Léonie Pernet ouvre son nouvel album "Poèmes pulvérisés" avec René Char : "Brûler pour briller". Entre poésie et résistance, l’artiste, en tournée cet automne, mêle héritage, colère et quête de lumière. Extraits d'une interview publiée dans notre mook n°236

Tu es sensible à la prose depuis Crave et les références à François de Malherbe, ou quand tu convoques le romantisme noir des poètes du XIXe siècle (Lautréamont, Joris-Karl Huysmans) sur Le Cirque de consolation. Quand s’est noué l’enchantement de la forme poétique te concernant ? 

Dans l’enfance. Pour ensuite disparaître de ma vie de jeune adulte. Et puis c’est revenu il y a une dizaine d’années. Un peu moins, peut-être. Je ne sais pas pourquoi c’en était sorti. 

Comment c’est revenu ? 

Par Pessoa et son Livre de l’Intranquillité (1982). 

Ce sont à chaque fois des rencontres déterminantes, Pessoa, René Char ? 

Oui. Qui me font changer d’axe. Qui m’ouvrent, m’élargissent la pensée, l’horizon. Et qui me redonnent du souffle.

Comment René Char, particulièrement, t’a fait changer d’axe ? 

C’est un détail technologique mais qui a son importance. J’ai une application de lecture de e-books sur mon téléphone. Forcément c’est assez désagréable d’y lire des choses longues. Mais c’est agréable de lire de la poésie. Ce qui me permet de lire le soir notamment. Plûtôt que de faire de la merde sur les réseaux, j’ouvre un recueil de René Char. Et puis j’aime encadrer la poésie, c’est-à-dire que j’aime la screenshoter. Pour y revenir, pour parfois la partager, pour l’isoler. Ça l’a fait rentrer dans quelque chose d’assez quotidien. Là où, parfois, le réflexe de prendre un livre a quand même été altéré chez moi fort malheureusement. Comme chez beaucoup. Là, je peux passer des soirées à chercher le vers, la pensée, l’idée qui va me renverser.

Et comment René Char a changé mon axe ? Je n’ai pas vraiment répondu à ta question (Silence). Il m’a «fulgurée» en fait. Il m’a fulgurée et je n’avais jamais rien lu de tel. En particulier cette phrase qui ouvre son recueil et que je me plais à me répéter : «J’ai pris ma tête comme on saisit une motte de sel et je l’ai littéralement pulvérisée». Elle m’a hantée et je l’ai faite mienne dès que je l’ai lue. Après, commenter René Char, pour moi, c’est très difficile. L’air de rien, ce n’est pas seulement intellectuel. On peut en parler sur un mode très analytique et intellectuel, mais à vrai dire, c’est surtout des sensations. Il y a quelques personnes – l’album n’était même pas encore sorti – qui sont venues à la fin de mes concerts me demander de dédicacer Le Poème pulvérisé de René Char. Évidemment, je me sentais un peu imposteur. Et en même temps j’ai trouvé ça génial. C’est des gens qui, du coup, avaient acheté le livre. Je me suis dit : «C’est une grande réussite de participer à recréer une petite communauté de lectrices et lecteurs de René Char».

Est-ce que tu rapproches l’écriture de chansons de l’écriture poétique ? Tes textes sont assez courts, comme ses poèmes. On pourrait aussi les screenshoter.

Oui, mes textes sont très courts. Mais quand j’écrirai de la poésie, ça sera court aussi. J’ai une passion pour les aphorismes. Donc, à vrai dire, j’aime les choses courtes. Vraiment. Et puis, j’ai quand même une forme d’esprit de synthèse. Ma plume ne se répand pas. Pas du tout. Le poids des mots, le choc des photos (Sourire). J’associe l’écriture de chansons à l’écriture poétique. C’en est. Déjà sur l’album précédent, Le Cirque de consolation, j’avais dit qu’il y aurait un recueil qui accompagnerait peut-être l’album mais je ne l’ai pas écrit. Et là, j’ai pris la décision cette semaine de le faire pour cet album. Parce que ça sommeille depuis un moment. Et en plus, j’ai été sollicitée pour le faire, pour la deuxième fois en trois mois, par des maisons d’édition. Donc, tu vois, je me dis… Bon Léonie, c’est le moment d’y aller.

C’est impressionnant, challengeant. Ou bien c’est naturel ? 

C’est vraiment un challenge pour moi. Il y a quelque chose que je repousse. 

Pourquoi ? 

Je ne sais pas. Je pense que c’est la confrontation ultime. L’exigence que je peux avoir dans mon travail, que ce soit dans les textes, la musique. Là, il n’y a plus un espace pour… Pour moi, c’est définitif. Il y a quelque chose de définitif que j’évite.

Un autre long format ?