C’est au cœur des paysages sauvages des Cornouailles anglaises que la harpiste angeline Mary Lattimore a enregistré son quatrième album solo, dans le studio du musicien de Slowdive et Mojave 3, Neil Halstead. Silver Ladders est un grand disque à la beauté inquiète.

« Ma harpe, c’est comme ma sœur. En sa compagnie, je ne me sens jamais seule… » , songe Mary Lattimore. La musicienne paraît, en effet, inséparable d’un instrument avec lequel elle compagnonne depuis la naissance. Sa mère, déjà, était harpiste : dans le ventre maternel, la petite Mary entendait-elle les notes liquides de l’instrument s’égrener en résonances étranges ? Ses yeux ouverts sur le monde, en a-t-elle deviné, dans le flou enfantin, le miroitement des cordes et sa forme souple de triangle ? C’est à l’âge de 11 ans que Mary Lattimore commence à en jouer, à l’occasion d’une formation classique. Debussy et Ravel sont longtemps ses tropismes ; puis la jeune femme développe un jeu plus personnel, sous l’influence de la  musique  qu’elle écoute tous azimuts, incorporant notamment des boucles et autres effets électroniques. 

Il est, pour Mary, une rencontre déterminante : celle avec Thurston Moore en 2010. « J’ai rencontré Thurston à l’occasion d’un atelier d’initiation à la musique bruiteuse pour enfants. Mais j’y avais été invitée pour élargir la palette sonore et permettre aux enfants de se ressourcer et venir écouter de la harpe. J’ai retrouvé Thurston plus tard cette année là par l’intermédiaire de Kurt Vile, et c’est à ce moment-là qu’il m’a demandé de rejoindre les musiciens de son album Demolished Thoughts. Ce fut une grande rencontre et Thurston a amené l’improvisation et l’aventure dans ma vie pendant quelques années – notre groupe a joué partout aux États-Unis, au Canada, en Europe, au Royaume-Uni et est allé en Australie ». 

C’est à l’issue de cette longue tournée que Mary Lattimore se lance dans l’enregistrement de son premier disque solo, The Withdrawing Room, qui paraît en 2012.

Si Moore fait jaillir l’étincelle de l’échappée de Mary, c’est Jeff Zeigler qui nourrit ce feu nouveau. « Une autre rencontre importante est celle avec Jeff, un grand producteur de Philadelphie qui possède le studio Uniform Recording. Il a enregistré et joué du synthé sur mon premier disque solo et nous continuons à jouer ensemble en duo et avons sorti des disques sur le label Thrill Jockey ensemble1. Le fait qu’il m’ait ouvert son studio pour la réalisation de mon premier album solo a été un geste aussi généreux qu’important. Ses encouragements, son incroyable spectre sonore et la liberté qu’il permet, m’ont ouvert l’esprit et ont eu un impact, je pense, sur tout le travail que je conduirais ensuite avec la harpe … »

Les années 2010 sont alors rythmées par de nombreuses collaborations dans la sphère des musiques rock et folk. Dans le sillage de Thurston Moore et Kurt Vile, la harpiste est invitée sur les chansons de Yo La Tengo, Lee Ranaldo, Sharon Van Etten, Meg Baird, Steve Gunn, Jarvis Cocker, Arcade Fire… Mais régulièrement, elle opère un retour en terres intérieures et de ce repli naissent des albums solo qui creusent la veine envoutante de Mary Lattimore. En 2018, Hundreds of Days, son troisième album, est acclamé par la critique, qui reconnaît en son autrice une signature avec laquelle il conviendra à présent de compter. La musique s’y éploie en des compositions sinueuses traversant mille paysages, les pistes sonores s’enchevêtrant jusqu’au vertige.

Le 8 octobre 2020 paraît le quatrième album de Mary Lattimore, Silver Ladders. Plus que jamais le miracle opère et, si les sept compositions qu’il recueille sont à nouveau instrumentales, le disque semble traversé de bout en bout par un chant frissonnant, haut et clair – le fantôme ou le rêve d’un chant. « Je dirais que la moitié des mélodies de Silver Ladders sont nées dans ma tête et l’autre moitié de la harpe. Je chante dans ma tête, sans paroles, mais je perçois les mélodies jouées sur un instrument comme des voix qui chantent pleinement. »

Mary Lattimore. Silver Ladders (Ghostly International). Parution le 9 octobre 2020

« J’ai l’impression que Neil a su épurer les chansons pour trouver une beauté plus claire, alors que j’ai tendance à ajouter de nombreuses couches sonores, au risque parfois de les obscurcir. »

Mary Lattimore

Contrairement à ses précédents disques solo où Mary est la seule interprète, Silver Ladders est marqué du sceau d’une collaboration : celle qui la lie à Neil Halstead, qui supervise la réalisation du disque et pose les notes de sa guitare spatiale sur certains titres. Le disque est enregistré dans le studio du musicien, basé dans le sud-ouest de l’Angleterre.

« Quand je me suis  rendue dans les Cornouailles, ce n’était pas tant de Neil que de moi-même, que j’attendais beaucoup. Je désirais m’ouvrir, plus qu’auparavant, aux idées de quelqu’un d’autre et, également, faire en sorte que le disque soit réalisé de manière intense et en un court laps de temps. Je voulais qu’il soit imprégné de l’atmosphère du lieu et qu’il puisse bénéficier du spectre sonore et de l’oreille musicale de Neil. Je pressentais que nous nous entendrions bien, mais après avoir passé ces journées ensemble, je pense que nous sommes devenus, à jamais, de véritables amis. Ses contributions ont été nombreuses, mais plus précisément, j’ai l’impression qu’il a su épurer les chansons pour trouver une beauté plus claire, alors que j’ai tendance à ajouter de nombreuses couches sonores, au risque parfois de les obscurcir. J’ai beaucoup aimé cette confrontation entre nos deux instincts. Et il jouait ces stupéfiantes parties de guitare… Enfin, Neil parvenait à mettre en forme précisément des idées sonores que je ne parvenais à expliquer que de manière vague… Je pouvais lui dire « Joue-le plus fondant ! » et il y parvenait ! C’était vraiment drôle de travailler ainsi ! » 

La rencontre entre les deux musiciens sonne, à l’écoute de ce grand album qu’est Silver Ladders, comme une évidence. Les sillons que chacun, séparément, avait patiemment creusé sous des cieux de crépuscule délavés ou baignés de la lumière laiteuse de la lune, devaient un jour se rejoindre.

C’est, finalement, au creux des courbes douces des vallons de Cornouailles, dans les brisures de ses côtes rocheuses et dans le mouvement infini de la mer, que leurs musiques s’unissent. « Être dans cette partie du Royaume-Uni que je ne connaissais pas, et être constamment charmée par les champs vallonnés, les villages de pêcheurs pittoresques et l’océan sauvage a joué un grand rôle dans la réalisation du disque. Le léger danger que j’ai ressenti durant le vol en avion a même ajouté à la romance de l’endroit ! J’ai adoré enregistrer mais j’attendais aussi toujours avec impatience de pouvoir m’installer sur le siège passager de la voiture de Neil pendant qu’il nous conduisait au studio – les trente minutes de trajet,  je ne cessais de regarder par la fenêtre. »

« Mes chansons se sont révélées être de petites odes au timbre obsédant de l’océan, dangereux et imprévisible. »

Mary Lattimore

Disque de contemplation, de plaisir extatique et de regard grand ouvert sur le monde, Silver Ladders recèle aussi ses possibles dangers, ses virages inattendus, ses tourments enfouis. Comme la lumière, filtrée par les nuages, couvre les terres d’ombres soudaines et inquiète le chatoiement des vagues, la musique interprétée par Mary Lattimore dans Silver Ladders se déploie en ces clairs-obscurs qui font le caractère des paysages de Cornouailles. « Je pense que vous pouvez entendre l’histoire de l’océan dans les chansons. Cette région avait une aura de mystère et les chansons se sont révélées être de petites odes au timbre obsédant de l’océan, dangereux et imprévisible. Mais en même temps, cela ressemblait à un paradis pour les surfeurs. Cette rencontre de la lumière et de l’obscurité peuvent s’entendre dans les morceaux du disque... »

Un autre long format ?