À l'occasion des quarante de The Cure, en juillet 2018, nous leur avions consacré un guide d'écoute dans le Magic#210. Au travers de huit albums, notre journaliste Gregory Bodenes est revenu sur l’aventure d’un groupe fondamental, beaucoup plus grand que l’étiquette new wave qui lui a valu son décollage.


Un article initialement paru dans notre numéro 210


Le 9 janvier 1997, David Bowie fête ses cinquante ans au Madison Square Garden à New York. Il convoque sur scène des artistes majeurs à ses yeux : Lou Reed, Sonic Youth ou Robert Smith de The Cure. Bel hommage d’une icône à une autre icône. Robert Smith mérite ce terme autant que le héros du jour. L’hystérie collective qui vit se répandre des sosies aux cheveux crêpés et aux longs habits noirs un peu partout dans le monde en 1985 en reste le témoignage le plus tangible.

Mais The Cure va très au-delà de ce phénomène de foire. Le groupe anglais a mené une recherche esthétique dont l’impact sur la pop aura été majeur, bien au-delà de l’étiquette new wave qui lui a valu sa première reconnaissance. The Beatles et The Velvet Underground ont posé les jalons du son des années soixante, David Bowie a défini les années soixantedix, Joy Division et The Cure ont donné leur griffe aux années quatre-vingt. A partir de ses premières démos en 1978, la bande de Robert Smith est passée par toutes les formes : trio au début, quatuor ensuite ou caprice de son seul leader. Cette formation, l’une des plus incontournables de l’histoire de la pop, va célébrer ses quarante ans le 7 juillet par deux heures de concert où sont annoncés Interpol, Goldfrapp, Editors, Ride, Slowdive et The Twilight Sad.

Quand, en septembre 1965, deux gamins nommés Robert Smith et Lol Tolhurst montent dans un petit car scolaire, ils n’ont aucun moyen d’imaginer la suite. L’un comme l’autre ont à peine six ans. Cette rentrée des classes effraie les deux petits garçons timides. Ils s’installent l’un à côté de l’autre sur les vieux sièges en cuir. Ils ne se quitteront plus pendant plus de vingt ans.

Comme tant d’autres adolescents, pour tromper l’ennui dans leur ville grise de Crawley, lieu de transit sans identité dans le Sussex, Robert Smith forme en janvier 1976 ce qui ne s’appelle pas encore Easy Cure mais Malice, avec Peter O’Toole au chant, Lol Tolhurst à la batterie, Michael Dempsey à la basse et Porl Thompson à la guitare. Smith se rêve un temps footballeur mais les cinq se retrouvent autour d’une même passion pour le glam, David Bowie en tête, mais aussi Roxy Music ou T.Rex. Ils reprennent sur scène Suffragette City, Wild Thing ou Foxy Lady. Le jeune Robert Smith ne s’est jamais vraiment remis de sa découverte de la musique de Jimi Hendrix, l’être le plus libre qu’il a jamais vu, ou de la mélancolie de Nick Drake. L’émergence du mouvement punk libère ses inhibitions. L’histoire de The Cure peut commencer. Et avec elle, une fascinante discographie.

LA LENTE ÉMERGENCE (1)

En mai 1977, le jeune groupe de Crawley, Easy Cure, répond à une annonce du label allemand Hansa. Peter O’Toole, le premier chanteur, s’en va. Robert Smith le remplace avant la première démo, programmée pour octobre, et devient le leader. Cantonné jusque là à la guitare rythmique, il est toujours accompagné de Lol Tolhurst, Michael Dempsey et Porl Thompson. Ce premier enregistrement n’est pas Killing An Arab mais Meathook, puis bientôt Listen. Mais la maison de disque est peu satisfaite des enregistrements, et demande au groupe de tenter des reprises. Refus immédiat. Fin de l’aventure pour Hansa et pour Easy Cure.

Le premier single de The Cure sort à 15.000 exemplaires chez Small Wonder Records en décembre 1978, avant une réédition en février 1979. Ce sera Killing An Arab et sa face B 10:15 Saturday Night. Peu de temps avant, en juillet 1978, le groupe a rencontré le producteur Chris Parry, qui crée pour l’occasion le label 18Age/Fiction – qui sera raccourci en 1982 en Fiction – et accompagnera le groupe jusqu’en 2001. Three Imaginary Boys sera le résultat de cette rencontre. La version Deluxe du disque, parue en 2004, est passionnante car les différentes démos exhumées permettent d’assister à la lente maturation des compositions. The Cure version Three Imaginary Boys n’est ni vraiment un groupe punk, ni tout à fait un combo pop ligne claire, mais une espèce d’entre-deux. La mélancolie du titre Another Day ou de la chanson-titre annoncent déjà Seventeen Seconds. Smith chante déjà le désenchantement et les menaces sur Subway Song ou Fire In Cairo. Ce qui fait le charme de Three Imaginary Boys, c’est peut-être sa maladresse juvénile et ses défauts presque assumés.

LA SAINTE TRINITÉ (2-3-4)

Le bassiste Michael Dempsey quitte The Cure peu de temps avant l’entrée en studio du groupe pour Seventeen Seconds. Il ne comprend plus les choix de Robert Smith. On le retrouvera par la suite aux côtés des Associates ou encore des Lotus Eaters pour le sublime No Sense Of Sin (1984). Seventeen Seconds, c’est le disque de la prise de pouvoir de Simon Gallup avec sa fameuse basse VI. Elle donne toute sa cohérence à ce disque ; elle la donnera aux deux autres de la fabuleuse trilogie à venir. Seventeen Seconds est aussi l’oeuvre la plus décharnée de la carrière de The Cure. Robert Smith compose la grande majorité des titres chez ses parents, sur l’orgue de la grande sœur avec une boîte à rythme rudimentaire et une vieille guitare. Arrivé en studio, le groupe ne cesse de passer en boucle une cassette contenant des titres de Van Morrison, de Nick Drake ou du Bowie de Low. Seventeen Seconds hésite entre brumes, introspection, enfermement et expérimentation. On sent encore l’influence de la littérature ; At Night et sa référence à La Nuit, la nouvelle de Kafka (1920) ou La Mort Heureuse, le premier roman d’Albert Camus, publié à titre posthume neuf ans plus tôt. Disque charnière et disque de transition, il contient l’un des premiers grands tubes du groupe, A Forest. Ian Curtis, le leader de Joy Division, se pend le 18 mai dans sa cuisine. Robert Smith découvre Closer et s’imagine ne jamais pouvoir produire quelque chose d’aussi puissant. Il se trompe.

  • (3) Faith (1981)
    La clé de voûte

Faith est au centre de la trilogie originelle. Il malaxe la tristesse esquissée sur Seventeen Seconds mais n’affirme pas encore totalement la violence sourde de Pornography. Faith est marqué par la mort, celle de la grand-mère de Robert Smith et de la mère de Lol Tolhurst. Les drogues n’ont pas encore envahi les cerveaux déjà embrumés des musiciens. L’enregistrement est difficile. Les Cure trouvent les premières démos laborieuses, mortifères, trop complaisantes avec la douleur. Robert Smith souhaite pour Faith un son funèbre mais passionné. The Drowning Man leur permet de trouver les sonorités froides et martiales qui portent ce disque perdu entre envie de transcendance et remise en question de soi. Il marquera quelques années plus tard la scène shoegaze, Slowdive en tête. Sur la pochette du disque, on devine l’abbaye de Bolton, dans laquelle chantait le jeune enfant de chœur Robert Smith.

Pornography aurait pu être le dernier disque de The Cure. Il reste son grand chef d’œuvre insurpassable. Combien de grands disques sont nés de la tension et de la souffrance ? Jamais The Cure n’aura été si proche de l’autodestruction et de l’implosion dans son histoire qu’avec Pornography. Quiconque a approché la musique de Robert Smith avec The Cure a compris qu’il y avait, tout au long de l’histoire du groupe, une attirance pour le vide et la dissolution.

C’est peu de dire que l’enregistrement de Pornography et la tournée qui suit sont éprouvants. Plus que jamais menacé par les addictions, la folie et l’absence de communication, Robert Smith se débat et côtoie l’immonde. Il se passionne pour la psychiatrie et les maladies mentales pendant l’écriture. Il a l’idée de ce titre, comme un manifeste d’une violence sourde. Ici, plus d’échappatoire possible, comme dans Seventeen Seconds, ou de possibilité d’élévation comme avec Faith. Sans doute les membres du groupe n’avaient-ils pas pris la mesure de l’effet de ces chansons sur eux. Il leur faudra passer par la création de ce nouvel album. Le single Charlotte Sometimes (encore inspiré d’un livre du même nom, de Penelope Farmer) sorti le 13 octobre 1981, avait annoncé les noirceurs à venir avec cette écriture à la fois expressionniste et romantique, ces jeux avec les ombres et les nuits étranges. Pornography influencera aussi bien Nine Inch Nails que Neurosis ou plus récemment The Married Monk.

LA POP, L’ESPOIR, LE SUCCÈS (5-6)

  • (5) The Top (1984)
    Le mal-aimé dissonant

Après le début du virage pop via le faux album Japanese Whispers (la réunion de trois singles), The Top est clairement un disque de transition, d’un groupe qui semble ne pas avoir encore choisi entre volonté d’élargir son public et envies d’expérimentations. Ce qui prime sur ce disque bancal et inégal, c’est cette recherche de la dissonance, dans les arrangements ou dans l’usage de la voix, ce rapport à l’atonalité rappellera un peu les climats des interludes de Seventeen Seconds (A Reflection, The Final Sound). Sans doute que The Top se perd un peu dans son manque de cohérence, de l’encore punk Shake Dog Shake au digressif Give me it. On entend ici et là des annonces de morceaux en germe, Bird Mad Girl et sa guitare hispanisante qui annoncent The Blood sur The Head On The Door. Mais là où Robert Smith reste le plus pertinent, quasiment seul à bord de ce disque, c’est dans des formules psychédéliques comme Piggy In The Mirror ou le titre final et sépulcral. The Top est sans doute le disque le plus aventureux du groupe, pas forcément le plus marquant mais le plus intriguant.

On se rappelle encore de ces clones de Robert Smith croisés dans toutes les rues d’Europe et du monde en 1985, affublés de la même coiffure en pétards et des mêmes habits informes et noirs. Peut-être le monde de la pop n’avait-il pas connu de choc de cette puissance depuis les premiers mouvements de bassin d’Elvis Presley à la télévision américaine ou la Beatlemania ?

Pourtant cette « Curemania » ne doit pas faire oublier la qualité d’un bon disque de pop, avec un groupe plus resserré et solidaire que jamais. Simon Gallup a repris son poste à la basse et vient appuyer enfin une section rythmique cohérente, point faible chronique de The Cure jusque-là. Les Anglais provoquent quelques remous à Champs Elysées, le rendez-vous télévisuel familial du samedi soir de Michel Drucker, affublés de robes à fleurs ridicules. L’explication donnée par Robert Smith pour cet épisode vaut son pesant d’or. Selon lui, le groupe de Nicolas Sirkis, Indochine, plagie allègrement le groupe anglais. L’idée lui vient alors d’afficher cet accoutrement lors du passage de son groupe en France, car, explique-t-il aux médias à l’époque, «au moins, ils ne copieront pas ça».

The Head On The Door procède au juste équilibre entre compromis pour plaire au plus grand nombre (Inbetween Days et surtout Close To Me) et respect du passé plus torturé du groupe (Kyoto Song, Sinking). De The Top, Robert Smith a retenu une envie de concision. Bien sûr, quelques idées de production ont pris quelques rides, en particulier ces synthétiseurs trop appuyés. Robert Smith s’essaye même au rock épique et lyrique, comme pour mieux annoncer sa volonté d’envahir les stades (Push). Le groupe profite de ce succès pour faire un bilan de sa discographie à travers une compilation, Standing On A Beach et le titre Boys Don’t Cry qui ressort pour l’occasion avec un nouveau mix et lui ouvre le marché américain pour de bon. Kiss me Kiss me Kiss me (1987) sera vu comme la prolongation d’une recette. Mais à force d’être trop gourmand avec un double album cumulant les facilités et les morceaux plus faibles, The Cure ne retrouvera pas la force et une certaine urgence contenues dans The Head On The Door.

LE SECOND SOUFFLE (7-8)

Au moment de la sortie de Disintegration, la « Curemania » s’est émoussée, comme tous les courants de mode. La pochette dit tout. Robert Smith est au centre. The Cure, c’est Robert Smith et uniquement lui. Disintegration coïncide aussi avec l’éviction de l’ami de toujours Lol Tolhurst, en proie à diverses addictions. Il suffit de lire les crédits de pochette et ce lapidaire « Lol Tolhurst, other instruments » pour comprendre toute la cruauté de cette séparation. Les deux resteront brouillés longtemps jusqu’à la sortie de Cured, en janvier 2017 aux éditions Le mot et le reste, livre dans lequel Lol Tolhurst reviendra, à 58 ans, sur l’aventure de sa vie.

Disintegration, c’est aussi un lien – ou du moins une continuité – avec la trilogie originelle. On retrouve la rage de Pornography mais elle n’est plus adolescente. Du sublime Plainsong en germe dans One More Time sur l’inégal Kiss me Kiss me Kiss me, à Pictures Of You, où Robert Smith n’a jamais si bien chanté, The Cure déconstruit son mythe. Kiss me Kiss me Kiss me, dans lequel Robert Smith expérimentait les limites de sa voix, lui a permis de se sentir légitime en tant qu’interprète.

Le regain de forme d’un groupe qui s’endormait un peu sur ses acquis saute aux yeux dès la sortie du disque. L’album conserve une vraie modernité encore aujourd’hui. S’assumant aussi en compositeur, Robert Smith glisse de nombreuses références à son passé dans Closedown et sa martialité héritée de The Hanging Garden. The Same Deep Water As You reprend les chemins empruntés sur Faith. Une fois encore, à la sortie de ce disque, Robert Smith fait planer la menace d’une dissolution du groupe.

  • (8) Bloodflowers (2000)
    Seconde étape d’une trilogie en suspension

Après un Wish à la fois pop et dans la continuité de Disintegration, on retiendra essentiellement, du Cure des années quatre-vingt-dix, trois albums live qui prouvent la force du groupe sur scène. On ne s’attardera pas ici sur le grand ratage Wild Mood Swings (1996), où le groupe tente de se renouveler mais y perd son identité pour n’être jamais bien loin de la caricature. C’est dire si Bloodflowers n’était pas attendu. Bloodflowers reprend, à peu de choses près, la démarche entamée sur Disintegration mais avec des guitares plus affirmées. Le propos est parfois encore un peu balourd, avec une production lorgnant du côté d’un gros son américain. Mais on retrouve la sophistication éthérée de The Cure sur The Last Day Of Summer ou le fébrile Bloodflowers. On y perçoit les éternelles obsessions d’un Robert Smith tout juste quarantenaire, la peur de la vieillesse et de la mort. Quitte à agacer ses fans originels, Robert Smith reprend sur scène – dans leur intégralité et chronologiquement – les disques de ce qu’il considère comme la seule trilogie de The Cure, Pornography, Disintegration et Bloodflowers.

Et si Bob se trompait ? Et s’il n’existait pas qu’une seule trilogie chez The Cure mais deux ? L’originelle, Seventeen Seconds, Faith et Pornography ; et la seconde en cours de construction entamée par Disintegration, poursuivie par Bloodflowers, et désormais comme en suspension. Robert Smith a annoncé il y a peu son retour en studio pour l’enregistrement de quelques démos, dix ans après 4:13 Dream, son treizième et dernier album studio en date, un bon cru où Robert Smith emprunte encore des chemins entre psychédélisme et tentation noise. The Cure suscite, depuis, l’attente frustrante d’un nouvel album, de chansons inédites enregistrées par un petit gars de Crawley, qui un jour se rêva punk et poète à la fois, et qui sut extraire de ses deux penchants un univers parfois déroutant, parfois maladroit mais toujours singulier.

Un autre long format ?