Kindness ou l’homme qui n’a pas volé son pseudonyme. Avec Otherness (2014), Adam Bainbridge remet le couvert d’une pop lumineuse, métissée et groovy, toujours entouré d’amis : Devonté Hynes, la chanteuse Kelela ou la pop star suédoise Robyn. De passage éclair à Paris, il réagit à dix morceaux qui l’ont construit, avec une générosité et une sincérité tout à fait désarmantes, à l’image de sa musique.

Interview Thomas SchwoererADAM BAINBRIDGE : C’est le clip qui m’a fait vraiment tomber amoureux du morceau. L’énergie y est incroyable, on voit le duo en live dans un club qui a l’air d’être le plus génial du monde. Spike Lee apparaît d’ailleurs à un moment. Comme dans la chanson, on voit la joie sur le visage des gens. Quand je fais le DJ, je joue de la house de cette période, et il y a toujours une personne dans le club qui est touchée par le titre Follow Me, qu’elle l’ait connu à sa sortie ou le découvre pour la première fois. Il y a quelque chose de tellement direct. Juste cette boucle, la ligne de basse et la voix par-dessus.AB : J’adore cette époque des Beach Boys. Pet Sounds (1966) et leurs premiers albums sont les œuvres de véritables génies, mais il s’agit d’une pop ciselée, d’une musique méticuleuse qui produit délibérément les effets voulus. Elle a peut-être aussi été trop exposée, en tout cas, elle ne me touche pas autant que certaines de leurs chansons plus tardives. Quand ils ont sorti Forever, à ce moment-là, leur musique était tellement… relâchée. Le calme après la tempête, avec tous les sentiments qui en découlent, où les fondations semblent parfois inconfortables et chaque texte offre l’opportunité de dire quelque chose de douloureux. Dans le même genre, il y a ‘Til I Die sur Surf’s Up (1971) : celle-là, mon Dieu, si tu l’écoutes un mauvais jour… C’était vraiment une époque extraordinaire.AB : Un de mes titres préférés de Kate Bush, qui figure parmi mes cinq morceaux favoris de tous les temps. C’est souvent difficile de placer une voix sur un piano sans sonner cliché. Cette chanson est incroyablement puissante. Elle me fait penser à A Coral Room sur son autre album Aerial (2005). La structure, le chœur, la dynamique : sur ces deux compositions, c’est comme si une jeune Kate et une Kate plus âgée se répondaient dans un même univers musical. Si on écoute This Woman’s Work trop de fois, ça peut devenir assez effrayant, comme si on regardait trop dans le vide. Je ne l’ai pas vue sur scène quand elle a rejoué récemment à Londres, mais je me suis demandé ce qui arriverait si j’entendais This Woman’s Work en live… Je crois que je serais complètement en vrac.AB : FKA Twigs, mais aussi Kelela et Kimbra (une chanteuse néo-zélandaise) font une musique singulière. La force de leurs personnalités les rend compréhensibles par le public, mais il ne s’agit pas pour autant d’un art simpliste. C’est au contraire plutôt sombre et difficile. J’aimerais avoir le courage d’aller aussi loin moi-même. Je ne me considère pas vraiment comme un chanteur, or ces trois artistes ont une habileté technique à transcender la mélodie sur laquelle elles travaillent grâce au pouvoir de leur voix. J’ai vu récemment FKA Twigs à l’ICA à Londres, et cette fille a tout. Une voix, une présence, une façon de bouger : tout ce que j’ai envie de voir en concert. C’est inspirant d’avoir affaire à un bagage artistique aussi complet, avec autant d’intelligence et d’attention portée aux détails.AB : J’aime cette anecdote de Pete Rock, quand il parle de la ligne de saxophone, qui est un sample d’un morceau de Tom Scott (ndlr. Today sur l’album The Honeysuckle Breeze, 1967). Il raconte qu’en finissant de composer le beat et de placer ce sample, il a fondu en larmes. Une fois de temps en temps, les producteurs achèvent une œuvre suffisamment puissante, et cette chanson en est un exemple. Les derniers titres que j’ai composés se réfèrent directement à cette période du hip hop du début des années 90, notamment dans la façon de produire, de découper la rythmique et de l’accorder avec les voix.AB : C’est Talk Talk ? Quel album incroyable. Le genre de disque qui peut complètement changer ta vision de la musique. Au milieu des années 90, je me souviens avoir offert un album de Poe que j’avais en double à un ami, et en échange, il m’a donné cet album de Talk Talk. Mon Dieu… Il ne s’agit pas seulement de chansons avec des arrangements et une instrumentation, il y a une telle gamme de variations, on dirait presque de la musique classique. C’est si intense, dès les premières mesures. Il y a peu de paroles dans The Rainbow, et d’ailleurs, pour moi, il suffit parfois d’une phrase chantée avec suffisamment d’honnêteté pour avoir un impact énorme. Il n’y a pas besoin d’un texte interminable.AB : Oh, The Replacements… Lorde a aussi repris Swingin Party, ce qui me vaut souvent des messages sur Twitter me félicitant pour ma version du titre de Lorde. (Sourire.) J’ai beaucoup écouté les Replacements, et j’aime leurs ballades spectrales comme The Ledge ou Skyway. C’était assez courageux d’ailleurs, le groupe venant d’un univers assez macho, de faire des chansons aussi vulnérables. Les mélodies sont géniales et s’accordent si bien avec la voix de Paul Westerberg. En fait, je n’ai jamais vraiment chanté avant 2008, à part pour souhaiter un joyeux anniversaire. Et j’ai réalisé en interprétant des titres de The Replacements à voix haute que j’arrivais à placer ma voix sans trop me forcer. C’est pour cette raison que j’ai décidé de reprendre Swingin Party (ndlr. son premier single en 2009).AB : Je ne reconnais pas… (Il découvre la voix.) C’est Dev ! Je n’ai pas encore écouté sa bande-son pour Gia Coppola, mais je suis content qu’il compose des bandes originales de films, ça lui va bien. On se connaît depuis le lycée, nous avons même été colocataires. C’est une amitié forte, basée sur la compréhension mutuelle, et même si on se perd de vue de temps à autre, on reprend toujours la conversation à l’endroit exact où on l’avait interrompue. Ensemble nous avons fait trois chansons en quatre jours, dont je suis très heureux : On The Line et Time Will Tell qui figurent sur Cupid Deluxe (2013), son album sous l’alias Blood Orange, ainsi que Why Don’t You Love Me qui est sur mon disque. Il y aura sûrement d’autres sessions aussi intenses que celle-là à l’avenir.AB : Ah, ce clap, c’est Motorbass. Ce n’est pas n’importe quel clap, c’est leur patte, comme sur les premiers Cassius, Super Discount (1996) d’Étienne de Crécy ou les maxis sur Poumtchak. Sauf que Motorbass a été avant-gardiste sur la french touch. J’ai eu l’occasion d’en parler avec Philippe Zdar (ndlr. qui a produit le premier effort de Kindness) et Étienne de Crécy. Ils m’ont raconté qu’à l’époque, ils n’avaient qu’un seul ordinateur, l’un travaillant le jour dessus pendant que l’autre faisait l’ingénieur du son en studio la nuit, et réciproquement. Ils n’ont presque fait que se croiser ! En tout cas, Pansoul est la pierre fondatrice de la house française, et son influence reste massive. La production n’a pas bougé depuis. J’avais demandé à Étienne où ils avaient trouvé ces sons, et comme c’est un type assez sec, il m’avait juste répondu : “In ze computeure !” (Sourire.)AB : On reçoit parfois des mails où l’on nous demande : “Aimeriez-vous travailler avec moi ?” Quand il s’agit de Robyn, la question ne se pose même pas. Ce qu’elle parvient à faire – même s’il s’agit d’une approche plus mainstream – c’est capter une fibre mélancolique, vulnérable, et l’offrir à son public de la façon la plus sincère possible, comme si elle se mettait complètement à nu. C’est ce qui rend sa musique si touchante, en plus de sa voix, qui a une intensité directe folle. À tel point que la première fois, en enregistrant avec elle, j’ai demandé à ce que l’on baisse le volume… alors qu’il était réglé tout à fait normalement. (Sourire.)

Un autre long format ?