C’est peu dire que "I Got Heaven", paru en mars 2024, était l’album qu’on attendait pour voir Mannequin Pussy exploser. Quelque peu éloigné du son Riot grrrl des débuts, le projet mené par Marisa Dabice n’a pourtant pas édulcoré son message militant. Preuve en est avec cette interview menée sur le rooftop de Petit Bain, quelques heures avant un concert à guichets fermés depuis plusieurs mois.
Ça fait cinq ans que vous n’avez pas sorti de long-format sous le nom Mannequin Pussy. Il a dû se passer beaucoup de choses en cinq ans ! Quel a été le plus gros changement entre le Mannequin Pussy de 2019 et le Mannequin Pussy de 2024, si ce n’est l’arrivée de Maxine Steen à la guitare ?
Marisa Dabice : Honnêtement, je pense que c’est la chose la plus importante qui soit arrivée dans le groupe ! Évidemment, on est aussi de meilleurs musiciens depuis le temps, et on est capables de faire des choses plus intéressantes grâce à nos expériences. Mais Maxine est vraiment une grande part de ces changements. On est amies depuis tellement longtemps, c’était évident qu’elle rejoigne l’aventure. Quand tu joues de la guitare, tu cherches une belle note à sortir, une note qui correspond à ce que tu ressens dans l’instant. Pour ça, Maxine est très forte. C’est une de mes guitaristes préférées. Et comme j’aime de moins en moins jouer de la guitare, c’est très amusant pour moi de juste l’entendre jouer, trouver quelques riffs. Ensuite, ça me laisse le champ libre pour penser à une mélodie, à des paroles…
Tu es lassée de la guitare ? Sérieusement ?
Oui, un peu. La moitié du set actuel est construite pour que je ne sois pas à la gratte. Je trouve que, scéniquement parlant, la guitare me bride. Je ne veux pas rester statique derrière un micro, à répéter les mêmes mouvements avec mes bras, comme je l’ai fait durant une partie de ma carrière. J’ai longtemps étudié le ballet et j’ai envie de pouvoir performer au top de mes capacités. Ça fait bien plus sens chez moi d’utiliser mon corps dans sa globalité, d’être dans une sorte de performance.
Et si l’on se plonge dans l’album I Got Heaven, quelle est la première chanson qui est apparue dans le processus créatif ? Et qu’est-ce qui sonnait si bien dedans pour que tu te lances sur le chemin d’un nouvel album ?
Je pense que ça se joue entre I Got Heaven et Of Her. Les instrumentaux étaient excitants, suffisamment inspirants pour que les paroles et le message derrière coulent de source. On a continué sur cette lancée.
J’ai toujours eu des relations amoureuses pendant très longtemps, et j’ai fini par me rendre compte que c’était une perte de temps
Marisa Dabice
Stereogum a qualifié I Got Heaven d’album le plus «engageant» à écouter de Mannequin Pussy. Pourtant le message reste le même, c’est-à-dire politique, queer et féministe. Que penses-tu de ça ?
Je suis plutôt d’accord ! Dans le passé, on a surtout écrit de très agressives et très courtes chansons punk. Et il y a finalement assez peu de gens qui apprécient le son d’une femme qui leur gueule dessus à longueur d’album. Surtout chez les hommes… (rires). On avait envie d’engager – le mot est bien senti – les gens à s’intéresser davantage à notre discours, qu’on trouve important. Et d’un point de vue purement artistique, c’est plus excitant pour nous d’essayer de nouvelles choses qui correspondent à nos différentes facettes. Tu y vois les innombrables beautés de la musique. Par contre, ça tape encore plus sur ma voix – elle doit changer de forme à chaque chanson.
Dans Loud Bark, tu chantes : “Not a single motherfucker who has tried to lock me up / Could get the collar around my neck” («Pas un seul enculé qui a essayé de m’enfermer / N’a pu mettre le collier autour de mon cou»). Ça m’a fait penser à la chanson Dog Song 2 de Feeble Little Horse, en particulier le vers “On the rack, you look just right / But I think you fit a little too tight” («En rayon, tu as l’air parfait / Mais je pense que tu es un peu trop serré»). Cette chanson parle du désir et de la façon dont il peut parfois se transformer en abus et devenir dangereux pour toi. Dans I Got Heaven, le désir semble être un thème central. Comment as-tu appris à maîtriser ce désir et à en faire une force créative ?
Je ne dirais pas que le désir en tant que tel soit nécessairement quelque chose d’abusif ou de dangereux. Ce qui devient abusif et dangereux, c’est plus la possessivité que peut finir par susciter le désir, cette envie de contrôler les gens dans leurs moindres faits et gestes, de finir par transformer leur personnalité en celle que tu souhaites. C’est peut-être de ça dont parle ton morceau ? Plus que toute autre chose, le désir peut devenir une source de distraction lorsque tu es consumé par la convoitise. J’ai toujours eu des relations amoureuses pendant très longtemps, et j’ai fini par me rendre compte que c’était une perte de temps. Franchement, c’est mieux pour moi, pour ma santé, pour mon mental, pour mon physique et pour mes relations avec les autres, que je reste tranquille. Parfois, ton corps finit par te dire que c’est un red flag.

Il y a aussi plusieurs morceaux qui tissent un parallèle entre l’animalité et le désir. En ces temps d’ultraconservatisme, avec de vieux hommes dont certains entendent continuer à contrôler le corps des femmes et des minorités de genre, pour des raisons qu’on peut considérer comme anachroniques, ne faut-il pas revenir à un temps où l’on peut vivre comme on le souhaite sans se soucier d’une morale puritaine ?
Mais est-ce qu’un temps comme ça a déjà existé ? Je veux dire, un temps où tout le monde peut vivre comme il le souhaite, sans être contrôlé ? Je ne suis pas sûre. Mais je pense que la musique peut permettre ce genre d’horizons. Ce serait un résultat incroyable. Que les gens finissent par comprendre leurs propres envies sans se soucier du regard d’autrui, qu’ils soient à l’aise avec tout ça, qu’ils se sentent plus libres de s’exprimer. J’ai récemment fait observer que la seule chose que l’on ne nous dit jamais vraiment, c’est ce que nous sommes censés faire de notre vie. Je pense que les êtres humains sont censés faire bien plus que simplement travailler. Et en y réfléchissant, même la musique est un travail. Toi et moi travaillons en ce moment même. Réprimer la créativité, la beauté et la sexualité des êtres humains, parce qu’on doit se concentrer sur l’argent, je trouve ça triste. Mais j’espère qu’on pourra dépasser tout ça. Enfin… Le globe vire de plus en plus vers la droite de la droite.
Réprimer la créativité, la beauté et la sexualité des êtres humains, parce qu’on doit se concentrer sur l’argent, je trouve ça triste
Marisa Dabice
Les jeunes hommes se droitisent de plus en plus, en réponse au fait que les femmes deviennent de plus en plus progressistes. Il me semble que c’est le cas en France. Dirais-tu que l’industrie musicale est plus inclusive en 2024 qu’au début des années 2010 ?
Oui, bien plus, mais il reste encore beaucoup de choses à faire. Je veux dire, il s’agit de trouver comment tu ouvres ton esprit à des gens qui ne te ressemblent pas. Par exemple, toi, en tant que journaliste, tu n’interviewes que des gens qui sont exactement comme toi ou tu t’ouvres à d’autres personnes ? Tu n’écoutes que des groupes composés de personnes qui te ressemblent ? Ou tu ouvres ton esprit à la possibilité d’apprécier quelque chose qui sera fait par quelqu’un d’autre ? Des personnes racisées, des minorités de genre, des gens qui viennent d’ailleurs que des USA, de France ou d’Angleterre ?
C’est une bonne question… J’essaie de cultiver un regard large mais je pourrais en faire plus je pense…
Les choses changent, petit à petit. Par exemple, aux États-Unis, les salles prenaient pendant longtemps une commission de 20 % sur les ventes de merchandising. Et c’est chiant, parce que ça t’enlève 20 % de ta principale source de revenu, car quand tu vois comment les plateformes de streaming te paient… C’est en train de changer, et certains lieux ne pratiquent plus cette espèce d’impôt. Pour changer les choses, il faut d’abord informer les gens sur les raisons de cette nécessité de changement.
Si l’on revient à I Got Heaven, quelles sont les trois chansons les plus importantes du projet à tes yeux ?
Je dirais I Got Heaven justement, mais aussi Loud Bark et Of Her. I Got Heaven est la chanson qui m’a le plus inspirée depuis que j’écris, c’est même celle où il y a le plus de mots – ils ont aussi beaucoup d’espace. La chanson est sortie comme je le voulais, le message aussi. Loud Bark a cette sensibilité sauvage que je cherchais, et même si elle ne ressemble à aucune autre chanson, elle reste dans notre monde de rage passionnée et d’agression. Elle parle aussi des sacrifices d’une femme, et je relie ça à mon histoire personnelle et à celle de ma mère. Puis j’aime bien son côté un peu effrayant – ça me fait rire que les gens aient un peu peur de nous.
Une autre chose qui frappe, c’est cette pochette sur laquelle une femme domestique un cochon. Tu as répondu à pas mal de questions sur ce cochon, justement, mais je n’ai pas eu l’impression de lire une vision similaire à la mienne. Le cochon, c’est l’animal associé au sexe par excellence, et souvent des versants impurs – on traite souvent quelqu’un de porc, la version française de #MeToo s’est d’abord appelée #BalanceTonPorc. C’est comme si, sur l’artwork, tu ramenais ces personnes, ces cochons, sur le droit chemin…
J’aime beaucoup ta théorie ! C’est vrai que la pochette fait beaucoup réagir et réfléchir. Une autre que j’ai beaucoup aimée, c’est quelqu’un qui la comparait au mythe grec de Circée, cette fameuse sorcière qui transforme, grâce à des potions magiques, les gens en cochons. D’après un auteur grec, ce «poison» serait en fait le plaisir, qui te renvoie justement à tes instincts primaux. D’où la transformation en porc ou en loup, selon les légendes.
Il y a une minute, tu parlais justement de faire peur aux gens…
Oui. Je suis une sorcière (rires).
Notre chronique de I Got Heaven est à lire ici.