Fossora
Björk
One Little Independent Records

Chronique : les terrains d’abondance de Björk

Björk est de retour avec un dixième album, "Fossora", d'une inventivité et d'une fertilité absolues. Voyage vibrant – mais aussi très exigeant.

Regardez la pochette de Fossora. Observez les détails. Mirez ce grand écart entre un référentiel très organique et projections futuristes. On pourrait écrire des mémoires de recherche en esthétique sur cette iconographie hyper-travaillée – et de façon générale sur la façon dont Björk se grime dans des océans de couleurs, de formes et de purs rêves de costumières depuis Medúlla en 2004. Ce qui est vrai pour la pochette du dixième album solo de l’Islandaise l’est aussi pour la substance musicale de ces treize morceaux, presque une heure de sons encastrés. Chaque mesure porte en germe un traité de musicologie. Dans Libé récemment, Björk qualifiait son travail de «musique traditionnelle du XXIe siècle». On pense plutôt au XXIIe en ce qui nous concerne, mais on comprend l’idée, notamment à l’écoute de la façon inouïe dont elle pétrit la voix humaine (Mycelia, Sorrowful Soil).

Serpentent sur ce disque, d’un côté, la peau burinée des cordes, des bois et l’authenticité de chants traditionnels, et de l’autre tout l’univers des possibles d’une technophilie débridée. Ce n’est pas tout à fait nouveau dans l’œuvre de l’artiste de 56 ans, tous passés dans un bain de musique qui l’autorise à tous les syncrétismes. Mais, plus que dans n’importe quel autre album de l’autrice de Debut (1993), une version absolue de cette tension presque illisible entre héritages et innovations irrigue l’expérience d’écoute de Fossora. Il a été question, et Björk a elle-même pu nourrir ces lectures, d’album familial (Ovule, Ancestress), en hommage à la mère disparue, ses propres enfants étant musiciens invités, ou d’album construit autour des clarinettes, d’album de retour aux racines (que l’Islandaise pratique par ses récents choix de vie), d’album flirtant avec la musique contemporaine grâce aux temps d’exploration imprévus que le confinement a laissés. Mais ce ne sont ici que des parcelles, quelques points d’entrée d’une expérience plus globale, qui manie exigence et vibrance sans laisser le temps de se préparer, en contournant la plupart des mécanismes de récompense auxquels nos oreilles sont habituées.

Fossora peut laisser à l’auditeur l’impression (écouter Victimhood ou Trölla-Gabba) de se faire centrifuger par une musique trop grande pour lui, à la grammaire trop désarticulée pour susciter les mêmes adhésions fatales que dans les années 1990. Il n’en reste pas moins un immense voyage vers des terres, des airs et des profondeurs qui suscite un puissant vertige. Qui a vu le film A.I. de Steven Spielberg (2001) a pu retenir l’irréconciliable concurrence que se font les corps «orga» (les vrais humains) et «mécha» (les robots qui ressemblent aux humains mais capables d’amour pur). Ici, les sons «orga» et «mécha» sont comme des micro-organismes qui cherchent à s’enraciner sur des terrains à la fertilité imprévisible, capables de faire pousser des tapis sonores aussi purs que des billards anglais (Allow, Freefall, Her Mother’s House) ou des créatures d’apocalypse sur le point de tout engloutir. Fossora, le morceau-titre de l’album, déroule ce programme anxiogène de façon méthodique. Il commence dans un luxuriant jardin d’Éden et s’achève dans un fracas qui ressemble furieusement à la vaine accélération des temps que nous traversons.

SORTIE CD, DOUBLE VINYLE, CASSETTE ET NUMÉRIQUE LE 30/09/2022

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