Quelques mois après la sortie de "R Is For Rocket", un disque d'indie rock si nineties qu’on les soupçonnerait presque d’avoir inventé la machine à remonter le temps, rencontre avec Alithea Tuttle, Desi Scaglione et Baron Rinzler, de passage à Paris pour un concert au Point Éphémère.
Magic : Récemment, je suis retombé sur l’une de mes premières interviews, faite il y a sept ans. À l’époque, je ne savais pas que je ferais encore du journalisme musical, et j’ai trouvé ça à la fois drôle et un peu émouvant. Ça m’a fait penser à The Choice, le premier morceau que vous avez jamais fait en tant que Rocket, qui ouvre R Is For Rocket. Selon vous, le morceau a-t-il changé par rapport à ce que vous imaginiez il y a cinq ans ?
Alithea Tuttle (chant / basse) : En vrai, il est resté très similaire. C’était la première chanson qu’on avait essayé d’écrire, avec des paroles et tout, mais ça n’a pas beaucoup changé depuis.
Et selon toi, en quoi êtes-vous meilleurs et en quoi êtes-vous plus faibles, cinq ans plus tard ? Parce que je pense que grandir te fait améliorer des choses au détriment d’autres.
Alithea : Je pense qu’on a tous essayé d’être de meilleures personnes, de meilleurs musiciens, de meilleurs amis les uns pour les autres. Et je crois qu’on y est arrivés. On a clairement progressé. Personnellement, je me sens meilleure avec mon instrument, dans la manière d’enregistrer, dans la façon dont on travaille ensemble quand les choses deviennent compliquées. Quand tu fais quelque chose tous les jours, forcément tu progresses. On dit qu’il faut 10 000 heures pour maîtriser quelque chose… je dois en être à 5 000.
Je suis à 300 heures de guitare pour l’instant. Mais je joue comme si j’en faisais depuis deux jours.
Desi Scaglione (guitare) : C’est déjà super !
J’ai aussi lu dans une interview pour First Revival Magazine que vous racontiez que le nom Rocket vous semblait parfait, mais vous n’expliquiez pas pourquoi. C’était votre jouet préféré, une glace, quelque chose qui explose… ?
Desi : Un jour, quelqu’un est venu nous voir après un concert en disant « J’ai monté un groupe, mais je galère à trouver un nom. Vous auriez un conseil ? » Et je lui ai répondu « choisis un nom que tu peux dire à tes parents sans honte».
Alithea : Est-ce qu’on sera un jour complètement satisfaits du nom du groupe ? Probablement pas. Mais au moins, celui-là, je peux le dire à voix haute à ma famille. (rires)
Ahahah, tant que les parents apprécient, c’est le principal. Continuous. Je n’ai jamais été en Amérique, mais j’ai grandi avec une fascination pour ce pays. Et mon premier vrai coup de cœur musical, c’était FIDLAR, de Los Angeles, justement, vers 2013. Elle était comment, la scène à LA, quand vous avez commencé à vous y intéresser ?
Baron Rinzler (guitare) :Il y avait une énorme scène à L.A., surtout quand on était au lycée. Ça bouillonnait. Ce n’était pas toujours génial, mais il y avait une énergie excitante. On avait 15 ou 16 ans et on allait à des concerts en se disant « wow, c’est incroyable »
Desi : C’était notre première expérience d’être jeunes et de découvrir les concerts. C’est forcément marquant.
Vous jouiez déjà à ce moment-là ou vous avez commencé après ?
Alithea : On a commencé avant, mais ça a aidé à savoir ce qu’on voulait jouer et juste former un groupe.
Et être amis de longue date dans un groupe, c’est une bénédiction ou une malédiction ?
Alithea : Définitivement une bénédiction.
J’ai lu dans certaines interviews que vous n’aimez pas qu’on vous appelle pop punk. Ce que je ne ferai pas, mais je comprends pourquoi certains le font, parce que vous avez un peu cette énergie du pop punk.
Desi : Tu sais ce que c’est le pire ?! Ils ont mis “pop punk” sur ce putain de poster du concert de ce soir. Pour nous, ce n’est pas juste. Le pop-punk, c’est par exemple blink-182. On ne sonne pas comme ça.
Alithea : Maintenant, s’il y a un élément pop et un élément punk dans notre musique, oui, peut-être. Mais ce n’est pas du pop-punk au sens strict.
Donc vous n’êtes pas pop-punk, mais pop/punk.
Alithea : Exactement.
Après, quand je pense à votre musique, je me dis que ça aurait été une super bande-son pour un coming of age movie de la fin des années 90, un mix entre Superbad et American Pie…
Baron : On vit dans la Valley de Los Angeles, et tous ces films ont été tournés juste à côté, à Studio City.
Desi : C’est un peu un microcosme : tu peux croiser tous types de personnes. Et c’est très suburbain, très banlieue américaine cliché, mais en même temps t’es tout proche d’une des villes les plus incroyables du monde…
Alithea : Mon père vivait dans l’immeuble où certaines scènes de 40 Ans, Toujours Puceaux ont été tournées. Il y habitait encore pendant le tournage.
Je crois que mon teen-movie préféré, c’est Scott Pilgrim Vs. The World. Beaucoup de gens ne retiennent que l’influence des jeux vidéo dans ce films, mais toute la partie musicale est importante. Genre la scène où les Sex Bob-Ombs sont invités à l’afterparty d’un label et t’entends un figurant dire « le premier album est bien meilleur que le premier album », je suis sûr que j’ai déjà dû dire un truc comme ça… Et pour revenir à R Is For Rocket, vous avez enregistré ce disque dans un jardin familial, c’est ça ?
Desi : Non, dans un vrai studio, pour le coup. Le jardin c’était le premier EP. Et Take Your Aim, qui était aussi sur l’EP, a été retravaillée pour l’occasion en studio.
Et vous avez aussi essayé d’enregistrer avec le moins de pédales de guitare possible ?
Baron : On a eu énormément de chance d’avoir accès à beaucoup d’amplis, ouais.
Si vous aviez de l’argent illimité, vous prendriez lequel ?
Baron : Un gros Hiwatt Custom 50
Desi : Plutôt un Fender Blues Reverb, pour moi.
Je ne m’y connais pas énormément en amplis, mais j’ai acheté un Roland Jazz Chorus JC-22 parce que j’ai toujours voulu avoir un Jazz Chorus. Le 22, c’est parce que je ne voulais pas quelque chose qui pousse mes voisins à frapper à ma porte. Mais est-ce que tu dirais qu’avoir moins de pédales te pousse davantage à utiliser le gain de l’ampli et à jouer avec ses caractéristiques ?
Desi : Tu viens au concert ce soir ? Alors tu entendras qu’on utilise des pédales sur presque tous les morceaux. En live, tu as beaucoup plus de contrôle. En studio, on a surtout essayé de capturer une image honnête de ce que donnaient les amplis. Et honnêtement, ce n’est pas vraiment une question de pédales en studio. Mais de plugins. On a tout fait avec ça.
Vous savez comment vous allez enregistrer le prochain album ?
Alithea : Pas encore, non. On va terminer de tourner avec celui-là, déjà.
Je crois qu’on a à peu près le même âge. On a tous à peine connu les années 90. Et pourtant, vous me diriez que vous Est-ce que vous auriez aimé vivre dans une autre époque, ou 2026 vous correspond parfaitement ?
Desi : Moi, je ferais bien une semaine dans chaque décennie.
On dirait mon algo TikTok rempli de vidéos IA du genre : “Et si tu vivais une semaine dans la Grèce antique ?” Et à chaque fois je me dis « mon dieu, heureusement qu’on a TikTok pour savoir tout ça » (rires)
Alithea : Je pense qu’on aime tous l’époque dans laquelle on vit. Et en même temps, tout part en vrille.
Justement, comment les incendies de LA en 2025 ont affecté Rocket ? Est-ce que ça a changé quelque chose pour vous ?
Alithea : Aucun membre de notre famille n’a été directement touché, mais beaucoup de nos amis l’ont été. On a essayé de faire notre part. À Altadena notamment, on est allés aider, nettoyer, soutenir nos proches autant qu’on pouvait. C’était horrible.
Est-ce que vous gardez de l’espoir quand il s’agit de l’Amérique ?
Desi : Il y a des gens formidables en Amérique, et il y a aussi des gens vraiment corrompus. Mais c’est pareil partout, tu vois ce que je veux dire ? Je suis sûr que c’est la même chose ici.
Alithea : C’est quelque chose auquel tout le monde peut s’identifier, peu importe d’où tu viens. C’est dur de voir l’endroit que tu aimes, où vivent ta famille et tes amis, traverser des choses comme ça.
Baron : Chaque endroit a ses problèmes. Et je pense que c’est vraiment quelque chose auquel tout le monde peut s’identifier : peu importe d’où tu viens, c’est tellement dur de voir l’endroit que tu aimes, l’endroit où vit ta famille, où sont tes amis, et de savoir qu’il y a des gens incroyables là-bas. C’est vraiment difficile de le voir être…
Corrompu ?
Alithea : Corrompu, absolument. Et je pense que, surtout là d’où on vient, L.A. est une ville extrêmement diverse, façonnée par les immigrés. Et avec tout ce qui se passe avec l’ICE, ça a été la chose la plus difficile à supporter, à voir de nos propres yeux. Mais j’ai quand même un peu d’espoir. Je pense vraiment que le bien l’emporte sur le mal. Je le pense sincèrement. Et je crois que si les gens s’unissent, si les communautés sont fortes, si les jeunes générations comme les plus âgées se lèvent…
En France, chez les jeunes, les filles ont tendance à être plus progressistes, les garçons parfois plus conservateurs… Enfin… Bon, revenons à des sujets plus légers, il nous reste dix minutes. On dit que vous êtes des pranksters. Vous achèteriez des lunettes Meta – lunettes imaginées par Meta, maison-mère de Facebook et d’Instagram, qui permettent de filmer ce qui se passe devant vous – pour piéger des gens dans des magasins ?
Desi : Des lunettes Meta ? Ce serait génial. Le problème, c’est que je ne porte jamais de lunettes.
Baron : Il ne porte même pas de lunettes de soleil.
Parce que quand on parle de Rocket et de blagues, je pense au clip de Wide Awake… Évidemment, le clip a été tourné de manière profesionnelle, mais je ne peux m’empêcher de me dire que ça pourrait faire une super caméra cachée, le concept de « on vient faire un concert dans ton salon sans te prévenir »
Desi : Je crois que j’ai fait un rêve ou quelque chose comme ça, ou je me suis réveillé en y pensant. Mais honnêtement, on avait juste besoin de faire un clip, et ça nous a semblé être l’idée la plus simple. Mais l’idée de caméra cachée est pas mal, je la garde
Justement, c’est intéressant, parce que la moitié des morceaux de Rocket ont un clip, alors que beaucoup disent que ça ne sert plus à rien, que c’est jeter de l’argent par les fenêtres, qu’il faut juste faire des formats courts. Vous ravivez un peu l’ère MTV des années 90.
Baron : Oui, c’est notre seul objectif, prendre le flambeau de MTV ! (rires)
Desi : Merci ! Mais pour le prochain disque, on en fera moins. Même si les vidéos marchent bien sur YouTube.
Alithea : Non, mais c’est intéressant, parce que ça marche encore : le clip de Take Your Aim a beaucoup de vues, c’est fou. Genre plus d’un million. Des gens viennent nous voir après les concerts en disant « J’ai vu ce clip et c’est comme ça que j’ai découvert le groupe. »
Dans The Choice, vous chantez “Someone said the world’s on fire, no one knows if it’s that dire” – « Quelqu’un a dit que le monde était en feu, personne ne sait si la situation est aussi grave »…
Alithea : Oui. Tu parles à certaines personnes et elles ne savent pas de quoi tu leur parles. C’est fou. Sortez la tête du sable une minute et regardez ce qui arrive à de vraies personnes. Ce n’est pas parce que ça ne vous affecte pas directement que ça ne devrait pas vous affecter. Il faut être en colère face aux injustices terribles qui se produisent dans le monde. Ça n’a pas besoin de vous toucher personnellement pour que ça vous révolte. Ça devrait déranger tout le monde que des choses horribles arrivent à des gens, surtout à L.A., avec l’ICE. Ça ne nous arrivera probablement pas à nous, mais je suis quand même profondément attristée par ça. Je veux aider, je veux faire tout ce que je peux. Nous tous. On manifeste, on essaie de faire une différence parce que c’est injuste, pas parce que ça nous touche directement. Si tu veux être ignorant, alors oui, l’ignorance peut être confortable. Mais pas pour nous.
Si je comprends bien, One Million Years, c’est une chanson sur l’attente de la bonne personne ? Attendre un million d’années pour quelqu’un… est-ce que ça en vaut vraiment la peine ?
Alithea : Si un jour on invente un moyen de faire ça… Je le fais sans hésiter !
Baron : La distance rend les sentiments plus forts, alors un million d’années…
Act Like Your Title parle de drames familiaux et de traumatismes générationnels. Comment on casse ces cycles quand on ne choisit pas sa famille ?
Alithea : On fait de son mieux pour ne pas reproduire ce qu’on n’aime pas. C’est quelque chose qu’on doit apprendre en permanence. Je ne peux pas dire que j’y arrive parfaitement.
Desi : Tu prends ce que tu n’aimes pas, et tu décides de ne pas le refaire.
Vos parents écoutent Rocket ?
Baron : Oui, tous. Heureusement !
Quelle est l’histoire derrière le nom et la chanson R Is For Rocket ?
Desi : Il y a un groupe qui s’appelait Radio Flyer et qui avait une chanson intitulée Artist for Rocket. On l’a entendue il y a quelques années et ça nous est resté en tête.
Pourquoi avoir mis cette chanson en dernier sur l’album ?
Desi : Pour une raison toute simple – elle est longue. Et c’est la chanson qui clôture nos concerts chaque soir. Donc ça nous paraissait logique de finir l’album comme ça aussi.
Alithea : C’est cool quand un groupe a un album éponyme et une chanson éponyme également. Mais si on avait appelé notre album Rocket, il aurait été encore plus difficile à trouver. Donc c’est un peu notre version d’un album éponyme.
Comment vous imaginez le futur de Rocket ?
Desi : Plus de concerts, plus de nouveaux pays, plus de chansons.
Alithea : Plus de chansons ? Plus d’albums !
Un pays où vous rêveriez de jouer ?
Alithea : La Hongrie. Ma famille vient de Budapest.
Baron : L’Espagne. Ou le Maroc. Ce serait incroyable.
Dernière question : quelle est la question dont vous avez toujours rêvé qu’on vous la pose ?
Baron : « Vous voulez un million de dollars ? »
Desi : Non, un million d’euros, c’est plus avantageux pour nous.