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Spécialiste de politique, de sport et de musique, Laurent-David Samama avait sorti en 2017 un roman chez Plon où il imaginait Kurt Cobain se confier sous forme d’un long monologue face à un caméscope. Ce "Kurt" vient de sortir en format poche. L'auteur se raconte.

Laurent-David Samama, comment débute votre histoire avec Nirvana? 

Sur le tard… Je suis né en 1987. Au moment où Cobain disparaît, en 1994, je suis donc trop jeune pour partager le désarroi des fans du groupe. Restent des images, des photos, des clips et des albums qui vont débouler dans la vie de l’enfant des années 1990 que je suis, par vagues successives. La première image, c’est la pochette de Nevermind avec ce bébé qui flotte dans une piscine, nageant en direction d’un billet d’un dollar. Première claque visuelle et énorme statement politique, quand on y pense ! Le second, c’est le clip de Smells Like Teen Spirit.

Viennent ensuite About a Girl, You Know You’re Right, Polly et la découverte des albums studio du groupe. Seconde claque ! La découverte de ce rock m’impressionne terriblement. Il prolonge celui des années 1960 et 1970, en le rehaussant d’une proposition post-punk, comme s’il constituait la bande-son du déclassement et de la crise.

Vient ensuite la figure de Cobain, à la manière d’un Jesus of Suburbia. J’habite en banlieue parisienne à cette époque-là… Quand je suis au collège puis au lycée, Nirvana est partout : à la radio, sur les t-shirts, gravé sur les tables et sur les murs, dans le discman, à fond dans le premier iPod. Son message se propage. Il conquiert toujours plus de fidèles, des ouailles qui comprennent le cri de rage de Cobain, comme s’il était une image éternelle de rébellion. Voilà un chanteur devenu point de ralliement symbolique d’une internationale adolescente. C’est aussi cela que je voulais raconter dans mon roman. 

“Kurt” de Laurent-David Samama, première édition

Justement… Dans Kurt, vous faites parler Cobain face caméra, quelques heures avant sa mort. Pourquoi avoir choisi un tel dispositif ?

Il y a plusieurs raisons à cela. D’abord, Nirvana se fait connaitre au moment où les caméscopes deviennent des produits abordables pour le grand public. Nous sommes au tournant des années 1990. Tout le monde se filme ! Il se produit alors un tournant majeur dans notre société : l’image commence à devenir omniprésente, pas encore envahissante comme elle l’est devenue aujourd’hui, mais déjà partout dans le quotidien. Au même moment, on sait de sources sûres que Cobain lui-même immortalise certains moment intimes, certains passages de sa vie familiale. A l’image, on le voit donc avec Courtney Love, avec sa fille Frances Bean, avec Novoselic, Smear et Grohl, les membres de Nirvana. Tout ça a été partiellement dévoilé dans le documentaire Montage of a Heck en 2015.

A cela, il faut ajouter la masse incroyable de vidéos non-officielles et autres photos de Cobain, prises par des fans du groupe. Il y en a tellement que, d’une certaine façon, tout cela documente jour après jour l’existence du chanteur, ses moments d’euphorie, sa déchéance aussi. En réfléchissant au dispositif narratif idéal pour raconter la vie de Cobain, du début à la fin, dans toute sa complexité, je me suis dit qu’il fallait forcément en passer par l’image. A condition que l’image soit maitrisée. Le voilà donc se filmant, chez lui, à Seattle. Se confiant face caméra, dans toute sa vérité, comme un ultime témoignage avant de se donner la mort. 

Lui qui voulait devenir une rockstar se met soudain à détester cette vie puisqu’elle l’enferme. Il pensait que le succès le libèrerait.

En parlant d’image, on ne peut pas faire l’impasse sur le rôle joué par MTV dans la carrière de Cobain…

Les deux sont intimement liés. Nirvana émerge au moment où MTV devient à la fois la chaîne de la jeunesse et du cool, le tout grâce à la musique. Un véritable phénomène mondial ! On l’a un peu oublié aujourd’hui car le canal a dévié, sans qu’on ne l’explique vraiment, vers la télé-réalité et les contenus un peu cheap mais MTV, c’était une vraie révolution. A tel point que Michael Jackson et Madonna calibraient spécialement leurs clips pour qu’ils y soient diffusés et que Sting et Dire Straits entamaient le hit Money For Nothing par la célèbre injonction : « I want my MTV ! ».

Tout cela augure d’une nouvelle époque : celle de l’image dans la musique. Celle de l’apparence qui soudain nous dépasse, nous confisque notre identité, nous vole notre être profond… Cobain va le mesurer directement, douloureusement, lorsque les clips de Come As You Are et de Smells vont être diffusés en boucle sur MTV.

En un clin d’oeil, il va passer du statut d’icône de l’underground à celui de porte-parole idolâtre de toute une génération. Et face au tsunami que ça représente à son échelle, il ne saura pas vraiment gérer l’immense attente suscitée auprès de son public. Lui qui voulait devenir une rockstar se met soudain à détester cette vie puisqu’elle l’enferme. Il pensait que le succès le libèrerait. Au lieu de ça, il l’emprisonne et le résume, de plus en plus, à une seule facette simpliste de son être et de son art. MTV c’est donc tout cela pour Cobain : à la fois une bénédiction et une malédiction.

En 2021, Cobain te semble t-il être une icône actuelle ? 

Ultra actuelle ! Et même en avance sur son temps ! Ça saute aux yeux quand on prend la peine de détacher le regard de l’imagerie destructrice qui colle à la peau de Cobain. Concrètement, le chanteur s’engage pour l’éveil des consciences aux théories féministes, il milite pour le droit à l’avortement et défend, dès qu’il le peut, le mouvement LGBT. Kurt savait renifler l’époque, comprendre ses points d’achoppement, appuyer là où il pourrait, ensuite, choquer pour faire avancer les mentalités de ses fans.

Bien avant le succès, avant même de jouer dans un groupe de l’ampleur de Nirvana, Cobain taguait « God is Gay » sur les murs de sa ville natale. 

Quelques exemples… Fervent militant de la cause homosexuelle, le chanteur maniait l’esthétique androgyne. Il prenait un malin plaisir à se travestir pour choquer le bourgeois. Et ce faisant, il ré-interprétait les facéties de Bowie et de Bolan, les déplaçait dans une époque qui ne songeait plus vraiment à s’amuser, dans une géographie qui n’était plus l’Angleterre en quête de libération des corps mais bien l’Amérique puritaine de George Bush senior. Tout au long de sa vie, on aura traité Cobain de « pédé ». Son père, le premier, détestait ses cheveux longs et ses manières qu’il jugeait efféminées. Lui s’en glorifiait ou s’en fichait royalement… Il laissait courir la rumeur, participait à des festivals homosexuels et autres manifestations culturelles chères à la communauté gay et lesbienne. Je précise que tout cela n’avait rien d’une posture ni d’une stratégie de communication. Bien avant le succès, avant même de jouer dans un groupe de l’ampleur de Nirvana et d’oser rêver à une fin en apothéose, Cobain taguait « God is Gay » sur les murs d’Aberdeen, sa ville natale. 

Quid du féminisme de Nirvana ?

Une autre donnée essentielle. A bord du vaisseau Nirvana, Kurt Cobain incarne une forme radicale de progressisme. Le voilà donc le plus naturellement du monde compagnon de route du mouvement Riot Grrrl, accompagnant cette nouvelle vague féministe qui envahit, au début des nineties, l’art et le rock. Des groupes aussi mythiques que les Breeders et L7 bénéficieront de son soutien, de son aide, de ses conseils pour émerger à leur tour, sans même parle de Hole, la formation de sa compagne Courtney Love. Par ses textes, Cobain participe sans détour à la lutte contre l’organisation patriarcale de la société. Les paroles de ses chansons s’évertuent à raconter d’autres rapports sociaux, d’autres manières de s’envisager les uns les autres. Moins d’apparence, plus de profondeur. Moins d’argent et de volonté de triompher à tout prix, pour plus d’humanité. 

C’est ce que dit une chanson comme Rape Me

Rape me mérite que l’on s’attarde sur son sens. Dans cette chanson qui passe en boucle sur la FM, Cobain parle de viol. Sans détour. Sans circonvolution.

On sait qu’il a multiplié les dons en faveurs d’associations luttant contre les violences faites aux femmes et qu’avec Courtney Love, il a donné plusieurs concerts caritatifs pour soutenir des maisons abritant des victimes de violences conjugales. C’est une préoccupation forte pour lui. Dans la chanson, il répète inlassablement le mot « viol » pour qu’il ne soit plus caché, pour qu’il apparaisse au grand jour. Pour qu’on comprenne de quoi il retourne concrètement. C’est volontairement choquant, politique et puissant. Plus loin dans la chanson, on entend « I’m not the only one ». Il faut comprendre la phrase comme une volonté de dire – et même de crier ! – que des femmes se font violer chaque heure, chaque jour, qu’il s’agit d’un véritable fléau sur lequel, plutôt que d’agir, nous détournons collectivement le regard. Il y a un second sens, plus biographique, à ces paroles. A l’heure de #MeToo, cela fait sens de mesurer à quel point Cobain était précurseur.

« I’m not the only one ». Il faut comprendre la phrase comme une volonté de dire – et même de crier ! – que des femmes se font violer chaque heure. A l’heure de #MeToo, cela fait sens de mesurer à quel point il était précurseur.

D’un point de vue littéraire, comment écrit-on le grunge ?

En évitant le recours au mot fuck tous les trois mots, si vous voulez tout savoir ! (rires) Blague à part, c’est une question épineuse que j’ai mis plus des mois à résoudre. Pendant plus d’une année, j’ai tout lu, tout écouté et tout vu sur Nirvana et Kurt Cobain pour m’imprégner de son phrasé et de ses tics de langage : son journal intime, ses apparitions live, les interviews de l’époque, portraits, critiques d’albums et autres biographies plus ou moins officielles. Comme une obsession. Petit à petit, un personnage de papier s’est créé. Une montagne de mots.

Le problème avec Cobain est qu’il entretenait une sorte de malaise avec le fait d’apparaitre en public. C’était plus que de la timidité. Un peu comme Dylan, il jouait avec les journalistes quand il était de bonne humeur. Mais le plus souvent, il apparaissait sombre, complètement ailleurs. La drogue était omniprésente. Et on connaît les effets dévastateurs de l’héroïne. Cela fait de la langue de Cobain une langue à la fois mystérieuse, pleine d’images, très énigmatique. Un assemblage comme il les aimait, hyper poétiques mais difficile à retranscrire, surtout quand on l’associe à la puissance du grunge. Je voulais que tout cela apparaisse dans le livre. Que l’on se dise, au fil des pages, que c’est bien Cobain qui s’exprime. Il a donc fallu se mettre dans sa peau. Réécrire cent fois les passages qui semblaient trop faibles, pas assez fidèles à son style et à sa vision du monde. 

Qu’il y a t-il de si romantique chez Cobain qui fascine tant les artistes ? 

Une trajectoire rare, comme le monde de la musique n’en offre plus si souvent, en fait ! Un souffle poitrinaire ! Une quête d’idéal ! Un idéal qui le relie d’ailleurs au “club des 27” (stars de la musique décédées à 27 ans, ndlr) qui se trouve être composé d’autres figures majeures : Brian Jones, Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison et plus tard Amy Winehouse. Découle de cela l’idée de malédiction. D’auto-destruction bien sûr. Il y a donc le mythe. Et puis, redisons-le, une œuvre qui va bousculer notre vision du rock. Si le grunge peut s’entendre comme un genre hérité du post-punk, son héros, son incarnation quintessentielle est bien Cobain. C’est lui qui fait passer le genre de confidentiel à populaire. C’est lui qui l’arrache à la contre-culture pour propager son message dans le monde entier. Derrière tout ça, il y a donc une dimension prophétique. Or, tout le monde pense connaitre Cobain mais personne ou presque ne va au-delà de l’image. Le roman vient donc raconter le chanteur comme on l’a peu vu jusqu’ici : en héros christique et romantique, déçu par les hommes et par le monde alors même qu’il se fixe des objectifs grandioses. L’écrit me semblait être le meilleur moyen d’y parvenir. Le meilleur moyen de remettre de la nuance et du détail dans la puissance brute propre au grunge.

Quels moments te semblent primordiaux dans la courte carrière de Nirvana ? 

Difficile de choisir ! J’aime beaucoup l’euphorie des débuts, parce qu’elle a quelque chose de totalement désintéressé. Nirvana n’est alors pas l’énorme machine à tubes que l’on connaitra plus tard. Cobain mène une vie frugale, un peu hors du monde. Le groupe vit sur la route et tourne à travers les U.S. à bord d’un vieux van Dodge défoncé. Fascinant ! Plus tard, j’aime beaucoup – en tant qu’auteur français – la virée à Paris, le passage de Nirvana à Nulle Part Ailleurs, d’ailleurs introduit par Antoine de Caunes, et l’histoire mythique derrière le shooting de Youri Lenquette où on voit Cobain jouer avec un flingue.

Tout cela est raconté dans le livre, comme les sessions studio, le concert à Miami, celui lunaire de Rio où Cobain semble en apesanteur. Et puis un passage que j’aime bien : Serve The Servants enregistré, en Italie, dans un décor de carton pâte pour la RAI. Kurt Cobain se retrouve entouré de bimbos et de vieux messieurs. Tout ce petit monde se dévisage et ne se comprend absolument pas. Un grand moment de télé ! 

Et s’il fallait choisir quelques titres de Nirvana, pour finir ? 

J’éviterais Smells Like Teen Spirit et Come As You Are que tout le monde connait par coeur… A force de les jouer, Cobain les détestait ! Des titres comme Dive, Drain You et On A Plain me semblent bien plus correspondre à l’esprit qui guidait Nirvana. A cette énorme énergie qui envahissait tout l’espace pour vous asséner une gigantesque claque ! Et puis il y a le fameux Live MTV Unplugged. Un album tout à fait à part dans l’œuvre de Nirvana. Cobain y apparait sans apparat, sans artifice. Dans un dépouillement quasi christique… Soudain, on débranche tout et la beauté du message kurtien saute aux oreilles. Derrière les riffs le son sursaturé autres effets Larsen, la mélodie. Ça sonne comme un programme politique !

LAURENT-DAVID SAMAMA
Kurt (Ed. POCHE)
Actuellement en librairie

Photo via Creative Commons

Un autre long format ?