Sur leur cinquième album, le bien nommé Hot Dreams, les Canadiens de Timber Timbre creusent encore le sillon d’un rock’n’roll moite et menaçant. Les couleurs ont gagné en contraste, le son en profondeur et les orchestrations en densité. Pris de panique à l’idée de choisir ici cinq chansons chacun, Simon Trottier et Taylor Kirk proposent une cassette idéale qui oscille entre classiques personnels et choix impulsifs. Le multi-instrumentiste francophone ouvre le bal avant de laisser le chanteur prendre le relais. [Interview Vincent Théval].

PINK FLOYD – Echoes


Simon Trottier : Pink Floyd a été une énorme influence pour moi. Je les ai découverts à l’âge de dix ans grâce à mon frère aîné, à un moment où tout le monde autour de moi écoutait des trucs pourris. Le premier album que j’ai entendu, c’est The Wall (1979) bien sûr, mais je me suis vite rendu compte qu’il y avait autre chose. Meddle est comme le trait d’union entre le début de leur carrière et la suite. Echoes m’a initié à l’idée de produire de longues pièces instrumentales dans le rock. Les harmonies vocales sont aussi belles que l’explosion et le retour de la voix en conclusion.

GODSPEED YOU! BLACK EMPEROR – East Hastings


ST : Une autre inspiration majeure. Après ma période Pink Floyd, je suis tombé dans le punk et le hardcore puis j’ai découvert Godspeed You! Black Emperor, qui sortait de cette scène-là à Montréal. Ça m’a ouvert à tout, notamment au fait que la musique purement instrumentale pouvait être captivante. Ce morceau en particulier m’a marqué, il commence avec de la cornemuse puis un mec parle avant le crescendo et un montage sonore. Quand je me suis retrouvé embarqué dans l’aventure Timber Timbre, j’ai voulu amener cet aspect-là, cet intérêt pour les sons, les effets, le travail sur les bandes analogiques.
Taylor Kirk : Pour ma part, Godspeed You! Black Emperor est le premier groupe de rock instrumental vu en concert. Je venais d’emménager à Toronto et l’idée même de jouer ce type de musique ne m’avait pas encore effleuré l’esprit. Un an avant, j’avais découvert Do Make Say Think, et encore avant… Pink Floyd itou. (Sourire.) Réaliser que des musiciens modernes poursuivaient dans cette voie a été comme une révélation.

MILES DAVIS – Pharaoh’s Dance


ST : En creusant le sillon des musiques instrumentales, je suis remonté jusqu’au jazz avec Miles Davis et ce disque que j’ai souvent écouté en fumant. (Rires.) Sur Pharaoh’s Dance, j’aime le groove, la répétition, le montage. À l’époque, un tel travail réalisé en studio constituait une nouveauté pour ce style musical. Dans Timber Timbre, cette partie du processus de création est la plus importante, c’est à ce moment-là qu’on s’amuse le plus, en expérimentant des sons ou en invitant d’autres musiciens. L’influence de Miles Davis s’entend sur Hot Dreams, notamment avec l’utilisation du clavier Rhodes et d’accords majeurs par endroits.
TK : L’idée de départ pour Hot Dreams était de se tourner vers un son minimaliste mais nous avons abouti au résultat inverse. On a enregistré à Calgary, à côté du National Music Centre, qui est un musée d’instruments (essentiellement de claviers), et l’occasion était trop belle. Nous avons toujours travaillé en fonction des opportunités qui se présentent à nous, utilisant tout ce qui est à notre disposition.

BEAK> – The Gaol


ST : On aime tous ce disque, qu’on a énormément écouté dans le van depuis qu’il est sorti. Il nous a influencés pour un autre projet que je mène en compagnie d’Olivier (ndlr. Fairfield, le batteur), une bande originale qui n’a pas vu le jour avec des rythmes et des lignes de basse largement minimalistes à la manière de ce que faisait Can. Ça a probablement imprégné l’ambiance du morceau instrumental Resurrection Drive, Pt. II présent sur Hot Dreams.
TK : Encore une fois, notre intention première était d’aller vers une musique très simple, et même si ce n’est finalement pas le cas, on peut tout de même déceler cette volonté en creux.

COLIN STETSON – To See More Light


ST : On adore tous Colin Stetson, voilà pourquoi on lui a demandé de venir jouer sur nos chansons. Je conseillerais To See More Light à quiconque souhaite découvrir l’œuvre de ce saxophoniste très spécial. Pour notre titre Hot Dreams, Taylor avait en tête une phrase mélodique qui était à l’origine une phrase vocale. Il l’a tentée à la guitare avant de réaliser que ça serait plutôt cool de la jouer au saxophone. C’est à ce moment-là que Colin intervient. (Sourire.)
TK : La façon dont le sax sonne sur Hot Dreams relève du cliché, nous avions peur que l’ami Stetson ne se prête pas au jeu.

NANCY SINATRA & LEE HAZLEWOOD – Some Velvet Morning


TK : Je ne me suis jamais intéressé aux duos et je n’étais jusque-là pas très familier des albums de Lee Hazlewood. Je m’y suis plongé à la faveur des rééditions sur le label Light In The Attic et cette musique s’avère correspondre parfaitement à ce que je recherche en termes d’esthétique et de production.

THE RONETTES – Be My Baby


TK : Sans doute ma chanson préférée. Au moment d’élaborer ce Selectorama, j’ai commencé à paniquer, mais Be My Baby m’accompagne depuis toujours et je ne m’en détournerai jamais – c’est la perfection. Phil Spector reste une référence avec ce son mono très dense qu’il a su créer, où l’on ne peut pas distinguer les instruments.

RICKY NELSON – Lonesome Town


TK : Même si on peut l’entendre dans Pulp Fiction (1994), j’ai découvert Lonesome Town il y a peu. La voix est si douce et la musique tellement mélancolique, comme du Chet Baker.

HALL & OATES – You Make My Dreams


TK : (Il éclate de rire.) C’est un choix très spontané, quelque chose de neuf pour moi. Je n’ai jamais vraiment écouté. Un tube en 1981, l’année de ma naissance, à l’instar du morceau de Prince que j’ai choisi après. Je me suis aperçu que je ne connaissais pas la musique de cette époque. Ça se situe exactement à l’opposé de ce que nous faisons avec Timber Timbre et de ce qui m’a toujours intéressé en musique. Du coup, c’est très excitant de découvrir cela aujourd’hui. Je trouve que c’est une musique assez drôle, on ne peut pas l’écouter sans sourire. Hall & Oates comme Prince continuent d’avoir des carrières anormales, hors normes.

PRINCE – Controversy

TK : Là c’est déjà plus sérieux, Prince récite une prière en plein milieu. (Rires.) Je connais peu son œuvre en dehors de Controversy et de Cream. Il me semble que cette musique influence beaucoup de jeunes groupes. Je sais que je vis dans ma bulle, mais je n’avais jamais décelé une telle influence dans les formations de ma génération. Or les plus jeunes sont davantage ouverts – c’est sans doute la faute à l’Internet. (Sourire.) Un type comme Mac DeMarco par exemple, on sent ces influences poindre chez lui.

Un autre long format ?