Slowdive, c’était le grand saut, les plus belles ballades du shoegazing, cinq jeunes gens qui regardaient leurs chaussures pour mieux garder la tête dans les nuages. Formé par deux amis d’enfance, Neil Halstead et Rachel Goswell, Slowdive a sorti sur le label Creation trois albums incompris. Just For A Day (1991), puissant et sensible coup d’essai ; Souvlaki (1993), classique immédiat et intemporel ; Pygmalion (1995), OVNI visionnaire et post-rock. Achevé par une presse hostile et une maison de disques en crise, Slowdive s’est dissipé dans les volutes classieuses de Mojave 3, le projet suivant monté par Neil et Rachel. À l’heure d’une reformation scénique inespérée, le tandem étale ses souvenirs, mais dévoile surtout ses espoirs. Parce qu’une légende qui renaît n’est pas qu’une belle histoire passée. [Interview Victor Thimonier].


Pourquoi avez-vous décidé de remettre en branle Slowdive ?
Neil Halstead (chant, guitare) : L’idée a germé l’été dernier quand nous avons commencé à évoquer la possibilité d’enregistrer un nouveau disque ensemble. Plus j’y réfléchissais, plus cette éventualité me donnait envie d’une reformation. Quand nous nous sommes retrouvés avec tout le groupe, certains étaient très enthousiastes et d’autres simplement curieux de savoir où cela pourrait nous mener. On a donc décidé de tenter le coup, de donner quelques concerts.
Rachel Goswell (chant, guitare) : C’est le bon timing. Nous avons vieilli, chacun a une famille et des enfants, et nous vivons donc tous au même rythme. En ce qui me concerne, c’est aussi le meilleur moment pour moi. J’ai un fils de quatre ans qui est atteint du syndrome CHARGE, un lourd handicap. Il est complètement sourd et a été victime de nombreuses complications physiques dont l’une a abouti à une opération du cœur. Ce fut très éprouvant. Durant les quatre dernières années, toute mon attention était focalisée sur lui. Je ne pouvais pas l’abandonner et il était impensable de me consacrer à une carrière de musicienne. Mais depuis quelques mois, sa santé s’est stabilisée, et petit à petit, je peux enfin me consacrer à de nouveaux projets.

Vous étiez restés en contact tous les cinq ?
RG : Plus ou moins, oui. Neil et moi avons une relation privilégiée puisque nous faisons tous les deux partie de Mojave 3 (même si je ne pouvais plus partir en tournée avec eux ces derniers temps). Nous avons gardé contact avec le guitariste Christian Savill et le bassiste Nick Chaplin principalement via les réseaux sociaux. En revanche, nous n’avions pas vu notre batteur Simon Scott depuis belle lurette. Si Christian et Simon ont continué la musique, Nick n’avait plus touché une basse depuis notre séparation en 1995. Il a lâché la rampe après Slowdive, mais curieusement, quand on a recommencé à jouer ensemble, il était presque plus au point que nous sur nos vieilles compositions !

L’histoire de Slowdive est assez romantique. Vous étiez méprisés par la presse dans les années 90 et adulés par des fidèles. Aujourd’hui, vous êtes un groupe culte. N’avez-vous pas peur que la reformation brise le mythe ?
NH : Je ne sais pas. Lorsque nous envisagions de nous retrouver, un très vieil ami à moi me conseillait : “Ne le fais pas, tu vas tout gâcher !” Je ne sais toujours pas quoi en penser… En fait, je crois que je ne suis pas d’accord avec cette idée. Quoi qu’il advienne, nos disques et notre musique resteront, rien ne pourra nous enlever ce que nous avons déjà accompli. Si les gens sont déçus en nous retrouvant, tant pis, ils pourront toujours réécouter nos vieux albums et continuer de les chérir comme avant. Je n’ai pas de crainte particulière. Bien sûr, à chaque fois qu’un groupe aimé se reforme, c’est une partie de la mystique qui s’envole. Mais la mystique n’est de toute manière plus tellement valorisée de nos jours. Quand on a annoncé notre reformation, la réaction a été incroyable, mais j’ai l’impression qu’une bonne part de l’intensité de cet accueil relevait surtout du plaisir qu’avaient les gens à relayer le plus rapidement possible l’information sur les réseaux sociaux. (Rires.) Au final, j’espère juste que chacun y trouvera son compte, nous comme le public. Nous sommes plus vieux, plus poilus, c’est la vie. (Sourire.)
RG : On n’a jamais pensé à cela lorsque nous avons pris notre décision. Je pense que tout le monde sera content, ceux qui nous suivaient à l’époque comme ceux qui étaient trop jeunes pour nous voir. Et puis j’ai toujours entendu dire que nous étions un bon groupe live. Pour être honnête, nous n’avons pas réalisé la notoriété acquise par Slowdive avant d’être courtisés par des très gros festivals. Certes, on s’en doutait un peu, surtout à travers les réseaux sociaux. Il y a eu cette résurgence du style shoegazing et pas mal de gens me contactaient, de jeunes formations évoquaient l’influence de Slowdive sur leur musique. Mais nous étions absorbés par d’autres activités, nous menions Mojave 3 et avons aussi publié des disques en solo. Tout cela diminuait forcément l’acuité de notre propre regard sur Slowdive.

Comment les nouvelles compositions de Slowdive vont-elles sonner ?
NH : Aucune idée ! Nous sommes toujours entrés en studio sans faire de pronostics sur le résultat final. Savoir garder l’esprit ouvert fait partie du jeu, et du plaisir.

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ALCHIMIE
Chacune de vos incarnations musicales, que ce soit Slowdive, Mojave 3 ou en solo, a une identité sonore marquée. On peut donc se demander si vous allez rester fidèles au son que vous avez développé à l’époque avec Slowdive ou explorer de nouvelles directions.
NH : Je pense que nous ferons du Slowdive. Même si nous avons vécu différentes expériences musicales depuis la séparation, il s’agit aujourd’hui de nous cinq, comme à l’époque. En se retrouvant, on redécouvre une atmosphère, une alchimie. Beaucoup ont tendance à omettre qu’une identité musicale naît avant tout de cela, de cet aspect humain. Dans les années 90, nous étions des gamins, nous ne réfléchissions pas en termes de styles. On ne s’en rendait pas compte car on ne connaissait rien d’autre. Avec le recul, on réalise mieux pourquoi ça fonctionnait entre nous.
RG : Slowdive a toujours été un groupe à guitares, c’est de ce côté-là que nous allons chercher. Notre équipement a forcément évolué depuis les années 90, nous avons amassé un paquet de pédales d’effets, mais il faut surtout que tout se déroule naturellement. Avant de commencer à composer de nouvelles démos, il faut d’abord qu’on se réhabitue à jouer ensemble. La musique doit être un plaisir avant tout, il ne faut pas perdre de vue pourquoi on fait cela. On veut simplement passer un bon moment. Parce qu’au moment où Slowdive tirait à sa fin, ce n’était plus drôle du tout.

Vingt ans plus tard, cela reste-t-il un si mauvais souvenir ?
RG : Oui, la conclusion n’a pas été belle. Le label nous a lâchés et nos relations se sont dégradées pendant la dernière année. Notre maison de disques Creation avait été rachetée par Sony, son boss Alan McGee n’allait pas bien. Nous étions très jeunes et vivions dans une petite bulle qui a soudainement explosé. On était flanqués d’un très mauvais manager et d’un comptable absolument désastreux qui a d’ailleurs atterri en prison quelques années plus tard pour avoir volé de l’argent à pas mal de groupes. Nous n’avons pas saisi la justice, laissant Primal Scream et Suede s’en charger. On a découvert après coup à quel point les choses avaient mal tourné, on a été mis en faillite à titre personnel alors que ce n’était pas de notre faute. À titre d’exemple, notre comptable n’avait jamais payé nos factures ni les impôts… Il a fallu une année entière pour s’en remettre. Nous étions jeunes, naïfs, et confrontés tout à coup à la pire facette de l’industrie musicale. On a fait confiance à trop de gens, on signait des trucs qu’on ne vérifiait pas. Lorsqu’on a pris conscience de l’étendue des dégâts, il était trop tard. L’apprentissage a été rude.
NH : Pour moi, l’édifice a commencé à se déliter à partir du moment où Simon a quitté Slowdive – je ne sais même plus exactement pourquoi ni dans quelles circonstances, ce devait être après Souvlaki (1993) puisqu’il n’a jamais tourné avec nous à l’époque. C’était une première faillite interne. Ensuite, après la sortie de ce deuxième album, j’ai commencé à m’intéresser à des choses très expérimentales et je dois avouer que la direction que j’ai fait prendre à Slowdive à ce moment-là ne convenait pas à ce que Nick et Christian avaient en tête. Et lorsqu’on a bouclé Pygmalion (1995), tout le monde savait qu’on avait fait le tour. Il faut se rendre compte que nous avons signé sur Creation à seulement dix-huit ans ! Après avoir passé plus de cinq ans à tourner et à enregistrer non-stop, nous avions besoin de recul. Quand Creation nous a abandonnés, c’était presque naturel de tout arrêter, nous étions au plus bas.

Mais cela ne vous a pas tués puisque vous avez enchaîné rapidement avec Mojave 3.
NH : Certes, mais il faut se rappeler que nous avons publié Pygmalion quasiment un an après son enregistrement. Mojave 3 n’a été véritablement initié que six mois après la fin de Slowdive. De mon côté, j’étais parti en voyage, histoire de voir du pays après tous ces problèmes. Avant cela, j’avais enregistré ce que je considérais être des chansons country. J’avais des envies de musique organique après Pygmalion, que je considère comme étant une œuvre assez froide. J’avais invité Rachel à chanter sur quelques-uns de ces titres, je me rappelle encore d’elle enregistrant dans ma cuisine le chant de Love Songs On The Radio, le morceau d’ouverture du premier LP de Mojave 3 (Ask Me Tomorrow, 1995). Pendant que je voyageais, Rachel est allée faire écouter les démos à Ivo Watts-Russell de 4AD, qui a été tout de suite très emballé pour sortir le disque. On a été chanceux de le trouver à ce moment-là, il nous a relevés au bon moment.
RG : L’épilogue de Slowdive avait été si difficile à vivre qu’il était hors de question d’arrêter la musique là-dessus. L’année de sortie de Pygmalion, j’ai dû reprendre un boulot alimentaire. Heureusement que Neil ne l’a pas fait et a continué d’écrire.


Pouvez-vous nous parler de vos relations avec le label Creation ?
NH : C’était de l’ordre “papa-maman”. Nous étions des gamins au moment de la signature et les gens qui travaillaient là-bas nous paraissaient tous très vieux. Nous ne nous sommes jamais sentis complètement à l’aise avec eux. Quand on allait les voir dans leur bureau, c’était toujours étrange, comme quand un ado débarque dans une fête d’adultes. On ne comprenait pas bien ce qu’il s’y passait. Je pense que Nick et Christian ressentaient la même chose. Ceci dit, à l’époque, c’était pour nous l’un des seuls labels qui comptaient avec 4AD. On était très fans de Primal Scream, Teenage Fanclub et My Bloody Valentine. Alan McGee était super, il a toujours laissé à Slowdive une liberté artistique totale. Et il était très honnête dans ses jugements. Quand on lui a présenté une première mouture de Souvlaki inaboutie, il n’a pas pris de gants pour nous dire qu’on devait retourner en studio et tout refaire. Et il avait raison, parce que la version finale était bien meilleure. Cependant, quand on a débarqué deux ans plus tard avec l’album terminé de Pygmalion, ça a jeté un froid. McGee était très perplexe : “C’est un album intéressant, mais je ne sais pas quoi en foutre.” En reparlant de toute cette époque avec lui des années plus tard, Alan a concédé qu’il aurait dû s’accrocher, nous soutenir un peu plus. Mais je ne lui en veux pas. Je pense surtout que notre parcours chez Creation a pâti d’un concours de circonstances extérieures, entre My Bloody Valentine qui niquait leurs finances, le rachat par Sony et Alan McGee qui avait de gros problèmes de drogues.
RG : C’est vrai qu’à partir de Souvlaki, je me souviens d’Alan comme étant constamment en cure de désintoxication. Celui qui dirigeait vraiment le label s’appelait Dick Green et son staff était assez divisé sur notre cas. Nous n’étions pas bien intégrés à leur scène. Tu vois, quand Primal Scream et Teenage Fanclub venaient en Angleterre, j’avais l’impression que c’était la bande de potes d’Écosse qui venaient se défoncer à Londres. Tandis que nous, ben, on se défonçait aussi, mais chez nous, à Reading. (Rires.)

NICHE
Vous avez été malmenés par la presse musicale à partir de votre deuxième album, Souvlaki. Comment le vivez-vous rétrospectivement ?
RG : Ce n’était pas des gens très sympas – c’est ce que je pensais déjà à l’époque ! Disons que nous sommes arrivés au mauvais moment. Le grunge chassait le shoegazing et la britpop naissante n’a fait qu’empirer les choses. Ce qui est étonnant, c’est que ce phénomène était très britannique, car aux États-Unis, nous marchions plutôt bien. Et partout ailleurs en Europe aussi, où l’on a tourné sans jamais recevoir l’accueil si difficile qu’on avait en Grande-Bretagne. Il existe chez nous une culture particulière de la presse musicale avec laquelle nous avons tous grandi. Au début des années 90, NME et Melody Maker régissaient tout, il y avait peu de radios et pas encore Internet. Adolescente, les revues musicales étaient ma bible, je les dévorais de la première à la dernière page. Outre-Atlantique, il y avait davantage de radios étudiantes, c’était moins corporatiste je pense. Avec Slowdive, nous avons vécu une situation bizarre : rejetés dans notre propre pays et plutôt bien accueillis ailleurs. C’était de bonne guerre puisqu’on préférait tourner aux États-Unis. (Sourire.) Le meilleur testament d’un groupe reste ses disques, et les nôtres ont passé l’épreuve du temps. Nous ne sommes pas revanchards, la vie est trop courte pour être rancunier. C’est drôle, je crois qu’il y a quelque temps, un journaliste était allé s’excuser auprès de Neil en lui disant : “Désolé, j’étais vraiment un gros con à l’époque, je m’en rends compte seulement maintenant en relisant mes articles.” La presse n’a pas détruit ma vie, mais la mauvaise gestion et le mauvais management, presque.
NH : Nous avons toujours eu une relation étrange avec la presse : tout ou rien. Les premiers maxis de Slowdive ont suscité pas mal de hype, tout le monde s’excitait. Une histoire d’amour très courte puisque nos deux ultimes albums ont été complètement ignorés voire décriés. C’est chouette aujourd’hui de voir les réactions positives quant à notre reformation, tout le monde est heureux, et ça fait vraiment chaud au cœur. Mais d’une certaine manière, on en revient encore à la hype, et on s’en fout toujours un peu. Nous n’avons jamais pensé en termes de médias, de communication. On allait en studio pour enregistrer, on en ressortait avec un disque dont nous étions fiers, et puis voilà. On a toujours porté ce regard pragmatique sur la réception de nos efforts, du genre “on ne peut pas plaire à tout le monde”. Nous avons toujours été conscients du fait que nous faisons une musique de niche, que nous n’allons jamais devenir mainstream. Notre seule ambition est simplement d’enregistrer des bons disques. À l’époque, quand on nous demandait ce qui nous importait dans notre carrière, nous répondions la longévité. Nous revoici vingt ans après.

Comment votre rapport à la musique a-t-il évolué pendant toutes ces années ?
NH : Avec l’âge, les priorités changent. Je ne suis plus aussi obsédé par la musique, je me sens beaucoup plus équilibré par rapport à ça. Je ne dirais pas que cela n’a plus autant d’importance, parce que la musique reste quand même un métier que j’adore, mais je ne vais plus en studio pendant deux semaines d’affilée comme autrefois. Je ne passe plus de nuits blanches à composer comme j’en avais l’habitude. Ma relation à la musique est moins fusionnelle, moins intense. Même lorsqu’il s’agit de s’enthousiasmer pour d’autres artistes, les coups de cœur sont moins fréquents. Je ne sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose, mais quand on est jeune, on a l’énergie pour cela, sans les responsabilités d’une vie de famille. Avec Slowdive, on se mettait la pression pour un rien. Je sais désormais que la musique est là, flottante, et qu’il faut juste prendre le temps de la saisir.
RG : Oui, les dynamiques changent avec l’âge. Pour ma part, je suis en phase de réapprentissage. Quand j’ai découvert que mon fils était sourd, j’étais tellement sous le choc que je n’ai pas pu écouter de musique – et encore moins en faire – pendant au moins deux ans. Je n’en voyais plus l’intérêt, c’était presque un processus de deuil. Petit à petit, j’ai retrouvé le plaisir, réalisant que j’aimais toujours autant chanter. Être confrontée à ce genre de difficultés m’a ouvert les yeux sur une nouvelle façon de percevoir l’existence. Je me sens désormais apaisée. Et par rapport à mon vécu au sein de Slowdive, je ressens aujourd’hui un sentiment de plénitude, loin de l’inquiétude de la jeunesse. À vingt ans, on vit de manière frénétique en se demandant en permanence si on fait les bons choix, si on reste avec les bonnes personnes, où on sera dans dix ans… La quarantaine est un bon âge, une oasis de calme après des années de doute.

Un autre long format ?