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I Lie to You
Micah P. Hinson
Ponderosa Music

Chronique : Micah P. Hinson, ce qui creuse rend plus beau

Sur son onzième disque enregistré en Italie, l'Américain Micah P. Hinson touche des sommets du fond de ses fêlures. "I Lie to You" est l'album de la semaine de Magic du 2 décembre 2022.

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Depuis la révélation que fut The Gospel of Progress en 2004 et malgré un parcours miné (la pauvreté, les addictions, un accident automobile lui brisant durablement les deux bras), Micah P. Hinson n’a jamais lâché la musique. Neuf albums ont suivi, accueillant les beautés qui s’échinaient parfois à fuir la marche de sa vie ; voici aujourd’hui le onzième, un des sommets de sa discographie, le bouleversant I Lie to You. La base des chansons en fut enregistrée en cinq jours et cinq nuits dans une pièce nue, quelque part dans l’Irpinia, en Italie du Sud. C’est là que se situa l’épicentre du séisme meurtrier de 1980 et l’on se dit que c’est un décor idéal pour les chansons de Micah P. Hinson : au cœur de décors majestueux se nichent les fêlures souterraines et se tapit le drame. À la silhouette d’Hinson, on se surprend alors à superposer celle de Leonard Cohen dans sa chambre grecque d’Hydra un demi-siècle plus tôt ; on pense à l’exil européen des deux Américains, au soleil qui délave les souvenirs et au sel qui brûle les plaies. On pense à cette solitude d’où sont nées tant de grandes chansons, aux teintes bleuies de la nostalgie, au miracle de cette beauté qui se fait jour et s’échappe.

S’ancrant dans la voix et la guitare (occasionnellement le piano) du songwriter, le multi-instrumentiste (croisé par exemple chez PJ Harvey) et réalisateur artistique Alessandro “Asso” Stefana a offert à chacune des dix chansons de I Lie to You son univers propre, puisant dans un instrumentarium très large et varié, soumis à une prise de son soignée. Asso en joue lui-même une majeure partie (banjo, pedal steel, piano, guitares, orgue, basse, mellotron et bouzouki n’en constituent pas la liste exhaustive), aux côtés d’invités italiens et de compatriotes d’Hinson, tels le percussionniste John Convertino (Calexico) et le contrebassiste Greg Cohen (lié à Tom Waits). Sitôt entendues, il est des atmosphères qui s’imposent et sont la signature des grands disques ; ainsi, les claquements de fouet et danses de lasso des guitares de Find Your Way Out, l’errance titubante et solitaire de la guitare sèche de The Days of My Youth, le soleil couchant des cordes de What Does It Matter Now?, le chef-d’œuvre du disque. Comme souvent dans la musique de Micah P. Hinson, les cordes s’invitent (elles sont ici réglées magnifiquement par Raffaele Tiseo) et achèvent de faire chavirer le cours vacillant des chansons. Le velours des arrangements, plutôt qu’adoucir leur peau, en révèle, en un phénomène d’éclipse, les crevasses, les cicatrices, les engelures.

Parmi les dix titres de l’album figurent trois reprises : Please Daddy Don’t Get Drunk This Christmas (empruntée à John Denver, héros paternel, entendu enfant dans l’ennui d’une jeunesse passée à Abilene, Texas), 500 Miles (scie éternelle popularisée lors du renouveau folk par les Journeymen) et People (plus récente et signée du leader des Headphones, David Bazan). Micah P. Hinson de pointer alors les trois extrémités d’un triangle (country, folk, rock) au sein duquel évolue son art. Là, dans le mystère de cette musique, guidés par les lueurs incertaines de la voix de Micah P. Hinson (“Find your way out, it isn’t impossible even though you think so”), baignés de ses traînes brumeuses, nous n’aurons de cesse de nous perdre.

SORTIE CD, VINYLE ET NUMÉRIQUE LE 02/12/2022

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