JD Beauvallet, 2021
© Bovus

Entretien fleuve avec JD Beauvallet, ex-pilier de la rubrique musique aux Inrockuptibles, qui vient de faire paraître « Passeur » aux éditions Braquage. Une autobiographie foisonnante, passionnante, sensible et au final bouleversante, avec la meilleure musique du monde en bande originale.

Dans le film de Ken Loach, Looking for Eric, le mythique n°7 de Manchester United explique que la plus belle action de sa carrière, ce n’est pas un but mais une passe décisive, sublime d’ailleurs, à son arrière latéral, l’Irlandais Denis Irwin. Forcément, l’anecdote fait sourire JD Beauvallet. Cantona, Manchester, ça lui parle. Même si sa première idole footballistique, c’était Lev Yachine , le gardien russe. « Habillé tout en noir, il avait le look Joy Division trente ans avant », rigole-t-il.

Après avoir tourné la page des Inrocks, il y a deux ans, JD Beauvallet a décidé d’écrire son autobiographie. Parce qu’on le lui a demandé. « Avant, j’ai toujours eu beaucoup de mal à écrire à la première personne du singulier. Je trouvais ça pédant, arrogant. »Parce qu’il avait envie de voir si la maladie, Parkinson, détecté il y a trois ans, avait commencé à s’attaquer à ses souvenirs. Visiblement non. Le livre a failli s’appeler « le syndrome de l’imposteur ».

Finalement, il s’intitule Passeur. « C’est plus positif. Mais il y a un truc en commun entre l’imposteur et le passeur : c’est celui qui ne crée rien, qui se contente de transmettre le message, qui n’apporte rien comme valeur ajoutée. Moi j’ai à peine servi de filtre. Je n’ai pas l’impression que ce soit beaucoup. En même temps, je viens d’écrire un livre entier où je raconte tout ça ! »

Il se lit comme un roman, celui d’une vie de musique, de passions, de découvertes, de joies et de tristesses. Il y raconte comment, selon une expression empruntée à Björk, il a « construit sa chaise »,créé la vie qui lui convenait. Asseyez-vous, il y a en a pour un moment quand JD (se) raconte. 

MAGIC : Tu racontes dans ton livre que tu commençais beaucoup d’interviews en demandant le premier son que ton interlocuteur avait entendu. Alors, c’est lequel, le tien ? 

JD Beauvallet :Il y en a plusieurs : un orage dans la maison de famille, en Corrèze, où tous les adultes sont livides tellement la foudre tape fort, la ligne de basse de la chanson Hair (Laissons entrer le soleil) de Julien Clerc et la boîte à rythmes dans l’Aigle noir de Barbara, une chanson qu’on écoutait tout le temps en voiture.  

MAGIC : Ta première passion, c’est quoi ? Le foot ? La musique ? 

JD Beauvallet : La pêche !  Je crois que mon besoin de tout ordonner vient d’ailleurs de lecture assidue du catalogue Manufrance où tout était rangé avec des références, des numéros de pages, des numéros de commande…  que ce soit le référencement des articles de pêche ou la liste complète des références Factory ou Création, c’est la même chose, le même besoin de trouver un peu d’ordre dans le chaos. 

MAGIC : Il y avait de la musique chez toi quand tu étais enfant ? 

JD Beauvallet : Mes parents écoutaient du jazz et de la chanson française : Barbara, Brassens. Mon père était obsédé par Brassens. J’en ai hérité un rejet total du jazz qui dure encore. Mon fils m’a converti au jazz éthiopien… Il y a des choses que j’aime bien Johnny Hartman, Chet Baker, mais c’est plus de la chanson. Pour le reste, je n’y arrive pas. Par contre, je suis venu au classique grâce à un vendeur du HMV Store d’Oxford Circus à Londres qui a joué le rôle de passeur. Ça m’a permis de comprendre ce que j’aimais et ce que je n’aimais pas dans le classique. Et en fait, ce que j’aimais, c’était les choses les plus tristes et les plus lancinantes… 

A Liverpool, je ne savais pas que je vivais dans une maison où avait habité John Lennon jusqu’à ce que je me retrouve à la fenêtre à poil devant un car de Japonais ! 

MAGIC : Quelle surprise ! Ça rappelle deux chapitres de ton livre : Liverpool Melancholia et Sad Manchester… Deux villes qui ont forgé ton destin…

JD Beauvallet : Complètement. Liverpool, ça a vraiment beaucoup compté. Il n’y avait pas de touristes à l’époque. Quand tu étais français, tu étais regardé comme un martien. C’est une ville bouleversante. Dans les années 1980, les gens faisaient la fête alors qu’elle était en train de couler. C’était le Titanic. J’avais vingt ans, j’y suis allé comme un voleur. Mes parents étaient formellement opposés. Je suis parti de nuit avec mes valises. J’y suis allé par envie d’être au nord de l’Angleterre, de là où venaient mes disques : Echo and the Bunnymen, les Pale Fountains… Pas forcément les Beatles ! A l’époque, la mythologie des Beatles n’était pas très exploitée. Je ne savais pas, par exemple, que je vivais dans une maison où avait habité John Lennon jusqu’à ce que je me retrouve à la fenêtre à poil devant un car de Japonais ! 

MAGIC : Tu te retrouves à travailler dans un restaurant…

JD Beauvallet : Je m’exprimais mal en anglais, même si j’étais censé le parler couramment : j’avais fait un faux CV, des fausses lettres recommandations qui m’ont permis de décrocher un poste dans un resto à Liverpool : la Grande bouffe. Un resto chic. Chic à Liverpool, ça veut dire que tu as l’argent mais pas forcément l’éducation. Un côté pignouf mais sympathique. Il y avait beaucoup de footballeurs d’ailleurs. J’ai été embauché parce que j’étais français pour papillonner entre les tables, apporter une touche française… Je recommandais des vins dont je n’avais jamais entendu parler. 

MAGIC : Qu’est-ce que Liverpool a changé pour toi ? 

JD Beauvallet : C’est là que je suis devenu JD. C’était une façon de me débarrasser de mes anciennes frusques, de mon enfance chez les curés. Je leur en veux à mort pour leur hypocrisie sur plein de trucs. Quand on m’appelle Jean-Daniel, encore aujourd’hui, ça me glace. Jean-Daniel, c’est le mec qu’on envoie au tableau, qui a rien foutu et qui se retrouve comme un con face à une classe qui se fout de sa gueule parce qu’il n’est pas capable de répondre à la question. Même ma mère m’appelle JD.

Je ne sais pas comment j’ai fait pour tenir sans avoir de problèmes. Mais j’ai eu la chance de profiter de la bienveillance des gens. 

MAGIC : Un an après Liverpool, en 1983, tu pars pour Manchester. Qu’est-ce qui te décides ? 

JD Beauvallet : Le premier single des Smiths, Hand In Glove, ça me happe, ça me kidnappe. Ça et l’ouverture de l’Haçienda. J’en entendais parler dans le NME toutes les semaines, il y avait une pub qui annonçait les groupes qui allaient jouer. Que des groupes que j’aimais. Une copine m’a aidé à trouver un appartement dans le voisinage de l’Haçienda, dans un quartier plus que chaud qui a été rasé depuis. J’y suis resté un an et demi. Il y avait des armes à feu à l’époque, le trafic de drogue… Je ne sais pas comment j’ai fait pour tenir sans avoir de problèmes. Mais j’ai eu la chance de profiter de la bienveillance des gens. Je n’ai jamais été attaqué.

MAGIC : Tu te retrouves au bon endroit au bon moment !

JD Beauvallet : Oui mais totalement par hasard. Quand je rencontre mes colocs, dans l’appartement, je découvre qu’une des filles qui vit là est la copine d’un musicien d’A Certain Ratio. Tout le temps que j’étais à Manchester, je me suis pincé. C’était sans arrêt ça, je rencontrais des gens intéressants en permanence.

MAGIC : Quand tu es parti pour Manchester, tu pensais y rester aussi longtemps ? 

JD Beauvallet : Je n’avais pas pris de billet de retour, il n’y avait pas de plan B. Je suis arrivé les mains en sang à force d’avoir porté mes valises. Je voulais brûler les ponts, fuir la vie qui m’était destinée. Soit faire du droit, soit faire médecine. Et je n’avais aucune envie de devenir un mauvais médecin, un pistonné… J’aurais pu, mon père était directeur d’hôpital à Chinon. Avec tous ses copains, j’aurais eu le diplôme même sans aller en cours. Mais je ne me construisais pas tant contre quelque chose mais pour autre chose. Ma vie était ailleurs. C’était plus positif que négatif. J’étais plus porté par l’excitation de ce qui allait arriver que par l’angoisse de ce qui s’était passé.

J’avais écrit à Rock & Folk pour me plaindre qu’il parlait de U2, de Simple Minds mais pas des Smiths.

MAGIC : Et tu avais déjà à l’époque le projet d’écrire sur la musique ? 

JD Beauvallet : Oui, j’avais l’envie d’écrire des articles sur la scène locale. J’avais contacté Actuel, je leur envoyé des articles qu’ils n’ont jamais publiés parce que c’était mauvais. J’avais aussi écrit à Rock & Folk pour me plaindre qu’il parlait de U2, de Simple Minds mais pas des Smiths. J’avais envoyé un article dithyrambique sur le groupe, aucune réponse. Et vingt ans plus tard, lors d’un voyage de presse avec Philippe Manœuvre, il me reparle de cet article qui avait déclenché une guerre entre les anciens et les modernes. Il m’a avoué d’ailleurs qu’il était de mon côté.

MAGIC : Manœuvre a beaucoup cultivé son personnage, quitte à parfois être dans la caricature. Toi au contraire, tu ne ressembles pas un rock critic…

JD Beauvallet : On m’a souvent dit ça : « Je vous voyais pas comme ça. » J’ai pas de look, j’ai pas de personnage et puis surtout je ne suis jamais passé à la télé. Quand tu passes à la télé, tu deviens un peu con. De tout façon, je ne me suis jamais senti très à l’aise avec les professionnels de la profession. Les Inrocks se sont d’ailleurs construits contre ça. Mais j’avais des modèles : Michka Assayas – il m’obsédait, j’essayais d’écrire comme lui – François Gorin, Francis Dordor, Nick Kent, Julie Burchill du NME, Paul Morley de Manchester…

MAGIC : Tu n’as jamais eu l’envie d’être musicien ? 

JD Beauvallet : Non, il y avait suffisamment de musiciens qui me bouleversaient, je n’allais pas encombrer les bacs. Pour la petite histoire, on m’a fait jouer pour la première fois sur un disque il y a un mois ! Un groupe de folk nantais qui s’appelle Rum Tum Tiddles. La chanteuse londonienne, une amie, voulait que je joue de l’harmonica. Si on m’avait dit ça un jour, j’aurais éclaté de rire… A 16-17 ans, je me suis quand même acheté un synthé, un Korg MS20, pour faire comme Kraftwerk. Je l’ai toujours gardé, je le vénère, mais je sais à peine l’allumer et je n’arrive pas à en tirer le moindre son. J’ai réussi une fois à imiter le démarrage d’un train à vapeur, c’est mon exploit technique. Mais l’objet est tellement beau que je m’en fous. 

MAGIC : Ce sera donc passeur, comme le titre de ton livre. À quel moment as-tu eu cette vocation ? 

JD Beauvallet : Je sais parfaitement d’où ça vient. De ceux qui ont joué ce rôle pour moi, qui m’ont fait gagner des années, m’ont fait changer  de direction : Christian Deyriès et Frédéric Champault, des gens plus âgés que moi qui m’ont pris sous leurs ailes. Un môme de 12 ans avec des gens de 18 ans, ça serait sans doute mal vu aujourd’hui. Ils avaient des discothèques infernales. C’est comme ça qu’à 12-13 je me suis retrouvé à écouter Bowie, Lou Reed, le Velvet, John Cale, Nico…  Je me souviendrai toujours la première fois que Frédéric Champault m’a fait écouter une compilation du Velvet. Qu’est-ce que c’est que ce truc ? J’étais à la fois effrayé et fasciné. Je me suis toujours dit que si un jour j’avais la possibilité de renvoyer l’ascenseur, de faire la même chose, ce serait un super rôle à jouer… Après, il y a d’autres gens comme John Peel et Bernard Lenoir qui ont été des passeurs et que j’admire pour ça.

Quand je suis revenu à l’école de journalisme avec les premiers numéros des Inrocks, ils m’ont dit : « Ça ne marchera jamais avec un titre comme ça »

MAGIC : Comment rejoins-tu Les Inrockuptibles en 1986 ? 

JD Beauvallet : En rencontrant à Paris Christian Fevret, qui est vraiment le génie des Inrocks, qui a apporté de nouvelles idées, remis du charbon dans la chaudière. Il était fasciné par la vie en Angleterre, il n’avait que des informations de deuxième main, alors ce que je lui racontais l’a immédiatement intéressé. A l’époque, je suis des cours de journalisme à Tours mais je m’arrange pour repartir régulièrement « en stage » en Angleterre. Je n’étais pas le plus assidu mais les profs ont dû se dire qu’avec ma gouaille et mon envie d’en découdre, je pourrais peut-être m’en sortir. Je portais à l’école des colliers, façon Johnny Marr et les profs me disaient : «  Mais vous êtes complètement fous, si vous allez faire des interviews comme ça, les gens vont vous cataloguer. » Quand je suis revenu à l’école de journalisme avec les premiers numéros des Inrocks, ils m’ont dit : « Ça ne marchera jamais avec un titre comme ça ». Ensuite, ils ont été très contents de nous envoyer des stagiaires… 

MAGIC : Dans les Inrockuptibles, il y avait en exergue cette phrase de Tati : « Trop de couleur distrait le spectateur. » Un côté austère. A l’époque, Rock & Folk met Samantha Fox topless en une. Vous vous construisez en réaction à ça ? 

JD Beauvallet : Les Inrocks voulaient casser le cliché sexe, drogue et rock’n’roll qui n’avait plus raison d’être. Les anciens nous ont beaucoup reproché de tuer la vache sacrée, leur poule aux œufs d’or, d’avoir démystifié tout ça. Ils nous appelaient les jésuites. Inrockuptible, ce n’était pas un vœu pieux, c’était une déclaration d’intention. Nous avions interdit à tous nos journalistes de faire des voyages de presse. Le premier qui m’a parlé d’acheter un couve, je lui ai ri au nez. Je ne pensais pas ce que ça pouvait exister. Ça n’est jamais arrivé aux Inrocks. C’est vrai, on pouvait être rigoriste avec des conneries qui sont devenues des dogmes. Par exemple, le fait que l’on n’ait pas le droit d’utiliser le mot saxophone. On ne l’a pas utilisé pendant des années dans les Inrocks. C’était un pari, c’était très con. 

MAGIC : Les Inrocks ont été vus par beaucoup comme un temps du bon goût, branché et hautain… 

Alors qu’on ne l’était pas du tout. Je me souviens en avoir discuté avec le mec de Stupeflip qui m’avait raconté à quel point il nous haïssait. Il nous voyait au café à Paris et avait l’impression que la salle nous appartenait. On était des gars plutôt timides, pas très expansifs. On était des trous du cul dans ce qu’on écrivait par contre. On était dans la provocation, on voulait emmerder les vieux, on cherchait la chicore… 

MAGIC : Vous aviez quand même un respect des anciens. Je pense à votre interview de Leonard Cohen, à la compilation I’m your fan, à la façon dont vous l’avez fait découvrir à toute une génération…

La compilation I’m your fan, ça reste une fierté absolue. Je rencontre encore des musiciens qui me disent qu’ils ont découvert Leonard Cohen grâce à ça. D’ailleurs, Jeff Buckley me l’avait dit. Quand tu es chez un disquaire, que Jeff Buckley te sort le disque et te demande si tu connais et que tu lui montres ton nom dessus, franchement, là tu es fier.

MAGIC : De quoi es-tu fier justement ? 

JD Beauvallet : D’avoir permis de découvrir Miossec, du festival des Inrocks qui a pendant très longtemps proposé des choses en avant-première, d’avoir fait rentrer le street-art dans les Inrocks, c’était pas gagné d’avance… Je suis fier à chaque fois que des jeunes musiciens me disent qu’ils ont commencé à jouer de la guitare ou du synthé après avoir lu les Inrockuptibles, et ça arrive quand même souvent en France. Quand les Daft Punk te disent qu’ils lisaient les Inrocks quand ils étaient gamins, tu te dis que si tu as réussi à les influencer ne serait-ce que sur un millième de leur carrière, c’est génial, ça dépense l’entendement. Je pense aussi à des groupes comme Pulp qu’on a portés à bout de bras, qui ont été connus d’abord en France avant de devenir célèbres. Mais d’influencer des musiciens, c’est peut-être la plus belle récompense : Phœnix, Etienne de Crécy, tous ces mecs-là…

Interviewer Bowie est un rêve de gamin. A 12-13 ans, j’avais des questions que je voulais lui poser. Et j’ai pu le faire. Et il m’a répondu.

MAGIC : Tiens, en parlant de fierté, l’interview que tu as préférée faire ? 

JD Beauvallet : La meilleure interview c’est Bowie. Parce que c’est un rêve de gamin. A 12-13 ans, j’avais des questions que je voulais lui poser. Et j’ai pu le faire. Et il m’a répondu. Il y a plein de trucs qui m’intriguaient. Ma femme Sarah l’avait réécouté et m’avait dit qu’il ne cherchait qu’une chose : me séduire. C’était l’époque où sa carrière n’était pas glorieuse, aux débuts des années 1990 et il avait besoin de redorer son blason. J’ai utilisé ma vieille technique qui consiste à citer des noms de copains d’enfance, de proches et d’un seul coup, il se change, il retrouve son accent londonien de gamin. Pour moi, ça boucle quelque chose avec Bowie. 

MAGIC : Et celles que tu aurais rêvées de faire ? 

JD Beauvallet : Sly Stone, Prince, Kubrick… Aucune n’a été faite par les Inrocks. On avait fait un spécial Kubrick en interviewant sa veuve et son beau-frère. Louis Ferdinand Céline, ça aurait été chaud mais je pense qu’on aurait pu se parler. Et puis Beethoven juste pour lui parler de ses quatuors de violoncelles.

MAGIC : En travaillant aux Inrocks, tu as aussi découvert l’envers du décor. Que ce soit dans les studios, dans le business. Qu’est-ce que ça a provoqué chez toi ? 

JD Beauvallet : Côtoyer des stars, les coulisses, ça m’a jamais intéressé. Je n’y ai jamais été très à l’aise. J’ai toujours l’impression d’être un intrus, un pique-assiette… Par contre, j’adore être en studio et essayer de comprendre comment la musique se crée. De voir la musique réduite à des blocs sur un écran d’ordinateur, je trouve ça incroyable. Il y a un côté presque Kandinsky ou Mondrian. Hyper beau, hypnotique. 

MAGIC : Mais ce n’a pas tué le mystère ? 

JD Beauvallet : Même de voir l’envers du décor, dans les concerts et les studios, ça n’a jamais démystifié quoique ce soit. Au contraire, ça rend le processus encore plus mystérieux. L’inspiration reste un mystère absolu. Un jour j’avais demandé à Lana Del Rey si elle était rigoureuse sur sa discipline de travail. Elle m’avait répondu que tous les jours, elle s’assied à son bureau parce que si l’inspiration vient, il faut qu’elle sache où la trouver. J’aime beaucoup cette idée. 

MAGIC : Revenons aux Inrocks. Ne trouves-tu pas qu’il y a toujours eu une posture élitiste dans ce magazine…

Pas tant que ça quand même. On a continué à parler et défendre des groupes même quand ils sont devenus « commerciaux », un mot qu’on n’utilisait d’ailleurs jamais. Je pense à Oasis qui représente quelque chose d’important dans le rock anglais. Nous avons parfois eu des enthousiasmes bizarres, des couvertures étranges – je pense à celle sur Ruby (le projet trip-hop de la chanteuse Lesley Rankine, dont le premier album est sorti en 1995, ndlr). Qui se souvient de Ruby aujourd’hui ? Des fidélités bizarres, avec Coldplay par exemple, qu’on n’a jamais vraiment lâché. Quand on met Wu Lyf en couve, c’est vraiment un caprice de ma part. Je ne le regrette pas, parce que c’est un groupe fondamental…

Le fait que je relise et réécrive toute la rubrique musique, ça a unifié l’ensemble et ce n’était pas forcément une bonne idée.

MAGIC : En tant que rédac chef, n’es-tu pas devenu à un moment omnipotent ? Tu écrivais sous plusieurs pseudos, tout passait par toi…

JD Beauvallet : Totalement, c’était la dictature, c’est vrai. Je n’avais pourtant pas l’impression d’avoir le droit de vie ou de mort sur des disques ou des artistes. Mais aujourd’hui je me dis que certainement j’en faisais trop. Le fait que je relise et réécrive toute la rubrique musique, ça a unifié l’ensemble et ce n’était pas forcément une bonne idée. J’avais trop de métiers différents aux Inrocks : les chroniques, les interviews, toutes les relations avec les maisons de disque, les concerts et les festivals qu’on organisait, les coffrets, les bouquins… Ma théorie, c’était que si c’est pas moi qui le fais, ça prendra plus de temps pour l’expliquer. On avait commencé à quatre dans un bureau et on faisait tout. Du coup, on n’a jamais vraiment eu la capacité de déléguer. Ça nous a coûté notre santé et ça a aussi coûté au journal. Il y a des gens qui ont été frustrés de ne pas être entendus, écoutés, consultés…

MAGIC : Tu étais un peu l’homme à tout faire…

JD Beauvallet : Le Steve Albini ! La publicité m’appelait la boîte à idées. Je me souviens que pour une compilation, on avait eu un problème de droits, quelqu’un avait merdé et j’ai recontacté tous les managers des groupes pour éviter que l’on se fasse poursuivre. J’ai même dû appeler Ralf de Kraftwerk. On est tombé d’accord pour que les Inrocks sortent un numéro spécial à l’occasion de la parution d’une intégrale. Ce que je ne savais pas, c’est qu’il superviserait tous les textes et m’appellerait tous les soirs pour discuter du mot juste. Il parlait mieux français que moi !  

MAGIC : Tout ça dans un contexte toujours compliqué financièrement…

JD Beauvallet : Les Inrocks n’ont jamais gagné un sou. A un moment, on avait une centaine d’employés, on savait que c’était beaucoup trop mais on voulait continuer à embaucher et donner du boulot à nos potes, ce qui est une mauvaise idée, surtout quand tu ne veux rien leur déléguer. Mais je n’ai pas de regrets quand je repense à tous les voyages que l’on a faits, à toutes les rencontres. Je suis parti, en très bons termes, au bon moment parce que je n’aurais pas pu continuer physiquement. Je venais d’être diagnostiqué Parkinson.

MAGIC : C’est quand même une sacrée réussite éditoriale…

JD Beauvallet : Oui, bizarrement parce que ça a été fait par des branquignols, que ce soit les journalistes ou les financiers. C’était improvisé, très amateur. Le passage en hebdomadaire représente une bascule. Pendant deux, trois ans, je ne suis pas à l’aise avec ça, je trouve que ça va trop vite.. J’avais failli partir à Libération juste avant mais j’avais envie de tenter le pari de l’hebdo auquel je ne croyais pas du tout. J’avais peur que chacun devienne une île au sein du journal. C’est compliqué de parler au même endroit de mode et d’ultra-gauche. Je ne voulais pas que le journal devienne une succession d’îles. Il y a eu des chasses gardées. On est aussi devenu assez généreux sur les clichés…

Aller à des concerts à Brighton où je ne connaissais absolument personne, c’était une bénédiction.

MAGIC : Est-ce que le fait de partir à Brighton au milieu des années 1990 t’a empêché de péter un câble ? 

JD Beauvallet : Certainement. Déjà je n’aurais pas vu mes enfants grandir, ce qui est fondamental et puis je serais vraiment rentré dans le showbiz. C’était ma hantise absolue. Avant de partir, je ne pouvais plus aller à un concert sans saluer l’un et l’autre, à ne plus me souvenir qui ils étaient mais à leur parler quand même… Je serais devenu un connard, un sale type. Certains diront que je l’ai sans doute été mais je n’ai jamais été désagréable par plaisir. Je n’avais juste plus le temps de m’occuper des gens. Arriver à Brighton en 1996 m’a requinqué. Aller à des concerts où je ne connaissais absolument personne, c’était une bénédiction

MAGIC : Tu es parti là-bas pour suivre ton épouse Sarah. Comment vous êtes-vous rencontrés ? 

JD Beauvallet : C’était en 1986 à Newcastle, j’avais encore monté un dossier un peu bidon pour partir là-bas comme lecteur de français. Premier jour, première classe, je rencontre Sarah. Je faisais la conversation en français avec les étudiants. Mais je me demande si c’est légal : j’étais prof, elle était élève. Je suis allé voir le directeur du département français et il me dit : « JD, fraternisation à outrance. » J’avais carte blanche. Cela fait trente-cinq que l’on se connaît, trente ans que nous sommes mariés. Elle aime beaucoup la musique mais c’est un grand sujet de rigolade avec mon fils. Quand j’avais deux places de concert, elle voulait y aller, mon fils aussi et il disait toujours : tu y vas si tu connais le nom du chanteur. Elle ne s’en souvenait jamais.

MAGIC : Et tu as donc pu voir tes enfants grandir ? 

JD Beauvallet : Oui, j’en ai deux. Un garçon de 28 ans, obsédé de musique. A 12 ans, il allait voir tout seul Jonathan Richman en concert. Il travaille chez Pias à Londres. Et ma fille de 26 ans est dans la finance comme sa mère. 

MAGIC : Si je te dis que tu as un côté obsessionnel, ça te choque ? 

JD Beauvallet : Un côté un peu geek, oui. Et la maladie de Parkinson n’a pas arrangé les choses : c’est un des symptômes, tu deviens compulsif. Je l’ai toujours été en fait. Quand j’ai une passion, je veux tout savoir dessus. Avec le skateboard, je pouvais citer toutes les marques de planches, de roues, tous les skate-parks qu’il y avait en France alors que je n’y allais jamais. J’ai toujours été « obsessif » jusqu’à rendre mes frères fous. Il y a des étés en vacances en Corrèze où je ne parlais que d’un sujet. Cela a été pareil quand je me suis passionné pour le street-art. Je ne pensais qu’à ça, j’ai contacté des milliers d’artistes dans le monde entier…

MAGIC : Ce côté obsessionnel, ce besoin de tout savoir sur un sujet, c’est par peur d’être pris à défaut ? 

JD Beauvallet : Oui, sur la musique, cela a été tout à fait ça. Je me souviens très bien que très jeune, ça m’énervait de ne pas pouvoir reconnaître tout ce qui passe à la radio, de ne pas pouvoir dire : ça, c’est les Stones, ça c’est les Who, ça c’est Bowie, ça c’est Lou Reed… Du coup, je me suis plongé dedans de manière obsessionnelle, j’allais beaucoup à la bibliothèque emprunter des disques et j’avais des voisins qui ont été généreux en coups de main pour me guider. 

MAGIC : Il y a aussi une chose que tu sembles ne jamais avoir perdu, c’est ton enthousiasme. Comme ça s’entretient ? 

JD Beauvallet : Il suffit que je tombe sur un truc qui m’excite : les Viagra Boys, Les Districts, Fontaine DC… C’est vrai que je me suis dit que j’étais  peut-être fini pour le rock. J’écoute beaucoup des musiques très douces, assez sombres : Johan Johansson, Max Richter, William Basinski… Si les Pixies arrivaient aujourd’hui, est-ce que je serai aussi excité ? Et puis tu tombes sur les Viagra Boys… De temps en temps, quand je suis tout seul, je réécoute les Buzzcocks et les Ramones à fond. Il y a toujours des jeunes groupes qui me fascinent : le collectif anglais Sault par exemple, très mystérieux. J’aime beaucoup ces histoires de collectif, comme avec le Wu-Tang et Massive Attack, où tu ne connais pas les rôles des uns et des autres, comment la musique est fabriquée…

Max Richter ou Talk Talk, c’est un peu la dernière étape avant le silence.

MAGIC : Mais tu ne te reposes jamais en fait ? 

JD Beauvallet : Je dors peu, je suis insomniaque et j’ai toujours la peur de rater quelque chose. J’ai tendance à passer mes nuits sur Internet pour tout choper, pour tout comprendre. Et quand j’ai besoin de dormir, je dors. Une sieste de dix minutes et c’est reparti. Enfin, je dis ça, j’ai quand même fait un arrêt cardiaque il y a sept-huit ans. Ça faisait des semaines que je ne me sentais pas bien et quand je suis arrivé aux urgences, mon cœur battait à 250… Ils l’ont arrêté, ils l’ont rebooté. Il a redémarré avec une belle forme et puis c’est reparti en jazz-rock… Depuis, je prends des médicaments et puis quand ça va trop vite, j’écoute Max Richter, de la musique contemplative… La contemplation ne me dérange pas, le silence ne me dérange pas. Avec une musique qui accompagne le silence c’est encore mieux. Max Richter ou Talk Talk, c’est un peu la dernière étape avant le silence.

MAGIC : Tu le dis de façon un peu lourde…

JD Beauvallet : C’est lourd forcément. Quand j’ai été diagnostiqué Parkinson, j’ai décidé de ne pas me laisser faire. Y a des trucs sur lesquels je ne peux pas lutter mais sur le reste, je m’engage à fond. On fait de l’escalade, de longues marches en montagne. J’ai décidé de faire un gros fuck off. Je me doute que la fin de ma vie ne sera pas très agréable… Ce qui m’inquiète le plus, c’est de perdre la mémoire, de perdre la boule et de finir par écrire comme Philippe Manœuvre (il éclate de rire). Je plaisante, je l’aime beaucoup. Il a toujours été d’une bienveillance à mon égard assez surprenante.

MAGIC : Tu te prépares quand même au pire ? 

JD Beauvallet : Je dis souvent qu’en se préparant au pire, on ne peut pas être déçu. Ça énerve beaucoup Sarah quand je dis ça. Elle est plus affectée que moi par la maladie. Elle ne comprend pas comment j’arrive à en plaisanter. Je suis tout sauf fataliste. Disons que je suis mélancolique léger. J’ai appris ça dans le nord de l’Angleterre, où il y a ce fond de mélancolie dans l’architecture, les mentalités, dans la musique, même dans certaines des chansons d’Oasis les plus emphatiques…

MAGIC : Surtout sur leurs faces B…

JD Beauvallet : Voilà, je suis une face B. Ça me va très bien ! (rires)

JD BEAUVALLET, Passeur
Ed. Braquages, 280 pages
Avec une préface et des photos signées Renaud Monfourny.
22 € (ou 30 € avec un 45 tours limité Daho/Miossec)
www.leseditionsbraquage.com

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