“Pas une seule chanson de Nico ?!”, s’étonne-t-on d’abord en découvrant les morceaux choisis par Natalie Mering. En même temps, pas une interview sans voir apparaître la comparaison, farouchement niée par l’intéressée. Par souci d’originalité (ou par lâcheté), on a préféré éviter le sujet, laissant l’Américaine responsable de The Innocents (2014) dévoiler son amour pour la pop et les musiques anciennes. [Interview Thibaut Allemand].

RAY LYNCH – The Oh Of Pleasure


Natalie Mering : Ray Lynch est guitariste et joueur de luth de formation, mais cet album est avant tout un disque de synthétiseurs. Il l’a enregistré dans sa chambre, et c’est proche du new age, de l’ambient. C’est follement émotionnel et musicalement très riche. Pourtant, il l’a enregistré dans un simple home-studio. Pour la petite histoire, cet essai autoproduit s’est particulièrement bien vendu, en totale indépendance. Ce n’est pas pour cette raison que j’aime ce disque, mais ça le rend peut-être un peu plus particulier.

APHRODITE’S CHILD – Spring Summer Winter & Fall


Quel morceau ! Ce n’est pas une pop song archétype. On décèle des influences classiques dans la mélodie et le chant, mais le tout est joué sur des instruments modernes (du piano, des synthétiseurs, de la batterie). Elle est un peu oubliée, mais c’est une musique terriblement psychédélique qui mériterait d’être redécouverte. Les ego en présence étaient forts et les tensions ont eu raison de la formation. De mon côté, j’ai rarement joué en groupe. Bon, j’ai tenu la basse au sein de Jackie-O Motherfucker le temps d’une tournée, mais ça n’a duré que quelques mois. Je me considère avant tout comme une artiste solo : je prends toutes les décisions et les musiciens appliquent mes ordres. Je les donne gentiment, hein. (Rires.) J’écoute parfois quelques avis extérieurs, mais je donne les directives car j’ai tout imaginé, j’ai tout en tête.

RICHARD WAGNER – Tristan Und Isolde


Quelle œuvre ! (Soupir.) C’est incroyablement moderne, et ce gigantisme orchestral m’émeut à chaque fois. Une histoire d’amour universelle et terriblement mélancolique. J’ai longtemps écouté Wagner chaque matin en me levant, à ce moment précis où l’on n’est pas encore sorti du sommeil. Des premières aux dernières notes, on baigne dans une atmosphère teintée de mystère et de mélancolie. C’est un bon exemple de la puissance de la musique.

JOSQUIN DES PRÉS – Qui Habitat


Un chef-d’œuvre de musique ancienne. Ce crescendo est triomphant et les accords majeurs donnent une tonalité heureuse, positive. Enfant, j’ai chanté dans de nombreuses chorales, j’ai donc toujours baigné dans la musique classique. En creusant le sujet, j’ai découvert cette période qui s’étale grosso modo du Moyen Âge à la fin du XVIIIe siècle. Beaucoup de ses principes ont disparu avec le temps. Après la mort de Bach, le tempérament égal s’est généralisé et la musique ancienne paraît désormais archaïque. Mais c’est une autre histoire et une évolution naturelle. J’apprécie également l’aspect séculier de la musique ancienne. Si spiritualité il y a, elle n’est pas chrétienne. L’inspiration vient davantage du merveilleux au sens médiéval du terme.

GUILLAUME DE MACHAUT – Amours Me Fait Désirer


C’est Charlie Looker d’Extra Life qui m’a fait découvrir cette chanson. Il m’avait confectionné une compilation de musiques anciennes. Je ne me souviens plus du tracklisting, mais il y avait ce morceaux, fabuleux. Un sommet de polyphonie. Pour The Innocents, j’ai souvent doublé ma voix car j’aime bidouiller des effets, la transformer et lui conférer plusieurs niveaux. À l’avenir, j’inviterai peut-être des femmes ayant une voix plus aigüe que la mienne. Ou au contraire, un chœur d’hommes. On verra ça plus tard.

THOUGHTS AND WORDS – Morning Sky


Que dire ? Ce groupe des seventies n’a publié qu’une poignée de singles, un LP et… c’est à peu près tout ce que je sais d’eux ! (Rires.) Mais j’aime cet extrait qui rappelle un peu The Byrds. C’est très psychédélique. Au final, tout est psychédélique dans le sens où c’est simplement une conception élémentaire de la vie : tout est sujet à changer, tout est formé d’éléments et de couleurs différentes. Le psychédélisme, c’est simplement la capacité à percevoir ce bazar. Dans les sixties, c’était un vrai phénomène où les gens essayaient de parvenir à cet état de conscience ; il y avait toute une littérature, une musique, bref, toute une culture qui allait dans ce sens. Désormais, c’est une mode, un style, quelque chose de totalement mainstream.

THE STRANGLERS – Don’t Bring Harry


Une chanson vraiment sombre, hein ? (Sourire.) Tout comme chez Aphrodite’s Child, le piano très classique apporte une autre tonalité à une orchestration rock. La mélodie extrêmement monotone colle parfaitement au sujet : l’addiction à l’héroïne.

TELEVISION WITH BRYAN ENO – Venus

J’ai choisi les démos produites par Brian Eno car elles sont parfaites. Elles contiennent la magie de la première fois avant l’adoucissement par le réenregistrement. Toute l’énergie est là. Je crois que tous les musiciens te le diront : les démos ont toujours ce je-ne-sais-quoi de spécial, un truc souvent impossible à recréer. J’adore Marquee Moon (1977), mais ces démos me touchent beaucoup plus. Quant à Television, oui, c’est un groupe qui représente bien New York. Ou le fantasme de New York disons. Aujourd’hui, cette ville n’a plus rien à voir, le 11 Septembre et le maire Rudolph Giuliani sont passés par là. Tout est hors de prix, basé sur la mode, la tendance. Ce n’est plus le vivier de talents d’autrefois. Les musiciens veulent simplement y être trendy. Non, je ne pense pas que je serai particulièrement tendance un jour. Si je voulais être aimée, je sais exactement ce que je devrais faire. Mais tu as raison, The Innocents est plus clean que le précédent (ndlr. The Outside Room, 2011). Je le souhaitais ainsi, plus minimaliste, plus clair. Le suivant sera sans doute à mi-chemin entre les deux. (Sourire.)

WEEN – Sarah


C’est une magnifique chanson d’amour dont le son me rappelle Joe Meek, le folk psychédélique sixties ou même certains morceaux de Psychic TV comme Just Drifting. Les paroles sont ambiguës : le narrateur trouve cette Sarah tellement belle lorsqu’elle dort qu’il veut figer sa beauté en l’assassinant. (Sourire.) Ween passe souvent pour un groupe de rigolos, mais ils savent également écrire des choses franchement poignantes, calées entre deux grosses pochades.

EOLA – Panic (The Smiths Cover)


Eola, c’est Edwin White, le batteur de Tonstartssbandht, un duo formé avec son frère Andy. Il ne publie que des cassettes qu’on peut choper sur le Web. Ça renvoie un peu à ce que je disais plus haut sur la force des chorales dans les musiques anciennes, sauf qu’il fait ça tout seul, avec un synthétiseur et une foule d’éléments noisy, électroniques, futuristes. C’est psychédélique et en même temps cette relecture des Smiths sonne comme du doo-wop lo-fi. (Sourire.) De mon côté, j’ai fait quelques reprises dont Everybody’s Talkin’ de Fred Neil. L’idée était de la chanter a capella ou presque, avec simplement un orgue et quelques notes préenregistrées. On reconnaît une grande chanson au fait qu’on peut la reprendre sans arrangement car elle tient debout toute seule.

Un autre long format ?