qui m’intéressent. Par exemple, j’adore Mark Hollis, mais c’est bourré de références. De toute façon, la musique a toujours été pleine de références. C’est obligatoire de s’intéresser à tout. La musique doit toujours être replacée dans un contexte historique. Même si les Rolling Stones ont été révolutionnaires à un moment, ils ne le sont plus maintenant. Pareil pour les Stooges. Tu peux tous les citer finalement, du moins ceux qui ont apporté quelque chose. Un mec de vingt ans peut toujours faire un truc génial, mais il lui faut une grosse culture. D’ailleurs, ça devient de plus en plus indispensable à une époque où l’on a accès à tout. Pour écouter de la musique, aujourd’hui, il suffit de se baisser et de ramasser. Avec très peu de moyens, tu peux aujourd’hui “zapper” d’un univers musical à un autre. Avec Internet, ou la télé cablée, c’est même devenu incroyable. Au début du siècle, les compositeurs classiques se sont intéressés aux musiques traditionnelles parce qu’ils pouvaient voyager. Nous, on n’a même plus besoin de voyager, c’est encore plus pratique.

Vois-tu ton album comme un reflet de l’époque actuelle ?

J’aimerais bien. Même si je n’y ai pas pensé en ces termes-là. Je pense que c’est un album que j’ai voulu intemporel, mais qui n’aurait pas pu exister avant, tout en faisant des choix de production relativement neutres. Comme je viens d’une scène où la production est très importante, j’ai justement ne pas voulu aller dans cette direction-là, avec tous les trafics qu’on peut faire en audio. Au départ, je me suis posé la question de savoir vers où je partais : vers l’électronique quasi industrielle ou vers l’intemporel. Finalement, j’ai rejeté le choix de la technologie.

N’est-ce pas cette particularité qui rend ton disque si inclassable ?

C’était vraiment la volonté de départ. Je ne voulais surtout pas faire un album de house, de techno, de jungle et même de pop traditionnelle. L’important n’est pas là où on te range, c’est de faire de la musique. C’est ça qui m’intéresse. Je n’arrive pas à comprendre l’attitude des “metaleux” ou des ravers qui n’écoutent qu’un style de musique. En soi, il n’y a pas de mauvaise musique. Chaque musique a son utilité, correspond à un âge, à un phénomène sociologique ou géographique. Par exemple, la musique commerciale repose sur le marketing. D’ailleurs, on devrait disserter sur l’intérêt artistique du marketing. (Sourire.) Moi, je considère la musique globalement. Quand j’entre dans un magasin de disques, je fais tous les rayons en général. Résultat ? Ma carte bleue pleure. (Rires.)

La particularité d’Organique, c’est d’être un disque à la fois inclassable et susceptible de plaire à tout le monde, c’est-à-dire à des gens d’horizons très différents. En as-tu conscience ou pas du tout ?

Si vous le ressentez comme ça, c’est bien. Parce que j’ai beaucoup réfléchi avant de commencer pour savoir à qui j’allais m’adresser. Parce que la musique est une forme de communication, de langage. Et je pense effectivement que je m’adresse à un public assez vaste, parce que la musique est à la fois très personnelle et assez neutre, très référencée et assez évidente par moments. C’est ainsi que je vois l’album avec le recul, après l’avoir réécouté. Ce n’est pas un disque fermé.

Et le titre de l’album ? On sent que tu ne l’as pas choisi par hasard.

C’est toujours un peu fatigant de trouver un titre d’album, de résumer une idée en un mot simple, pas pompeux. J’avais baptisé un morceau Organique et j’ai trouvé finalement que ça correspondait bien à l’idée du disque. En fait, c’est une réaction par rapport à la musique électronique, qui n’est pas vivante. Moi, je voulais jouer sur les nuances, l’album en est même bourré par moments. Parce que j’ai écouté beaucoup de classique. D’ailleurs, c’est quelque chose que le rock a perdu à partir des années 80, les nuances. Et c’est dommage. Comme je n’allais pas appeler mon album Humain ou C’Est La Vie, j’ai opté pour Organique. (Rires.)

Tu n’as jamais douté ?

Si, forcément. Surtout à la fin. Parce que je prends un risque en m’écartant d’où je viens. Et je sais, en plus, que ce disque va être pris comme quelque chose de prétentieux parce que je développe autour un gros discours musical. Mais c’est comme ça que je ressens la musique et que j’ai envie d’en faire. Alors je m’expose à fond, je critique plein de gens et je tends la joue pour prendre des baffes.

Back In Black

Penses-tu que les gens qui ont suivi ton parcours, sous tes différents pseudos, s’attendent à un tel album ?

Tous ceux qui n’ont pas eu le droit à un petit bout des maquettes vont forcément être surpris. Il y a six mois, un journaliste me disait : “Alors, l’album, ça avance ? Il paraît qu’il va être jungle dark à la Panacea”. (Rires.) La plupart du temps, en interviews, les gens qui ont écouté le disque sont très surpris. Je suis content de moi d’avoir aussi bien caché mon jeu. C’est toujours bien d’arriver avec un effet de surprise, même si c’est dangereux.

Tu vas continuer tes projets parallèles, en particulier Black Strobe avec Ivan Smagghe ?

Bien sûr, d’autant qu’on prend une direction plus new wave. Sur le dernier maxi, il y avait d’ailleurs un Cabaret Mix, ce qui nous a permis de faire croire que Cabaret Voltaire avait fait un remix. (Sourire.) J’ai aussi d’autres projets, dont l’un orienté musique contemporaine avec Vincent Artaud qui, sur l’album, s’est occupé de faire les contrebasses, de diriger l’orchestre et de relever les parties de cordes. Parce qu’en bossant avec l’ordinateur, il y a des écritures qui ne sont pas très lisibles pour les musiciens classiques. Comme lui, c’est un vrai compositeur, ça va être intéressant de confronter nos deux approches.

Sur ton label, Back In Black, tu n’as pour l’instant sorti que le maxi de Black Strobe. Est-ce une activité que tu as envie de développer ?

Pour l’instant, ce n’est pas ma priorité. Mais si ça peut marcher et que je peux prendre des sous comme les autres, pourquoi pas. (Rires.)  J’ai en prévision un maxi assez new wave d’Avalanche. L’idée, c’est plutôt de rigoler autour des revivals années 80.

Malgré tout, Zend Avesta reste le projet qui te tient le plus à cœur ?

C’est le plus personnel et le plus important. Même Black Strobe, c’est un peu pour rigoler. Surtout que ça ne me rapporte pas grand-chose. Le maxi, je l’ai sorti moi-même et on l’a vendu à seulement cinq cents exemplaires. Heureusement qu’on va avoir une licence sur Output pour que ce soit rentable. Aujourd’hui, les gros vendeurs dans la house, c’est tous les trucs de disco filtrée pour les Dj’s de mariages et baptêmes. Eux, ils vendent carrément six, sept mille d’après ce que j’ai entendu.

Tu vis à Royan. Est-ce une volonté délibérée de prendre du recul ?

C’est à cause du travail de ma femme. Mais c’est un confort d’être loin de Paris. Même si c’est parfois pesant. Mais cet isolement m’a sûrement aidé pour écrire l’album. Parce que, même si je ne suis pas très perméable, tu peux toujours te laisser influencer dans une période de doute.

C’est peut-être une question un peu prématurée, mais envisages-tu déjà un deuxième album sous le nom de Zend Avesta ?

Je me pose déjà des questions. Mais je pense que le côté pop climatique restera la marque de fabrique de Zend Avesta. J’essaierai sûrement de développer cette idée. Pourquoi pas envisager une production plus marquée, revenir à des choses comme Leila peut en faire, avec beaucoup de traitements audios après m’être détaché de ce côté électronique ? Il faut voir comment les choses vont évoluer. Parce qu’un disque doit être fait par rapport à l’état d’une scène, de la musique. Mais ce ne sont que des spéculations. Si ça se trouve, je ferai un album de black metal. (Sourire.) Ou un album de funk genre philly sound, histoire de prendre le public par surprise. Ou de nothern soul, ou que des reprises des Redskins. (Rires.) Ou un hommage à Bolchoï. On a quand même oublié ce groupe et c’est dommage. Parce que Sunday Morning est une très grande chanson. Je vous conseille aussi Serpent’s Kiss de Mission, un autre très très grand morceau. Je l’ai rejoué récemment et il a un impact terrible sur le dancefloor. Alice des Sisters Of Mercy est une autre bombe. Je vais peut-être essayé d’en faire une version disco filtrée. (Rires.)

Est-ce que tu mixes souvent à des soirées ?

Depuis que je ne passe plus que des disques gothiques ou new wave de l’époque, je joue de plus en plus. J’ai même jamais autant mixé. Le problème, c’est que je finis souvent par Rammstein. C’est un peu de la provocation, mais c’est surtout qu’il n’y pas que la house pour faire danser les gens. Il ne faut pas oublier que la new wave, le gothique ou la cold wave, ce sont les seules musiques avec la house où il existe une véritable culture de club. Par exemple, c’est un club, le Batcave, à Londres, qui a donné son nom à un mouvement, exactement comme le Warehouse à Chicago.

 

Mortel

Comment peut-on appréhender la scène avec un album pareil ?

On est justement en train de travailler. Le budget a été voté pour être dix sur certaines dates, avec un quatuor. Et il y aura également une date sur Paris, pour les privilégiés, avec tous les invités.

C’est important pour toi de faire de la scène ?

Plus sérieusement, par rapport au concept du disque, je pense que c’est important de jouer de tous les instruments sur scène. On va essayer d’arriver à une formule un peu modulable, qui nous permettra aussi de jouer dans des festivals de jazz. C’est toujours bien de ne pas faire le même concert tous les soirs et d’offrir des versions différentes du disque.

La difficulté est aussi de trouver des salles adéquates.

Comme on aura une formule modulable, on essaiera de s’adapter aux salles. Dans les endroits où le public est debout, on sera plus pêchu, plus percussif. À l’inverse, dans une salle assise, un peu baroque, on s’orientera davantage vers le côté classique. Mon rêve, c’était un concert entièrement acoustique avec l’électronique reprise dans les amplis façon musique concrète. Dans un premier temps, on ne le fera pas, mais j’espère qu’on aura un jour l’occasion. De toute façon, je pense que ça tiendra la route sur scène, surtout avec Mona qui va chanter pour toute la tournée.

Imaginons maintenant que l’album cartonne partout. On te propose d’enregistrer un deuxième avec un budget énorme, quels invités choisirais-tu cette fois ?

Siouxsie, Lydia Lunch, Henry Rollins. Après, c’est une question que je ne me suis pas encore posé… Tout dépendra de comment je vais concevoir l’album. Mais je ferai bien une version en anglais de Mortel Battement avec Henry Rollins. ça pourrait être… mortel.

Dans le côté prétentieux que tu es prêt à assumer, le fait d’avoir choisi le nom de Zend Avesta dans un bouquin de Nietzsche y participe forcément ?

Je ne l’ai pas choisi par rapport à Ainsi Parlait Zarathoustra, mais par rapport à des études de linguistique où j’ai découvert que c’était le début des sciences humaines. Par rapport à la graphie, à la sonorité, ça représentait quelque chose qui m’intéressait, toute l’explosion scientifique et culturelle du début du siècle. Après, il faut bien trouver un nom. J’aurais aussi pu m’appeler House Of Love.

Un autre long format ?