Avec "Nothing’s About to Happen to Me" se referme une quadrilogie sur l’impuissance face au monde : psychique sur “Be the Cowboy” (2018), systémique sur “Laurel Hell” (2022), spatiale sur “The Land Is Inhospitable and So Are We” (2023), et désormais domestique.
Il a fallu laisser mûrir ce disque avant d’être à l’aise à l’idée d’asséner cette accroche, mais nous y sommes : si Weyes Blood vous manque, jetez-vous sur Nothing’s About to Happen to Me, le huitième et dernier album de… Mitski. Non qu’on veuille ici remettre une pièce dans la machine médiatique est algorithmique enfermant les deux chanteuses (mais aussi Lana Del Rey et Phoebe Bridgers), à leur grand dam, dans le sad girl ecosystem, ce style, qu’elles nourrissent, composé de paroles mélancoliques, explicites sur le mal-être contemporain, déversé sur des sonorités qui modernisent l’americana. La présence en cabine du producteur Drew Erickson, que Mitski et Weyes Blood se partagent, n’explique pas tout des ressemblances qui nous ont saisis dès les premières notes du premier morceau In a Lake. La grâce des mélodies, la maîtrise d’arrangements ambitieux et un timbre qu’on n’a jamais senti si jumeau auront rythmé toute l’écoute de Nothing’s About to Happen to Me. Cela raconte probablement l’attachement presque inconditionnel de Magic à Weyes Blood depuis dix ans désormais ; mais pas seulement.
N’en déplaise aux deux artistes si ce message les atteint – il leur déplaira, nonobstant le respect qu’elles se vouent – l’on soutient que cette comparaison est un point d’entrée pertinent sur le plan esthétique, à défaut de l’être absolument sur le plan thématique. Album concept autour d’une femme enfermée dans son intérieur avec la poussière et les chats (mais aussi les insectes), Nothing’s About to Happen to Me ne s’en insère pas moins dans l’œuvre, puissante et cohérente, de l’artiste indé la plus puissante de son époque. Nothing’s About to Happen to Me forme une quadrilogie sur le thème de l’impuissance face au monde : l’impasse est cette fois domestique, après avoir été psychique (Be the Cowboy, 2018), systémique (Laurel Hell, 2022) et spatiale (The Land Is Inhospitable and So Are We, 2023). Mitski chronique, en moins de 35 minutes, l’impossibilité de se sentir protégé, même chez soi, alors qu’on en aurait tant besoin.
Le vocabulaire enfermant de la structure domestique rythme les textes : “Walls” (murs), “Ceiling” (plafond), “Lock” (verrou), “Dust” (poussière) reviennent en permanence pour délimiter une frontière physique entre le «soi» et le «bruit» extérieur. La maison est un organisme certes vivant, certes exempt d’âme humaine à laquelle ne pas s’exposer, mais il n’en reste pas moins hanté par la promesse du surplace, sinon de la sidération statique, perceptibles dans le titre. L’aliénation ressentie face à la toute puissance du téléphone mobile (Where’s My phone?), à travers un instrumentarium quasiment classic rock, où même cet outil perçu comme notre cerveau externe sonne comme un parasite, reste une des mises en sons les plus brillantes entendues cette année. OK, on n’imagine pas exactement Weyes Blood dans cet exercice-là (pas plus que celui du très nineties That White Cat), mais le disque se rattrape bien vite avec Dead Woman, Instead of Love, Charon’s Obol ou Lightning.