Jaakko Eino Kalevi – Jaakko Eino Kalevi

(Weird World Record/A+LSO/Sony Music)

En ce XXIe siècle bien entamé, pessimistes et tragédiens pleurent la disparition du mystère. Ça nous tombe tout cuit dans le bec. Nous ne connaissons plus le plaisir de chercher des semaines, des mois, des années parfois, telle œuvre rare ou tel artiste légendaire ou totalement inconnu. Assumant notre côté vieille école, on rage devant la raréfaction des disquaires et la désertification des médiathèques. La faute à qui ? À Internet pardi !

C’est partiellement vrai, donc un peu faux. Si cette surabondance de sorties, toutes immédiatement écoutables ou presque, peut décourager voire écœurer, elle se transforme également en inextricable forêt dans laquelle on s’égare rapidement. Et c’est là qu’interviennent les labels, petits ou grands. Dans le meilleur des cas, ceux-ci jouent les défricheurs, ratissent et déboisent. C’est comme ça, et tous les kilo-octets du monde n’y pourront rien changer.

Pas sûr du tout (du tout !) que l’on aurait un jour entendu les chansons de Jaakko Eino Kalevi si la maison Domino n’avait pas pris sous son aile le jeune homme. C’était en 2013, lorsque la sous-division Weird World Record (Washed Out, Peaking Lights, How To Dress Well) publia le EP Dreamzone, petit précis d’électronique désaxée et de funk spatial, bardé de mélodies chewing-gum et acidulées.

Appâté par le goût de ce malabar interstellaire, on remontait le fil sur la Toile – finalement bien pratique – pour découvrir que la carrière du Finlandais, chauffeur de tram à mi-temps, était déjà sur les rails. Apparitions dans un groupe d’electro dub, single partagé avec ses dispensables compatriotes du Corps Mince De Françoise, curiosités publiées sous son patronyme devenues introuvables… De toute façon, aucune n’arrivait à la cheville de cet album mixé par les mains expertes de Nicolas Vernhes (Dirty Projectors, Matthew Dear, Animal Collective).

De l’ouverture Jek (belle façon de se présenter sur fond de basse grésillante, de cuivres soul et de voix haut perchée) à Ikuinen Purkautumaton Jännite (final “kubrickien” que susurre en finnois Sonja Immonen, évoquant les synthétiseurs de Wendy Carlos avant un décrochage motorik), ce disque varie les humeurs et les couleurs.

Les dénominations se bousculent – new-wave, synthpop, dream pop – et les adjectifs se pressent au portillon : smooth, laid-back, détendu, sombre, sensuel, synthétique, organique, chaleureux… Aucun ne saurait parfaitement définir telle collection de chansons. Inclassable mais classieux, le Finlandais chevelu se joue des genres et des écoles pour proposer de douces rêveries chantées d’une voix de tendre crooner.

La sophistication de l’ensemble (les synthés, les rythmes cliniques) s’inspire d’un pan de la musique eighties qu’on ne fréquente guère. De même, ces guitares fiérotes qui transpercent Mind Like Muscle renvoient aux as de la six-cordes qui ont vendu leur âme pour quelques notes de plus, façon Chris Rea. Un instant, on imagine Jaakko en cousin frigorifié des Américains Ariel Pink ou John Maus, ces brindezingues surdoués qui jouent avec les limites du goût.

Moins machiavélique, plus innocent, le Scandinave laisse remonter ces réminiscences à la surface sans y prêter attention. Il peut composer l’air de rien un hit mineur qui séduirait plus d’un faiseur de beats (Deeper Shadows, ligne de basse hypnotique, flûtiaux, rythmes hip hop et ambiance R&B) pour mieux s’enfoncer dans un blues enfumé (Don’t Ask Me Why, sorte de Pulp “gainsbourien”) avant de confectionner une pépite disco reggae, comme une rencontre entre King Tubby et Bernard Fèvre (Hush Down).

Hors du temps, des genres et des modes, Jaakko signe une œuvre aussi personnelle que profondément mutique. Elle ne dit rien sur notre monde, ni sur son auteur. À chacun de l’apprivoiser, lové dans son atmosphère cotonneuse. La suite sera-t-elle à la hauteur ? Vu sa prolixité, on n’est pas près d’avoir fini de déterrer des merveilles, de remonter à la source des œuvres du musicien. La suite, finalement, n’est pas si importante.

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