Timber Timbre – Hot Dreams

C’est une révolution de velours, de celles que seuls les plus grands peuvent mener sans trembler. Le geste sûr, en trois temps : étrangler les références au folk, ressusciter les fantômes du rock’n’roll et de la soul, puis s’engager sur des voies neuves à la faveur d’un travail véritablement collectif. Il a d’abord fallu flinguer l’image d’Épinal, celle du songwriter dans sa cabane au Canada. C’est Taylor Kirk, seul dans la forêt, sur un terrain où il travaillait pour des amis. Encore sous le choc de la découverte de l’anthologie folk du label Smithsonian Folkways, il y enregistre Cedar Shakes (2006). Même méthode deux ans plus tard pour Medicinals (2007), à la maison. Quatre pistes, quelques instruments et cette idée de produire des chansons impossibles à dater. C’est probablement le fil rouge dans le parcours du Canadien, poussé aujourd’hui à un point stupéfiant. Pour en arriver là, il y a eu Timber Timbre, publié en 2009 à domicile et en 2010 en Europe. Stupeur et tremblements, révélation pour un public qui ne comprend pas forcément que le désormais trio a tourné le dos au folk et à la cabane. Squelettique et blafarde, la musique évoque le rock’n’roll tel qu’il a traversé les décennies, réduit à sa plus simple expression. Orgue, dulcimer, rythmique spartiate et guitare écorchée accompagnent cette voix comme sortie d’outre-tombe. Timber Timbre tourne alors beaucoup, étoffe et muscle ses compositions. Toujours seul aux commandes de l’écriture, Taylor Kirk vise ensuite le doo-wop sur le magnifique Creep On Creepin’ On (2011). Claviers, cordes, cuivres, chœurs malades, l’album signe en quelque sorte un nouvel acte de naissance pour Timber Timbre, devenu un véritable groupe, fasciné par le travail en studio. La révolution arrive aujourd’hui à son terme avec Hot Dreams, qui voit le multi-instrumentiste Simon Trottier imprimer une marque neuve, injecter à l’édifice quelques-unes de ses obsessions musicales. C’est la première fois que Taylor Kirk partage la composition, et elle ne ressemble désormais plus à grand-chose de connu.

Entouré d’autres musiciens, le trio a réinventé un style et un son, associant économie narrative, tension nue et opulence instrumentale. C’est un tour de force paradoxal. La tension naît de l’écart entre les intentions premières et les circonstances de l’enregistrement. Timber Timbre voulait un cinquième LP minimaliste et épuré en contrepoint du précédent, mais à portée de mains, à quelques mètres de l’un des deux studios où il a enregistré ces dix morceaux poisseux, se trouvait un musée avec une mirifique collection d’instruments, notamment beaucoup de claviers. Une partie d’entre eux se retrouve sur des chansons toujours alanguies entre rock’n’roll et soul, toujours traversées par une friction électrique et inquiétante qui doit aussi au jazz. On pense parfois à Tindersticks, qui partage cette capacité à détruire les formats, à ne pas faire sonner proprement des titres très arrangés. Car c’est bien ce qui saisit ici, rien n’est joli ou facile, c’est même un peu sale. En ouverture, Beat The Drum Slowly pose parfaitement les bases du LP avec un rythme à la fois moite et martial, cordes et claviers effrayants, bruitages atmosphériques pour une mélodie suprême que l’on perd puis retrouve. On lira avec intérêt le Selectorama de Timber Timbre avec les choix très éclairants de Simon Trottier. Son goût pour les musiques répétitives, les formats longs du rock progressif ou du post-rock, les instrumentaux et le jazz moderne, tout cela nourrit les formes nouvelles revêtues par Timber Timbre. Les morceaux de bravoure se suivent avec des variations de rythme et d’intensité maîtrisées. La puissance d’Hot Dreams vient aussi de sa construction parfaite. Voir l’enchaînement stupéfiant entre la dérive soul du titre éponyme et la nervosité de Curtains!? à l’arrière-goût métallique. Voir l’instrumental Resurrection Drive, Pt II zébré du saxophone de Colin Stetson, qui ouvre sur l’ampleur douce et chaleureuse de Grand Canyon, ballade américaine magique – histoire de rappeler que Taylor Kirk a jeté les bases de ces chansons en Californie. L’homme n’a jamais aussi bien chanté, il faut le souligner, parfait crooner sur This Low Commotion et plein de tension dramatique sur The New Tomorrow. Cette musique a une vraie dimension cinématographique, c’est entendu. Rêve ou cauchemar en 35mm, support à tous les scénarios, érotiques ou meurtriers.

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