© Shai Franco

Quatre ans après Off The Radar, la chanteuse israélienne publie KIDS, un deuxième album inquiet, hanté par la mémoire du corps contraint, empêché.

«Je suis profond-, profond-, profond-, profondément déprimée, «fais-toi aider» suggèrent-ils, provocation, je suis offensée, je pourrais aussi bien bander ma poitrine, je ne vais pas poser mon cul sur un canapé, arrête de cracher des bêtises, sers-moi autre chose, quelque chose de chic, SOS, je suis une épave, considérée folle».

Les paroles de CIPI, en introduction de son nouvel album, KIDS, disent toute l’ambiguïté des sentiments qui animent Noga Erez. Ils sont un sujet de confrontation, qui s’illustre dans le chant, spasmodique, les beats, martelés, la façon que l’artiste israélienne a de marcher, inexorablement, dans ses clips. Dans les escaliers de VIEWS  qui ne mènent nulle part. Sous le joug d’une intelligence artificielle dans le clip de You So Done. Sur un tapis roulant qui éprouve dangereusement son équilibre sous les regards délétères de l’assemblée qui l’observe (End Of The Road).

Noga Erez s’étonne tout à coup de la récurrence de la mise en scène. «Ma réponse à cela va sans doute paraître superficielle mais j’ai le sentiment que ça a beaucoup à voir avec la musique, explique-t-elle. Avec la façon dont elle résonne dans tout mon corps, me fait vibrer et me met en mouvement.»

La chanteuse et productrice en dit beaucoup sur elle, son état d’esprit, dans sa façon de mettre un pas après l’autre. «Parfois je marche dans la rue et j’ai l’impression que la rue m’appartient, mais à d’autres moment, je n’ai qu’une envie, témoigne-t-elle : que le sol m’avale littéralement, me fasse disparaître».

Dans ses derniers clips, son corps avance, mais il est empêché, contraint, par les réseaux sociaux, les relations toxiques, le deuil ou le monde qui ne tourne pas rond. La somme des épreuves d’une vie, la sienne, qu’elle distille entre les lignes de ses nouvelles chansons. «Dans VIEWS, je marche vers l’idée qu’on se fait du succès, à coup de mentions j’aime, et si on parle de End of the Road, je marche vers la mort, précise-t-elle. Sur You So Done, je continue de m’aventurer vers une zone dangereuse. Dans le clip, je ne suis rien d’autre qu’un corps gisant, on m’injecte quelque chose pour me ramener à la vie, puis un robot commande les mouvements de mon corps. C’est violent. Mais la violence ne vient pas du robot. C’est ma mémoire musculaire. Mon corps est le témoin des expériences que j’ai vécues. Il s’agit d’une violence volontaire dirigée contre moi-même, qui me plonge encore et encore dans une spirale autodestructrice.»

“La violence est tatouée à jamais dans mon esprit.”

Noga Erez

You So Done est la photographie d’un moment, le récit d’un accomplissement doux-amer. «Je reproduisais un schéma qui m’empêtrait dans des relations amoureuses horribles, avoue-t-elle. Le réaliser est probablement l’une des plus grandes victoires de ma vie.» Noga Erez interroge sa capacité à dire stop, sans taire sa faillibilité ou ses contradictions.

Elle confesse à demi-mots son attirance pour la violence qui infuse son art. «La violence fait partie de nos vies, il me semble important d’en parler et de partager les points de vue.» Ses chansons en sont rarement dénuées. Pas même le récit de sa relation avec son compagnon, le beatmaker Ori Rousso, n’échappe à cette constante.

Les coups bas qu’ils s’échangent parfois sont portés aux nues dans le clip de son dernier single Story. «Je ne retrouve pas mes affaires quand tout est à sa place. Fais taire l’amour, le calme me met dans tous mes états», chante-t-elle, éhontément, sur le pré-refrain. Les sentiments amoureux sont ici disséqués dans toutes leurs nuances. «On est très respectueux et attentionnés l’un avec l’autre, justifie-t-elle, mais ce n’est pas le plus intéressant artistiquement parlant».

Donner une vision tronquée de la réalité ne l’intéresse pas. L’Israélienne, qui a grandi à Césarée, à quarante minutes de Tel Aviv, où elle réside aujourd’hui, a composé son premier album, Off The Radar, sous les bombes.

La violence, elle l’a observée de près, «chaque fois qu’une alarme nous sommait de nous mettre à l’abri», précise-t-elle. «J’avais des crises d’angoisse à répétition. Cette violence est tatouée à jamais dans mon esprit.» Ses premières chansons sont pleines de colère et de protestation, et ciblent sans détour le gouvernement israélien. Dance While You Shoot dénonce un système corrompu ; Junior, ses dérives autoritaires.

Politique et engagé, son deuxième album, Kids, à paraître le 26 mars, l’est tout autant, même s’il est aussi beaucoup plus personnel. Noga Erez chante les cerfs-volants : «Nous n’avons pas besoin de bombes, nous avons des cerfs-volants» (Fire Kites). Pour un.e Israélien.ne, la métaphore est limpide. «Mon attachée de presse s’inquiétait que je sois trop explicite, dit-elle. Les cerfs-volants désignent les armes bricolées par les habitants de Gaza, à la frontière avec Israël, des jouets qui sont fabriqués pour attaquer pendant que de l’autre côté, il y a des armes puissantes, intelligentes, de longue portée.» Elle souligne l’existence d’un «rapport de force déséquilibré» dans le conflit israélo-palestinien, mais tempère son engagement. «Je ne fais pas de politique, c’est juste un fait», dit-elle.

“Ma colère s’est transformée en frustration.”

Noga Erez

En anglais dans le texte de KIDS, elle laisse échapper toute sa frustration : «peace is dead now, rest in peace», «kids that never grow old (marching)», «look at us from the outside we look crazy». Elle se souvient : «Quand j’étais enfant, j’accompagnais mes parents à des manifestations. A l’époque, tous les slogans appelaient à la paix. C’est un moment qui avait encore du sens pour les gens. Plus maintenant ! Plus personne ne parle de paix. Les gens marchent seulement pour les funérailles aujourd’hui. Il n’y a aucun espoir que ce conflit se termine un jour. On est d’accord avec ça, des deux côtés.»

La fatalité a gagné son discours. Mais elle n’est plus en colère. «Quand j’ai sorti mon premier album (Off the Radar, 2017), j’ai fait le tour du monde et j’étais chaque fois amenée à réagir sur la situation en Israël, dit-elle. Je me sentais si merdeuse, car loin de représenter mon pays, ce qui attisait un peu plus ma colère. J’ai dépensé beaucoup de mon énergie à haïr le gouvernement, mais j’étais en colère parce que je sentais que les choses pouvaient changer. Le plus triste dans tout ça, c’est que je le suis plus, parce que je n’ai plus aucun espoir de changement.»

L’adolescente en colère, «à l’esprit sauvage», révoltée contre l’injustice, qui avait l’habitude de consommer l’information jusqu’à l’écœurement, ne le fait plus. «J’ai récemment lu ceci : ‘il faut être le premier à sortir une info sinon quelqu’un d’autre le fera à ta place et en récupèrera tous les lauriers, ce qui fait qu’on ne prend même plus le temps de vérifier les faits’, ce sont des journalistes reconnus qui le disent. Ça m’a profondément agacée. Je ne me nourrirai plus de ces conneries.»

Noga Erez fantasme un monde sans nouvelles à la télévision sur No News On TV, qui échappe au cynisme par son humour. «Ma colère s’est transformée en frustration, lance-t-elle. Plus je m’informais à propos de toutes ces choses qui me mettaient en colère, plus cet album s’est imposée avec une nouvelle approche. On (avec son partenaire Rousso, ndlr) a été capable de régler les problèmes qu’on rencontrait dans la vie avec indulgence. Je crois que toute cette colère a fini par me fatiguer, j’étais fatiguée d’être en colère et je voulais avoir plus de pardon et d’empathie pour moi-même.»

Elle sait qu’elle ne pourra pas changer les choses avec sa musique, aussi inspirée soit-elle par les protest singers Nina Simone, Bob Dylan ou M.I.A, en tête. Au mieux, elle pourra encourager et soutenir ceux qui en ont vraiment le pouvoir. Il ne tient qu’à nous d’entretenir la portée de son geste.

Un autre long format ?