Mine de rien, Sébastien Tellier enchaîne les albums plus vite que ses faux airs de barbu dilettante pourraient le laisser penser. Pour son troisième LP en deux ans, le chanteur et jeune père de famille a trouvé au Brésil une nouvelle source d’inspiration musicale pour composer un disque autour de l’enfance, passée ou fantasmée. Disque autobiographique, ensoleillé et presque exclusivement en français, L’Aventura redonne des couleurs au paysage hexagonal. Retour avec l’intéressé sur six chapitres d’une discographie essentielle. [Interview Franck Vergeade].

L’INCROYABLE VÉRITÉ (2000)


J’avais vingt-trois ans lorsque j’ai enregistré mon premier album. La toute première édition en vinyle est parue deux ans plus tard, en 2000, chez Record Makers, et la sortie officielle en CD a eu lieu l’année suivante. Bien évidemment, cet album a occupé toute ma vie d’avant, pour apprendre la musique – certains sortent des disques sans passer par là, ils sont informaticiens. (Sourire.) J’étais coupé du monde du showbiz, même si mon père avait joué avec des musiciens de Magma lorsqu’il était plus jeune. Je me sentais complètement isolé. J’étais prêt à exploser comme un mec de banlieue (dont je suis originaire), j’étais furieux, enragé contre la société qui ne m’acceptait pas. Je me considérais déjà différent des autres. L’Incroyable Vérité est le résultat de toutes ces choses-là. C’est un disque à la fois très sombre et très doux, on y trouve autant de ressentiments que d’espoirs. Je suis plein de paradoxes, c’est ma grande marotte. (Rires.) À l’époque, Daft Punk était au top – le groupe l’est toujours d’ailleurs – avec des singles qui tabassaient comme One More Time alors que j’avais décidé d’enregistrer un album entier sans batterie. Ce n’était pas stratégique, c’est simplement que j’adore ce qui est unique. Avant même de signer mon premier contrat discographique, j’ai toujours cherché à être différent, mais surtout au-dessus. J’agis sur des pulsions. Fantino est le premier morceau à avoir vu le jour, il était d’abord paru sur la compilation Source Rocks (1998), aux côtés de ceux de Phoenix ou Rob.

Avec Fantino, c’était la première fois que mon entourage m’encourageait dans la voie de musicien. Je pense en particulier à Mathieu Tonetti, un ami réalisateur de clips un peu zinzin que je fréquentais depuis l’âge de seize ans et qui me soutenait moralement. Il m’a galvanisé. C’est d’ailleurs avec lui que j’ai écrit les paroles de L’Incroyable Vérité. Comme j’ai toujours aimé les grandes fresques, deux trilogies y figurent : Trilogie Chien et Trilogie Femme. J’avais envie de me dévoiler complètement, telle une mise à nu sans contrôle. Je n’avais aucune conscience du business. En rendez-vous, j’interrogeais les personnes en face de moi pour savoir si mes chansons avaient une chance de passer sur NRJ. (Sourire.) Bref, j’étais totalement largué. Idem pour la scène où il m’a fallu du temps pour prendre du plaisir. Ma première apparition publique était au Duc des Lombards, à Paris, en 2001. Je me souviens que c’était n’importe quoi. Je me réfugiais derrière ma barbe et mes cheveux sans dire un mot. J’avais honte de moi, j’avais l’impression d’être pitoyable, je pensais réellement à des suicides. Les concerts me tétanisaient. Pendant la tournée américaine de Air, on a commencé à me dire que j’avais du “charisme”, le mot magique qui a servi de révélateur. J’étais le premier surpris de dégager une telle impression. J’ai donc pris progressivement confiance en moi et construit un personnage. Dans L’Incroyable Vérité, ma personnalité est effacée. On peut presque parler d’un disque d’arrangeur.

POLITICS (2004)


La Ritournelle
est le morceau central de Politics. Comme je le raconte dans le livret, c’est la seule chanson d’amour au milieu d’un répertoire inspiré par la politique. Car contrairement à ce que l’on nous sert en permanence, l’amour devrait être la motivation première des politiques, cela permettrait de garantir la paix. Mon disque a été mal reçu parce que j’expliquais mal le concept et la genèse de Politics. Je suis toujours à 100% dans ce que je fais, avec son lot de pulsions et de motivation, sans forcément réfléchir à la complexité de l’œuvre. Je n’ai jamais été aussi conceptuel sur un album. Politics est une campagne politique qui commence sur les chapeaux de roue avec des cuivres et des confettis, et qui se termine mal avec les morceaux Ketchup Vs Genocide et Zombi. Dans ce dérapage contrôlé final, j’ai fait exprès de composer de la mauvaise musique mais je n’ai pas été compris. J’étais très déçu parce que je trouvais mon idée géniale, comme la fin ratée d’un film dément. Mais les gens ont d’autres choses à faire que de penser à ma musique. En concert, j’avais une superbe équipe avec notamment Tony Allen à la batterie et Rob aux claviers.

Certes, on avait complètement foiré notre passage aux Trans Musicales 2003, qui précédait de quelques semaines la sortie de Politics. À cette époque, chaque ratage était une tempête dans ma vie. Avec l’expérience, je suis devenu beaucoup plus serein : quand il y a du vent, mon petit bateau change à peine de cap. Cette prestation aux Trans m’a vraiment démoli, plus personne ou presque n’a voulu me faire jouer, j’étais mieux chez moi. Pour revenir à La Ritournelle, c’est un titre que j’ai composé en dix minutes. Surexcité, je l’ai fait écouter à mes potes Mathieu Tonetti et Rob. Ils étaient épatés, tout comme Marc Teissier du Cros, mon partenaire de toujours chez Record Makers. Un beau jour, je croise Jan Ghazi, un directeur artistique, qui m’apprend que Tony Allen habitait alors à Paris ! Le mythe, l’inventeur de l’afrobeat, ma star de batterie vivait donc tout près de moi. Lorsque Tony Allen a joué en studio sur La Ritournelle, avec son groove implacable, la composition a pris une autre dimension. On ne pourra plus jamais reproduire ce miracle… Il paraît qu’il y a des gens en France ou à l’étranger qui se marient sur La Ritournelle. Une semaine après la fin du mixage de Politics chez Zdar, le plafond du studio s’est effondré sous le poids de la grêle qui était tombée dans le XVIIIe, en plein sur mon matériel. (Sourire.) J’avais perdu tout mon matos mais je tenais mon deuxième album !

SEXUALITY (2008)


Il y a un côté monolithique dans un album-concept alors que je suis précisément l’inverse. Je suis tout sauf un esprit rigide, c’est pourquoi je prends autant de plaisir à multiplier les projets et autres collaborations dans ma discographie. Par exemple, la bande originale du film Narco (2007) m’a pris treize jours – enregistrement compris. J’ai une affection particulière pour celle de SteaK (2007), le premier long-métrage de Quentin Dupieux. C’est fort dommage que la musique de film soit devenue ce qu’elle est aujourd’hui. Pourquoi les réalisateurs utilisent-ils toujours de la grosse soupe ? Pourquoi sont-ils aussi frileux que leurs producteurs ? En France, on a pourtant la chance d’avoir encore des studios, une certaine intelligence et un background de folie. Moi, j’adorerais former un couple artistique avec un réalisateur comme Gaspar Noé. Je cherche désespérément mon alter ego au cinéma. Il faudrait que le John Woo français existe. Pour Sexuality, j’avais très envie de parler de cul pour me retrouver dans un univers différent de celui de la politique spaghetti. Quand j’ai composé ce disque, j’ai rencontré l’amour avec Amandine, ma future femme. J’étais très amoureux, c’était un volcan de cul ! (Rires.) Je me suis donc beaucoup raconté à travers Sexuality parce que c’était le vrai parfum de ma vie. Pour la première fois de ma carrière, on a décidé de me faire produire, en l’occurrence par Guy-Man de Daft Punk. J’étais ravi de travailler avec lui parce que c’est un Dieu. D’autant que, comme ils disent dans les émissions culinaires, j’avais trouvé le bon assaisonnement pour mes compositions : c’était frais, bien relevé avec un soupçon de poésie. Grâce à Guy-Man, j’ai découvert une nouvelle manière de faire – je n’aurais absolument pas produit ce disque ainsi.

C’était formidable, j’avais l’impression d’être à l’école. Il mettait sa patte par petite touche pour rendre chaque extrait hyper sexy. C’est l’homme aux doigts d’or de notre époque, il sait faire la connexion entre l’âme du créateur et l’âme du public. Je l’admire. Il y a vraiment très peu de Français qui, comme lui, ont une vision universelle de la musique. Sans vampiriser son talent, j’ai énormément appris. Ce fut une étape décisive dans ma discographie. Jusque-là, la musique représentait avant tout une grande aventure intérieure. Sexuality a bien marché avec des morceaux qui fonctionnent comme Roche, L’Amour Et La Violence – ma chanson préférée – ou Divine, avec lequel j’ai représenté la France à l’Eurovision. Ce succès m’a fait plaisir, surtout avec un album sur le sexe. Je me suis enfin senti aimé par le public, reconnu dans la rue. Grâce à Sexuality, j’ai pu repartir en tournée internationale et j’ai réussi à me décomplexer. Pire que le trac – deux heures avant un spectacle, j’ai envie de pisser, de vomir, j’ai chaud, j’ai froid –, je ne supporte pas les imperfections de mon art car elles me paraissent plus grosses que toutes ses qualités. Elles sont ma source de malheur. Dans les loges après un concert, ce n’est pas Mötley Crüe avec des putes et des bouteilles de gin partout, ce sont plutôt des moments de remise en question, parfois assez sévère. De toute façon, je n’aime pas les artistes qui sont contents d’eux-mêmes. Comment peut-on être satisfait de son art ? Moi, je me prends pour un mec au niveau, mais je déteste tous mes disques. (Sourire.) Je surfe sur ma haine pour avancer.

MY GOD IS BLUE (2012)


Encore une fois, je fais un art de pulsion. Passer du sexe à Dieu ne relevait pas du contrepied. Je pense sincèrement que la foi peut constituer une piste pour un mec qui se ravage la tête en boîte ou qui répare des bateaux. My God Is Blue était donc un message adressé aux jeunes et aux gens de ma génération, même s’ils ne m’écoutent pas ou ne savent pas qui je suis. (Sourire.) Loin de moi l’idée de sacrifier sa vie pour Dieu, mais il faut laisser une petite place dans sa tête pour la spiritualité. J’ai voulu faire produire le disque par Mr Flash, qui est un immense taré, un vrai fou. (Sourire.) Nous avons opté pour un son actuel, donc éphémère, comme s’il s’agissait de la bande originale d’un film moderne tel que Battleship (2012) ou Avatar (2009), pour sortir des bandes-son seventies inspirées par François de Roubaix ou Michel Colombier. De ce côté-là, Mr Flash a fait un boulot énorme. On entend tous ces sons digitaux que l’on retrouve au cinéma. Il y avait une froideur recherchée dans les guitares, comme les vitraux d’une cathédrale. L’équilibre était fragile. Même si ce fut une œuvre difficile à réaliser, car la folie de Mr Flash s’ajoutait à la mienne, j’ai eu un impact fabuleux avec My God Is Blue.

Je me souviens des 500 000 vues en un week-end pour le clip de Cochon Ville. Sans oublier Pépito Bleu ou le site de l’Alliance Bleue. J’avais réussi médiatiquement mon coup. Dans les maisons de disques, on m’a souvent mis en garde : “Attention, ton message est plus fort que ta musique !” Mais ce qui prime avant tout, c’est l’âme de l’artiste qui transpire. Daft Punk, c’est Spielberg. Moi, je suis plutôt Claude Chabrol. (Sourire.) Et tant pis si le message n’a pas été spécialement compris parce que j’ai fait le mariole en toge. Les mecs pointus savent que je suis un mec cool, les autres me prennent pour un fou. Je suis monté trop haut pour eux. Tout le monde n’a pas la chance d’aller à Coachella ou de fréquenter les soirées les plus branchées de Londres ou de Tokyo. Je ne suis plus obsédé par le succès populaire, j’ai été rassasié avec Sexuality. J’ai désormais placé mon ego dans ma liberté. Je peux parler d’un détail de ma vie en compagnie d’un orchestre philarmonique. Je fais tout ce que je veux et surtout pas comme les autres. C’est ma plus grande fierté. Je suis un artiste libre.

CONFECTION (2013)


Confection
est né après le décès de ma grand-mère. Pendant son enterrement à Calais, j’étais autant ému par sa disparition que par l’élasticité de la mort : on met en bière son corps et en même temps on sent son âme qui papillonne. Après les funérailles, j’ai composé la première chanson du disque, qui s’intitule Adieu, avec le son de basse très grave et la voix aiguë de la chanteuse lyrique. Pendant cette période de deuil, je continue à enregistrer sans but précis d’autres thèmes au piano, qui surgissent dans une veine à la François de Roubaix. Parallèlement, Sylvie Verheyde me contacte pour réaliser la bande originale de Confession D’Un Enfant Du Siècle (2012), un film avec Charlotte Gainsbourg et Peter Doherty. Je me lance sans trop lire le scénario puisque je comprends rarement grand-chose. Les thèmes déjà composés correspondaient bien à l’atmosphère de ce film romantique en costumes, alors je les ai déclinés dans différentes versions en fonction des images. Certes, on peut dire que ma bande-son a été refusée, mais j’étais tellement choqué que certaines plages ne plaisent pas à la réalisatrice et à la production que je me suis totalement retiré du projet. C’est horrible de tuer des grands moments magnifiques. Cet album est donc un accident total, d’où son titre trouvé par Jean-Baptiste Mondino (qui a réalisé la photo de la pochette) puisque c’est une collection rafistolée de morceaux divers. Sa cohérence vient de l’unité instrumentale : même orchestre, même pianiste. En sortant Confection dans le commerce, la chanson pour ma grand-mère est devenue publique. C’est plus beau que de composer un sale morceau dancefloor.

L’AVENTURA (2014)

Marc Teissier du Cros n’a jamais été aussi présent que sur L’Aventura. Ce disque correspondait à mon envie de produire à nouveau. Ça commençait vraiment à me manquer de ne plus être aux manettes, de regarder les autres régler leurs instruments. J’adore être producteur : c’est la grande envie mentale ! Marc m’a suggéré de confier les arrangements de cordes à Arthur Verocai, une figure de la musique brésilienne. Il m’a émerveillé comme lorsque j’ai rencontré Christophe, Jean-Michel Jarre – qui m’a d’ailleurs prêté son studio à Bougival pour enregistrer les synthés – ou Guy-Man. Ce sont des personnes qui sortent de la norme. Je tiens à préciser que j’ai réalisé moi-même tous les arrangements de flûte, qui sont superbes. (Sourire.) J’ai initié les premières compositions de L’Aventura pendant l’enregistrement de My God Is Blue. Cela faisait longtemps que je cherchais la recette musicale pour évoquer le thème de l’enfance. Les accords sont complexes, mais le résultat est léger, dansant, joyeux et parfois mélancolique.

Mes parties de guitare et de basse sont très techniques, mais en les écoutant, on a l’impression de manger une merguez. (Sourire.) Je me suis retrouvé dans un univers où j’étais à l’aise. Avec l’enfance, j’embrasse un nouveau thème universel et aussi générationnel puisque je parle des années 70, du dessin animé Les Mystérieuses Cités D’Or que je regardais à la télé le mercredi après-midi. J’avais envie de retrouver la saveur de mon enfance, jouée sur de la bonne musique. Comment peut-on espérer un meilleur équilibre ? La musique est mon miroir et je sais exactement comment je vais à travers elle. Chez moi, je suis toujours en train de pianoter, de prendre ma guitare… J’aime bien aussi ne rien faire. Si je n’étais pas musicien, je serais sans doute devenu dealer. Parce que c’est du fric facile sans trop se faire chier. (Rires.) Ce n’est pas de la provocation de dire ça, mais je n’aime ni l’autorité ni les horaires. Je ne peux pas bosser pour quelqu’un d’autre que moi. Ou alors je serais devenu fou.

Un autre long format ?