Le renouveau psychédélique français s’est trouvé un petit prince en la personne de Pablo Padovani, âme illuminée de Moodoïd. Jouant moins avec les humeurs qu’avec les sons et les genres, cette pop inspirée semble aussi sensuelle qu’enfantine. Riche en couleurs, ne comptant plus les invités, l’album Le Monde Möö prend des airs de grande fête sans lendemain. On souhaitait donc en savoir plus sur l’hôte de ces lieux imaginaires. Se livrera-t-il ? [Article & interview Thibaut Allemand - Photo Fiona Torre].

Raté. On était pourtant plein d’espoir en interrogeant Pablo Padovani, guitariste de Melody’s Echo Chamber et tête pensante de Moodoïd. Sa formation fut remarquée l’an passé avec un premier EP rêveur et lunaire, porté par les rengaines Je Suis La Montagne et De Folie Pure. Cette écriture libre et échevelée prenait le temps de développer son propos sans sombrer dans l’ostentation stérile. On ne comprenait pas grand-chose aux textes qui fleuraient bon l’écriture automatique, mais on se laissait porter par des chansons qui bénéficiaient du mixage (et de l’aura) de Kevin Parker (Tame Impala). Le Monde Möö, premier LP du néo-quintette, est paru cet été. À quelques semaines de sa sortie, on contactait Pablo Padovani pour en savoir plus sur la genèse et les entrailles de la bête. On en revient presque bredouille. Qui est-il ? Impossible à dire. De sa diction essoufflée et hésitante transparaît l’honnêteté, la recherche du mot juste. Mais dans le même temps s’alignent parfois des phrases semblant tirées de dossiers de presse – on y cause univers, onirisme, magie et autres expressions rincées si souvent lues et entendues à propos de tout et n’importe quoi. On finirait presque par se méfier de cet autodidacte apparemment rompu aux entretiens et peut-être (déjà) en pilotage automatique. En fait, la vérité paraît à mi-chemin. Pablo Padovani compose et écrit, mais se réfugie derrière des métaphores et des expressions toutes faites pour évoquer une œuvre constituée de compositions jaillies en quelques heures ou résultant de collages improbables. Le natif de Paris a grandi à Assier, dans le Lot.

L’évocation de cette enfance possède les reflets dorés de l’écrivain Christian Signol : “J’ai grandi à la campagne, sur la place du village. Il y avait les champs et mon vélo. Je me souviens que la porte était toujours grande ouverte. Ma famille hébergeait de nombreux musiciens car mon père (ndlr. le saxophoniste Jean-Marc Padovani) s’occupait d’un festival de jazz, Assier Dans Tous Ses États. Je me souviens de grands banquets et de musiciens venus d’Afrique du Nord, d’Asie. Je découvrais de nouveaux instruments. L’approche était libre et mon éducation à la musique fut très généreuse, très ouverte, fondée sur le partage.” Dans un tel environnement, Pablo aurait pu, au collège et au lycée, se plonger dans les musiques industrielles ou le black metal, histoire de faire chier les parents. Mais non. Au contraire, adoptant l’approche libre et généreuse qui lui fut inculquée, l’adolescent monte The Black Feldspaths, troupe de rock aux contours flous. “Je l’ai fondée avec Kevin Colin, un camarade de lycée. Nos morceaux pouvaient durer quinze à vingt minutes, c’était assez théâtral. Nous étions déguisés, chantions ou déclamions des discours. On était fans du théâtre de l’absurde, façon Ionesco, et nous pouvions être deux comme quinze sur scène.” À l’entendre, on songe au Living Theatre. Ou aux performances artistico-maoïstes menées par Gérard Lanvin, Christian Clavier et Jean-Pierre Bacri dans Mes Meilleurs Copains (1988). “C’était plus maladroit, plus jeune et plus naïf que Moodoïd”, poursuit Pablo avant de conclure : “Une sorte d’immense folie de jeunesse.” Le sens de la formule. Moodoïd, ses couleurs flashy et son imagerie psychédélique seraient donc plus adultes ? “Je pense. Il s’agissait de se poser des limites, de condenser mon énergie et de s’en tenir à une palette d’instruments.”

Comment est né Moodoïd ?
Pablo Padovani : Après le lycée, Kevin et moi sommes montés à Paris. On voulait “réussir” avec The Black Feldspaths. J’y ai suivi des études de cinéma durant trois ans puis je suis parti en Suisse durant six mois pour un stage. J’ai écrit là-bas des nouvelles chansons, et une fois rentré à Paris, il me fallait un groupe.

Pourquoi ne les as-tu pas proposées à ta formation d’alors ?

Ces nouveaux titres évoquaient mes sentiments amoureux, ma part de féminité. Je voulais donc me retrouver dans une ambiance différente de celle de la bande de copains. Il est rapidement devenu évident que je voulais travailler avec des filles. Mais ce n’était pas facile car je connaissais peu de musiciennes. Le bouche-à-oreille a finalement fonctionné : la claviériste Lucie Droga et la bassiste Clémence Lasme m’ont rejoint. Mais nous n’avons trouvé notre batteuse Lucie Antunes qu’à l’été 2013. Et tout récemment, Maud Nadal de Myra Lee nous accompagne à la guitare et au chant.

Au-delà de l’ambiance entre musiciens, penses-tu que les filles ont une approche différente de leurs instruments ?
Au début, cette idée d’un groupe féminin était un peu vague et cliché. Mais depuis un an, je réalise que c’est totalement différent. J’entretiens des rapports particuliers avec chacune d’entre elles. Cela crée quelque chose d’assez magique. En tournée, elles sont entre filles et je suis le garçon au milieu de tout ça. Je dois m’adapter car je suis l’élément perturbateur, ça me met dans une espèce de mood hyper excitant et inattendu.

Entendu, mais quid de leur jeu ?
Eh bien, sur scène, mes interactions avec elles sont également différentes. Je pense que je ne jouerais pas de la même façon si j’avais un gros bassiste poilu à ma droite. (Sourire.) Moodoïd parle beaucoup de séduction, de drague, et nous sommes déguisés, nous incarnons des personnages…

À propos, ces masques et ces déguisements ne sont-ils pas anachroniques en 2014 ?
Non, c’est assez naturel. J’envisage un concert comme un spectacle à part entière. La scène est un espace de représentation, or notre musique est rêveuse et je souhaite que le public entre dans un univers qui n’existe que durant une petite heure. Nos personnages et nos costumes sont nécessaires. En jeans et en tee-shirts, ce serait difficile de créer cet onirisme.

Ces costumes prennent une autre dimension dans la vidéo illustrant De Folie Pure, qui mêle différents exotismes.
Exactement. J’ai fait écouter ce morceau à plusieurs amis et j’ai tout entendu : ça sonne chinois, africain, indien… J’ai pris conscience qu’en France, on fantasme l’Orient, l’Asie, mais on confond tout – et moi le premier ! (Sourire.) On ne fait pas de différence entre un instrument maghrébin ou turc, par exemple. Et pour ce clip, on a volontairement tout mélangé pour créer une hyper mauvaise interprétation française des autres cultures, en dansant une chorégraphie indienne dans un temple chinois sur un thème africain, le tout en banlieue parisienne. (Rires.) Par ailleurs, j’ai aussi repris Falling de Julee Cruise en composant un thème chinois sur un instrument turc – ça s’appelle Tomber. Julee Cruise est une grosse référence en termes de son. Je travaille beaucoup avec des instruments digitaux, dont de vieux synthés des années 90. C’est un son très froid, plastique, mais précis et large.

Ricky Hollywood avait également repris cette chanson de la série télévisée Twin Peaks sous le titre Tombant. Vous vous étiez concertés ?
Pas du tout ! C’est vraiment un quiproquo. Il l’avait enregistrée avant moi mais je ne le savais pas. Ma reprise est de l’ordre de l’exercice de style. En fait, mon label Entreprise m’avait proposé de reprendre un titre pour une compilation maison. J’ai donc décortiqué ce morceau et on a plié ça en une journée. C’était avant tout pour s’amuser, ça n’a pas grand-chose à voir avec Moodoïd. Mais je pense que Ricky ne m’en veut pas, d’ailleurs il joue une partie de batterie sur le disque.

Ton album est effectivement bardé d’invités.
Oui, à commencer par mon père, mais aussi Didier Malherbe de Gong qui joue du duduk, un instrument arménien. Gilles Andrieux assure tous les instruments orientaux. L’ensemble des membres de Melody’s Echo Chamber sont également présents. Vincent Ségal a joué du violoncelle, Riff Cohen est venue chanter. Et certaines basses ont été jouées par Benjamin Glibert d’Aquaserge. Les musiciens d’Hyperclean et Aquaserge m’ont pris sous leur aile lorsque j’avais quinze ans. J’ai beaucoup appris auprès d’eux, je les ai même accompagnés en Angleterre pour un projet de documentaire. Bref, tous mes amis et tous les musiciens que j’admirais depuis mon plus jeune âge sont là. C’est une belle conclusion de cette partie de ma vie.

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COURSE-POURSUITE
Si Kevin Parker de Tame Impala avait mixé le maxi, l’album a été produit par Nicolas Vernhes (Animal Collective, Deerhunter, Dirty Projectors, etc.). Qu’as-tu appris de chacun d’eux ?
En ce qui concerne Kevin, j’ai admiré son ingéniosité et sa façon de sublimer le son. Mais les chansons du EP étaient déjà produites par Adrien Pallot, Kevin n’est donc intervenu qu’en dernier recours. Pour l’album, Nicolas était présent du début à la fin, nous avons mené ce projet à bien tous les deux. Et même si dès l’écriture, je souhaitais être moins fou, me limiter, mettre moins de pistes, le mixage oblige toujours à faire des choix (supprimer un synthé pour en garder un autre par exemple).

Y a-t-il eu des désaccords, des conflits ?
Pas vraiment. Nicolas Vernhes sait mettre son ego de côté pour s’adapter et se mettre au service des compositions. Tout est très simple. On a beaucoup travaillé en studio et le soir venu, on allait boire des verres. Malgré notre grande différence d’âge, notre rapport était fusionnel, nous passions toutes nos journées enfermés et le weekend, il me faisait visiter New York. Les conflits ont eu lieu au moment du premier EP. Au moins quatre ou cinq personnes se sont relayées au mixage avant que Kevin ne trouve une solution. D’ailleurs, on a conservé Yes & You pour l’album, une chanson en anglais qu’il avait produite mais qu’on n’a pas incluse sur le maxi. C’était sa préférée.

Et c’est sans doute la plus classique du disque.
Je l’ai écrite il y a assez longtemps. Je trouve qu’elle apporte un peu de respiration et d’aération.

Comment as-tu pensé Le Monde Möö ?
La plupart des morceaux parlent d’amour, d’hystérie amoureuse, de folie amoureuse. Le Monde Möö est un prétexte au voyage. L’idée, c’est de créer un chemin, une grande promenade où j’emmène un auditeur imaginaire. Je lui fais des blagues, des surprises, je danse avec lui… C’est une promenade malléable qu’on peut modeler à sa guise, puisque tout est mou. (Sourire.)

Un extrait sort vraiment du lot : Les Chemins De Traverse.
Il a été écrit en plusieurs fois. J’avais une mélodie depuis très longtemps, mais je ne la notais jamais. Parallèlement, j’avais une autre musique que je jouais souvent au piano. En mélangeant ces deux idées, ça a fonctionné. Quant à l’histoire, il s’agit d’une course-poursuite avec une fille, je la mène en bateau, je lui tends des pièges…

Certains paroliers t’ont-ils marqué ?
Pas vraiment. J’écris avant tout de la musique, dont les parties de voix, et je trouve des lexiques épousant la forme des mélodies. Je veux des vignettes surréalistes très courtes, je ne veux pas ce texte dominant, très français. Pour moi, les textes sont presque accessoires et camouflés dans la musique. Je souhaite simplement créer des sensations. Comme lorsqu’on écoute une chanson en anglais sans piger les paroles – ce qui est mon cas. Désormais, je prends du plaisir à écrire des textes, mais j’apprends au jour le jour, je suis dans l’expérience.

As-tu songé à composer de simples instrumentaux ?
Comme j’ai toutes les pistes, j’écoute parfois les versions sans chant de nos morceaux, et ça fonctionne très bien. Mais la voix est le meilleur instrument soliste.

Tu dis que dans cet album, “tout est mou”. Effectivement, il est parfois plus atmosphérique, moins accrocheur que le maxi.
Pour mon EP, je voulais présenter le groupe en quatre chansons. Comme une petite fusée. L’album, c’est cette soucoupe volante qui s’arrête et décrit une partie du paysage. Puis elle redécolle, et c’est autre chose. Moodoïd, c’est tout ce que je veux, je peux tout me permettre. Mon label Entreprise m’a laissé entière liberté. J’ai écrit ce disque en une semaine, j’étais dans ma maison de campagne, c’est un moment hyper hystérique. J’avais parfois de petits morceaux que j’ai collés entre eux. J’en ai composé d’autres et j’ai écrit les partitions pour chaque instrument afin de les envoyer aux nombreux invités.

Finalement, te reconnais-tu dans l’étiquette progressive ou psychédélique ?
Nous essayons surtout d’oublier les codes et les formes. On tâche d’éviter le couplet-refrain pour composer une pop hyper libre et rêveuse, parfois asymétrique, décomposée. En cela, c’est une pop progressive. Le progressif, c’est la déconstruction. Mais c’est aussi une imagerie épique, presque heroic fantasy. J’essaie de le faire, mais dans un univers très pop et très doux. Le prog implique souvent une certaine virtuosité, c’est intellectualisé, presque mathématique. Nous, c’est un prog naïf et enfantin. J’aime la noise, trouver des sons, et en cela, on peut nous qualifier de psychédélique, car Moodoïd est rêveur. Je dirais que Moodoïd fait de la pop progressive là où Aquaserge fait de la progressive pop. Nous sommes plus proches de la pop et eux du progressif. Même s’ils détestent qu’on les qualifie de prog. (Sourire.)

Un autre long format ?