Sorry par Julien Bourgeois pour Magic, 2020

Trois ans après avoir dévoilé sa première mixtape, Sorry nous a offert avec "925", son premier album, le condensé d’une jeunesse explosive tiraillée entre le tumulte des nuits londoniennes à la "Skins" et une attention grandissante à leur sujet.

Attends, tu viens vraiment de comparer notre musique à la série Skins ? C’est clairement le meilleur compliment qu’on puisse nous faire”, rigole Asha Lorenz, chanteuse et guitariste de Sorry. Ce groupe anglais protéiforme, dont les membres sont à l’aube de la vingtaine, a dévoilé 925, son premier album, vendredi 27 mars. Le jour de notre rencontre, elle est tellement flattée qu’elle demande même à photographier la feuille de questions lorsque se termine l’interview. La jeune femme avoue toutefois préférer les premières saisons, “tellement iconiques”, aux dernières, “un peu plus fades, qui commencaient à tourner en rond”. Louis O’Bryen, seconde tête pensante du duo, reconnaît même avoir passé de nombreuses heures “sur des sites qui nous disait à quel personnage de la série on correspondait le plus”. Cette réaction peut être expliquée par l’impact plus ou moins volontaire de la série créée par Jamie Brittain et Bryan Elsley sur l’existence, et la musique, de Sorry,. Durant sept saisons diffusées entre 2007 et 2013, Skins portait en effet un regard quasi-documentaire sur la vie de la jeunesse anglaise.

Du moins, sur une partie de la jeunesse anglaise. Celle en quête d’identité, qui voit ses repères se flouter, se retrouvant parfois à flouer son cerveau en vivant une existence à la limite de la débauche. Mais une jeunesse anglaise attachante et poétique. Comme l’est Sorry. “On regardait Skins quand on avait 14 ou 15 ans, et même si on n’a jamais cherché à vivre comme dans la série, ni à faire une musique directement inspirée d’elle, précise Asha, on ne peut nier qu’elle a eu une sorte d’influence silencieuse sur ce qu’on est devenu.” 

“Les gens commençaient à parler de nous après la sortie de la première mixtape. Passer directement à un album, sans avoir créé l’attente du public, aurait pu nous faire tomber dans l’oubli.

Louis O’Bryen

Dans 925, elle transparaît tout d’abord dans l’ambiance, inspirée par les aventures nocturnes qu’ont pu vivre la bande (“qu’une soirée soit bonne ou mauvaise, ça nous donne toujours de quoi écrire”, dixit Asha) et par cette forme d’anarchie inhérente au fait de vivre dans une ville aussi fourmillante que Londres. Le LP possède cette atmosphère hétéroclite. Comme un condensé de ce qu’est l’adolescence. Parfois anxiogène, parfois mélancolique, parfois sarcastique et parfois réconfortante. Certaines chansons, comme Rosie ou Snakes, tendent vers le genre de dialogues que vous tiendriez devant le miroir brisé de votre salle de bain, après un réveil aussi difficile que la biture de la veille. Impression appuyée par le timbre pâteux d’Asha Lorenz et accentuée par les variations de tempo et les hachures des instrumentaux, tenant parfois presque du chopped and screwed.

À l’écoute d’autres titres, comme Heather, on s’imagine des jeunes gens danser au bord de la Tamise, ou, comme pour Right Round The Clock ou More, des festivals de coups à boire dans les bars du East End. Refusant tout de même de se faire porte-parole de la nouvelle génération anglaise – “Pour être porte-parole, il faut être élu…  Mais peut-être que les gens qui nous écoutent nous ont élu, qui sait ?”, plaisante Louis – , le duo admet raconter des histoires qui parleront à tous ceux qui ont déjà connu les affres et les excès de la découverte de soi. 925 regroupe dans ses textes une myriade de personnages (Rock’n’Roll Star et son dandy un peu foireux, l’ingénue de Starstruck ou bien les garçons à qui s’adresse Asha dans Ode To Boys), une manière de donner davantage de vie à ses péripéties. À la manière d’une série comme… Skins

“Apprendre à gérer la hype”

Pour Sorry, tout commence lorsque Asha et Louis, meilleurs amis d’enfance qui se retrouvaient à l’adolescence pour gratter quelques compositions à la guitare, se décident à rendre cette entreprise un peu plus sérieuse. Enfin, sérieuse. Aussi sérieux que peut l’être un groupe dont les deux membres fondateurs ont à peine plus de vingts ans. “On était plutôt… éméchés à une soirée d’Halloween. On sautait sur un trampoline à trois heures du matin et nous est venue soudainement l’envie de monter un groupe, raconte Asha. On voulait s’appeler Fish mais c’était déjà pris. Pour éviter les embrouilles, on a choisi Sorry !” Un nom à l’allure de message d’excuse grinçant. La bande a commencé à se faire connaître d’une façon assez originale dans le milieu de la pop : des mixtapes. Sorties respectivement en octobre 2017 et en mars 2018, intitulées Home Demos, elles sont une preuve de l’appétence de ces jeunes Londoniens pour les codes du hip-hop, eux qui se déclarent être fans des Américains Joey Bada$$ ou du collectif Brockhampton. Mais la particularité de ces premières ébauches de chansons, dont certaines, comme Snakes (sur le Vol. 1), seront reprises dans 925, se situe dans leur accompagnement visuel.

Sur YouTube, on trouve deux petites capsules renfermant entre vingt et trente minutes de vidéos homemade, filmées avec ce qu’on suppose être une caméra VHS. Dans cette ribambelle de petites saynètes (une par piste), on aperçoit les membres de Sorry déambuler sans but dans les rues de Londres, jeter dans les airs des serpents en plastique (du moins, on espère qu’ils soient en plastique), danser déguisés en diables… Selon Asha, leur élaboration vient plus d’une envie de s’amuser que d’un processus mûrement réfléchi, même si elle reconnaît leur importance dans l’identité de Sorry. “On considère qu’il est nécessaire pour un groupe, surtout quand celui-ci débute, de se façonner un univers, de concevoir les choses dans leur ensemble. Le visuel compte beaucoup pour nous, ça nous permet d’être reconnaissables. D’autant plus que ça diversifie un peu nos compétences dans des formes d’art extérieures à la musique. Ça reste simple, certes, mais c’est utile.” Caméléons dans la diversité des situations dans lesquelles ils se filment, ils le sont aussi dans leur approche de la musique, se nourrissant d’influences plus variées que leur régime alimentaires. Mélangeant post-punk, grunge, jazz, pop et hip-hop, entre autres, la musique de Sorry a mis près de quatre années avant d’arriver au stade de la “maturité”. Pour Louis, cette lente progression s’explique de plusieurs façons. Tout d’abord, une volonté “d’apprendre à gérer la hype”. “Les gens commençaient à parler de nous après la sortie de la première mixtape, raconte-t-il. Passer directement à un album, sans avoir créé l’attente du public, aurait pu nous faire tomber dans l’oubli quelques mois après sa sortie.” La seconde raison de ce délai est toute autre. “Je pense que si on l’avait sorti deux ans auparavant, avec toutes les obligations et les tentations qui en découlent, ma vie serait devenue un véritable chaos !” Comme celle d’un personnage de Skins

SORRY
925
(DOMINO RECORDS) – Disponible depuis le 27 mars 2020

Un autre long format ?