Cat Power est l'album de la semaine du premier hebdo de l'histoire de "Magic". Chan Marshall, qui fait paraître "Covers" vendredi, nous explique pourquoi la reprise est un art si naturel dans sa carrière, et si présent dans sa discographie.
À Miami, Chan Marshall décroche, essoufflée. Elle s’excuse pour son léger retard : elle doit garder son fils, sa classe ayant fermé en raison d’un cas détecté de Covid. Notre conversation sera donc émaillée des adresses à son enfant de six ans à qui elle prépare un copieux petit-déjeuner, et à ses deux chiennes – Paloma et Mona. On devine l’intensité de l’artiste quand elle développe ses réponses et l’amour débordant qu’elle porte aux êtres qui l’entourent. On aperçoit les ombres et la fragilité aussi, mais celles-ci semblent chassées à présent. Chan est heureuse de parler de son nouvel album, le onzième en vingt-cinq ans et le troisième constitué de reprises, Covers. De l’art des reprises nous parlons donc, ainsi que d’indépendance, de composition, de fraternité musicale et de chansons, ces planètes innombrables et brillantes qui peuplent l’univers de Cat Power.
Cet album Covers, l’avais-tu prévu ou s’est-il imposé, comme une étape imprévue dans ton «vagabondage» ?
J’ai toujours aimé reprendre des chansons. Les reprises sont une tradition dans l’histoire de la musique, depuis la musique classique, les chansons folk ou tribales. Je suis attirée sans cesse par la musique des autres. Les chansons sont un tissu dont sont brodées nos vies, elles font partie de nos âmes, de l’histoire de l’humanité. Alors, inévitablement, je m’attendais à ce disque. D’autant plus que j’ai réalisé deux disques de reprises par le passé, qui avaient beaucoup surpris mon ancien label [Matador, ndlr] même si c’est une pratique profondément enracinée dans le terreau de tous les artistes depuis la nuit des temps. Mais avec l’avènement des clips et de MTV, et en raison de la cupidité des entreprises et du besoin d’avoir de nouveaux chanteurs, de nouvelles chansons, cette tradition avait disparu. Je crois qu’aujourd’hui, on assiste à un retour du genre.
Dans ce disque, de Frank Ocean jusqu’à Billie Holiday, y a-t-il une volonté consciente de couvrir différentes époques, différents genres musicaux ?
Mes choix résultent uniquement de ce qui me touche. Puisque je suis une artiste vivante contemporaine, il est naturel que je veuille chanter les chansons d’artistes vivants, comme j’ai pu le faire avec Smog à une époque. J’ai grandi avec des chansons qui ne m’ont jamais quittée : à quatre ans, c’étaient les chansons de Johnny Cash et Hank Williams et aujourd’hui, à cinquante ans, c’est par exemple Frank Ocean. C’est pourquoi je reprends des chansons anciennes comme des nouvelles. Dans les années 1930, Billie Holiday avait un choix plus réduit de chansons, quelques centaines seulement. De même pour Nina Simone, une autre grande interprète de reprises. C’est comme ça qu’elle gagnait sa vie, tu sais. Elle est allée à Juilliard pour le piano classique. Mais pour gagner de l’argent, elle chantait des reprises. C’est ce que mon père fait. Depuis que je suis née, c’est ce qu’il fait pour gagner sa vie.
Pour Wanderer, tu avais travaillé seule dans ton home studio. Mais pour Covers, tu t’es entourée…
J’ai fait les tournées de Sun et de Wanderer avec les mêmes musiciens : Erik Paparazzi, Adeline Jasso et Alianna Kalaba. J’ai pu alors leur expliquer quelle musique j’avais en tête. Sur Wanderer, je n’avais que mes propres mains pour trouver les notes sonnant de manière suffisamment suggestive pour m’aider à chanter. Mais pour Covers, j’ai pu expliquer à mon groupe les notes dont j’avais besoin, j’ai pu compter sur ces bras, ces mains et ces doigts que je n’avais pas auparavant.
Pour gagner de l’argent, Nina Simone chantait des reprises. C’est ce que mon père fait. Depuis que je suis née, c’est ce qu’il fait pour gagner sa vie
Comment s’est déroulé l’enregistrement de Covers ?
Je voulais que le groupe se sente à l’aise en studio. Le premier jour, je les ai invités à entrer, je leur ai demandé d’accorder leurs instruments, de jouer un peu de piano pour que je puisse placer les micros au bon endroit. Les quatre chansons que nous avons enregistrées ce premier jour, je ne pensais pas une seconde qu’elles finiraient sur le disque. On a commencé à jouer mes compositions. Je ne connais pas les accords, le la, le fa, le si ou quoi que ce soit d’autre… Alors je leur disais : «Pouvez-vous jouer ceci ? Pouvez-vous jouer comme cela ?» [elle chante des mélodies en imitant différents instruments, ndlr]. Dès que j’obtenais quelque chose qui se tenait et me plaisait, j’allais dans la cabine vocale et je réfléchissais : quelle chanson ? Quelles paroles vais-je chanter sur cette musique ? La première, ce fut Against the Wind [une chanson de Bob Seger, ndlr]. La deuxième musique que j’ai composée, j’ai posé dessus les paroles de I Had a Dream, Joe [écrites par Nick Cave, ndlr]. La troisième fut Endless Sea [d’Iggy Pop, ndlr]. La quatrième, You Got the Silver [signée par les Rolling Stones, ndlr], n’est disponible qu’en 45 tours sur une édition spéciale. Les autres chansons, je savais que j’allais les enregistrer. Nous en avions travaillé certaines en tournée. Ce sont celles qui sont les plus fidèles aux originales. C’est le cas de These Days [une composition que Jackson Browne avait offerte à Nico, ndlr], que je chantais en concert avec Erik à la guitare. Il connaît les notes, lui ! C’est pourquoi cette version colle à la chanson d’origine et n’est pas une réinterprétation. C’est aussi le cas de I’ll Be Seeing You [popularisée par Billie Holiday, ndlr] et Here Comes a Regular, des Replacements.
On sent une véritable osmose avec tes musiciens. Peux-tu me parler d’Adeline Jasso, Alianna Kalaba et Erik Paparazzi ?
Tous trois ont un style très particulier, une véritable personnalité. J’ai longtemps eu du mal à trouver des musiciens qui pouvaient jouer ce que j’espérais exactement pour mes chansons, à trouver un équilibre émotionnel dans mes relations avec eux. Mais comme je travaille avec ces trois-là depuis longtemps, j’ai trouvé cet équilibre et c’est devenu facile d’expliquer ce que je souhaite. «Je veux tel tempo.» «J’ai envie de balais pour cette chanson.» «Il faudrait une certaine dissonance…» Auparavant, je n’avais pas assez confiance en moi pour exiger de telles choses. J’ai dû beaucoup me battre. Pour Sun (2012) et Wanderer (2018), comme pour Moon Pix (1996) et The Greatest (2006), il a fallu que je défende mes idées ! J’ai été souvent trompée avant de comprendre enfin – mais trop tard – comment l’industrie de la musique et les labels fonctionnent. Quand The Greatest est sorti, j’ai découvert que je n’y étais pas créditée pour la production. Et pour Sun, il a fallu que je me batte pour que le label me l’attribue. J’ai travaillé sur ce disque pendant quatre ans avec huit ingénieurs du son différents ! Mon label affirmait que Philippe Zdar l’avait réalisé, mais ce n’était pas le cas. Aussi, sur Wanderer, j’ai vraiment appris à tout faire par moi-même et je me suis assurée que mon nom serait bien imprimé sur la pochette. Je m’étais trop longtemps persuadée que j’étais juste une pauvre fille du Sud sans éducation, incapable de réaliser ses propres disques ! Mais j’ai appris, et de la manière la plus dure qui soit, que si je ne le réclamais pas, on m’en déposséderait. Et Erik, Adeline et Alianna, ces merveilleux musiciens, sont au service de la musique, ils sont à l’écoute de mes demandes et à l’écoute du son. À leurs côtés, je n’ai plus besoin de me battre, en tant que femme et en tant que productrice, pour imposer ma vision.
Tu as l’habitude de reprendre aussi tes propres chansons. In This Hole dans The Covers Record (2000), Metal Heart dans Jukebox (2008) et Unhate pour Covers. Comment expliques-tu ce besoin de revenir sur tes propres traces ?
Si la musique enregistrée est intemporelle, la vie des humains, elle, n’est pas éternelle – celle de l’auditeur comme celle de l’artiste. Ils sont en constante évolution. C’est pourquoi, parfois, j’aime faire sortir quelque chose des ombres du passé pour le mettre en lumière. Il en est ainsi avec Unhate [intitulé Hate sur The Greatest, ndlr]. J’étais enceinte de mon fils quand j’ai fait une promesse à l’esprit dans mon ventre : que je ne succomberais plus jamais à des idées noires, des pensées suicidaires. Je devais arrêter de regarder en arrière et de penser à mes traumatismes. J’ai donc dû recréer cette chanson pour y apporter de la lumière.
Je m’étais trop longtemps persuadée que j’étais juste une pauvre fille du Sud sans éducation, incapable de réaliser ses propres disques !
Qu’est-ce qui fait qu’à un moment, tu décides de reprendre une chanson que tu aimes ?
C’est une bonne question. J’ai d’abord envie de chanter une chanson. Puis, l’envie me vient de la chanter en concert. Le désir de l’enregistrer vient bien après, quand elle est entrée dans mon cœur et dans mon âme. Le désir initial est le même que celui qui te prend quand tu rentres chez toi et que tu écoutes une chanson : tu as besoin d’entendre celle-ci et pas une autre. Bien sûr, tu peux tenter de relier ce désir d’une chanson aux sentiments qui t’ont traversé dans la journée, que ce soit la joie, la tristesse, la confusion, la peur, l’anxiété ou l’ennui. La raison pour laquelle nous sommes attirés par une chanson, finalement, c’est que nous sentons que nous avons besoin de son carburant, de sa compassion ou de son énergie. C’est en tout cas cette raison qui m’a poussée à reprendre Satisfaction quand j’étais jeune [sur The Covers Record en 2000, ndlr]. Je l’ai jouée pour exactement la même raison qui te pousse, un jour, à l’écouter.
Les chansons sont notre bien commun ?
Absolument. Nous, êtres humains sur cette Terre, nous travaillons les chansons – nous les créons, les écoutons, les reprenons. Les aimons. Nous allons et venons, naissons et mourons. Les chansons, elles, sont éternelles. Nous avons scientifiquement compris ce qu’est la musique et, dans les universités, nous en enseignons la théorie. Mais elle demeure étrange, insaisissable. Elle fait partie de notre monde, inséparable du sifflement des oiseaux et du souffle du vent, du roulis de l’océan, du fracas des torrents, de la plainte des éléphants et du hurlement des loups. Les chansons sont le tissu de notre humanité, le vêtement dont se drape l’univers. C’est ce que la pochette de l’album signifie : nous ne sommes que des humains et voici quelques chansons. Remettons-nous au travail, faisons du mieux que nous pouvons, tissons à notre mesure. Partageons le fil spirituel, l’énergie divine. Profitons de cette vie, car elle est unique.
Chan, qu’est-ce qu’une reprise réussie ?
Je dirais une reprise où la chanson et le chanteur se confondent avec l’auditeur, qu’elle date de 1912 ou de 2045. C’est peut-être ça oui : les meilleures reprises sont celles qui deviennent inséparables de la personne qui les écoute.
Notre chronique de Covers est à lire ici.