Lancée à un rythme soutenu depuis le milieu des années 2000, Annie Clark s’est naturellement imposée comme l’un des talents majeurs de l’époque. Au fil des quatre albums de St. Vincent et d’une collaboration éblouissante avec David Byrne, elle s’est forgée un style personnel, singulier mélange de sonorités et d’influences. L’Américaine en dissèque une partie à travers dix titres, dont une bonne moitié issue des années 80. [Interview Vincent Théval].

FUNKADELIC – The Electric Spanking Of War Babies


Annie Clark : J’ai lu que George Clinton n’avait pas pris de douche pendant toute la durée de l’enregistrement de ce disque parce qu’il voulait qu’il soit très… funky. Et ça a marché. Pour mon nouvel album, je me suis beaucoup inspirée de la section rythmique de Parliament. J’ai toujours écouté ce genre de musique mais j’ai mis du temps à réaliser que je pouvais aussi en faire.

STEVIE WONDER – Master Blaster (Jammin’)


C’est du reggae, une musique qui me rend nerveuse d’habitude – trop lente, trop monotone. Et puis je n’aime pas fumer de l’herbe, ça me rend paranoïaque. On peut donc dire que je n’ai jamais accroché au reggae. (Rires.) Si je devais écrire un morceau dans ce style, je l’intitulerais Do Worry About Everything. (Sourire.) En l’occurrence, sur Master Blaster (Jammin’), Stevie Wonder accélère le tempo avec cette facilité mélodique qui lui est propre.

SWANS – Lunacy


Je suis une grande fan de Swans. Je les ai vus deux fois l’an passé, et c’est incroyablement puissant sur scène. La basse est si forte qu’on se sent mal après coup, mais ce n’est pas une mauvaise chose. Ils utilisent d’ailleurs la répétition un peu comme dans le reggae, à ceci près que c’en devient terriblement lourd, puissant et sombre. Hypnotisant à en perdre la tête. J’ai la chance d’avoir été invitée à chanter sur un album de Swans qui n’est pas encore sorti : huit minutes sur la même note. (Sourire.) Quand j’étais à bout de souffle, j’inspirais et réattaquais inlassablement sur cette note. Je n’avais jamais expérimenté à ce point-là. Ça m’a fait penser aux tests de résistance que tu passes en cours d’éducation physique à l’école, quand tes muscles tremblent et que tu ne les contrôles plus. C’était à la fois exténuant et libérateur, je me suis littéralement perdue dans la musique. Cela m’arrive ponctuellement dans mes propres chansons mais Michael Gira de Swans porte cette sensation à un niveau supérieur. Ses œuvres sont terrifiantes, et c’est ce que j’apprécie : elles demandent un engagement physique inhabituel de la part des musiciens comme des auditeurs.

DAVID BOWIE – Ashes To Ashes


Il y a sur cet album certaines de mes parties de guitares préférées au monde, signées Robert Fripp. Personne d’autre que lui n’aurait eu l’idée de jouer ce qu’il joue là. Urgence et perversité… Ce que j’admire chez David Bowie, c’est qu’on ne le compare pas à T. Rex ou Roxy Music, on le compare à David Bowie. Non seulement il s’est régulièrement réinventé, mais chaque LP a un son particulier. J’aime aussi cette façon d’importer dans la musique pop des idées venues de l’art. Peu de gens sont vraiment doués pour l’image, c’est le cas de Bowie.

GONZALES – Dot


Un disque merveilleux qui m’accompagne depuis longtemps. Gonzales reprend les choses là où les a laissées Satie. Depuis le début des années 2000, il y a un mouvement auquel beaucoup de musiciens new-yorkais prennent part, qui tisse des liens entre la musique dite savante et la pop. C’est le cas de Sufjan Stevens par exemple, qui a incorporé beaucoup d’éléments du minimalisme new-yorkais dans son répertoire. Un compositeur comme Nico Muhly a brillamment repris le flambeau de ce minimalisme.

GEORGE STRAIT – Amarillo By Morning


Cette ritournelle me fait fondre. Je viens du Texas, où se situe Amarillo. J’y suis allée deux fois étant enfant, c’est à cinq ou six heures de route de Dallas, quand le paysage commence à devenir aussi plat que désertique. J’ai composé le nouvel album à Austin, qui est la petite sœur cool de Dallas. J’écrivais toute la journée, de 10 heures à 19 heures, et le soir je sortais avec des amis – mes vieux amis, des proches. On allait danser le Texas Two-Step dans des vieux bars, des honky tonks qui existent encore là-bas. Il y avait des cowboys et des cowgirls de plus de 80 ans qu’on regardait danser sur Amarillo By Morning. C’était magique. J’ai grandi avec ce titre et tous les tubes country de l’époque. Si tu ne pleures pas en l’écoutant, c’est que tu n’as pas de cœur. (Sourire.) J’ai pris très peu de jours de vacances avant de me remettre au travail sur St. Vincent. J’ai passé l’essentiel de ma vie d’adulte en tournée et je ne sais pas quoi faire d’autre. La perspective de n’avoir nulle part où aller, nulle part où je suis attendue, me paraissait terrifiante. J’ai donc décidé de continuer, comme le cowboy dans Amarillo By Morning.

MARY MARGARET O’HARA – When You Know Why You’re Happy


Une musicienne canadienne énigmatique. Ce qu’elle fait est étrange et sa voix est particulièrement imprévisible, elle fait sa vie au sein des compositions. Je n’ai jamais entendu qui que ce soit interpréter des chansons comme elle le fait. Pour l’anecdote, c’est la sœur de Catherine O’Hara, l’excellente actrice qui joue la mère dans Maman, J’Ai Raté L’Avion (1990). J’ai rencontré Mary Margaret à Toronto, à l’occasion de la tournée avec David Byrne. Elle est adorable. Je conseille à chacun d’aller voir la vidéo de When You Know Why You’re Happy sur YouTube.

NICK CAVE & THE BAD SEEDS – Cannibal’s Hymn


Une chanson à la fois noire, sexy et effrayante : la balance parfaite entre tout ce que sait faire Nick Cave. J’ai assuré sa première partie en Italie et l’ai beaucoup vu en concert. La première fois, c’était à une remise de prix, et quand il s’est avancé, on aurait dit qu’il flottait dans l’air, porté par le vent. (Sourire.)

SELDA – Yaylalar


C’est une chanteuse folk turque qui a fait quelques albums traditionnels, mais surtout un disque électrique et psychédélique qui a été réédité il y a quelques années. Elle joue d’un instrument, le saz, qui a un son très particulier. (Elle chantonne.) Ça m’a beaucoup inspirée et j’ai appris toutes les parties de saz de Selda à la guitare, ce qui est très difficile parce qu’il faut jouer beaucoup de choses en slide sur une seule corde. J’écoutais énormément Selda au moment d’écrire Bring Me Your Loves par exemple.

SOLEX – Pick Up


J’ai acheté Pick Up à sa sortie chez un disquaire de Dallas où je passais des heures. Ça fait partie des albums que j’ai écoutés pour impressionner le vendeur. (Sourire.) Solex sample des disques et utilise ces séquences à sa sauce. Encore aujourd’hui, le résultat reste étonnamment moderne. C’est une musique à la fois bizarre et accrocheuse qui a été conçue à une époque où la technologie n’était pas aussi facile d’accès qu’aujourd’hui. Quel processus fastidieux cela a dû être ! Elle est allée au bout et a accouché d’un grand disque.

Un autre long format ?