Sauf en cas d’hibernation anticipée, difficile de ne pas être au courant que Born Bad Records fête ses vingt ans cet automne, en mettant les petits plats dans les grands. Au menu, une série de soirées événementielles avec artistes maison, DJ, merch et tireuses à bière qui turbinent. Le patron et fondateur, Jean-Baptiste Guillot, en a même contracté un infarctus, dont il se remet à peine, tout en essayant de faire tourner la boutique depuis son siège de Romainville. Il est en tout cas bien présent, à l’accueil, dès les premiers instants de l’événement parisien, qui propose une affiche dantesque, avec dix concerts au Théâtre du Châtelet, qui affiche complet, rien que cela.

Avant d’entrer dans le détail, il faut redire à quel point le succès, artistique et économique (du moins on l’imagine, même si cela ne doit pas être simple tous les jours), de ce label unique, qui affiche désormais 200 références, est réjouissant. À quel point voir le Théâtre du Châtelet, complet et extatique, bruisser de bonnes vibrations de 17 h à minuit pour la première soirée rock de sa noble histoire, est réconfortant. Oui, il est encore possible de nos jours d’avoir ce type d’aventure à l’ancienne – « je sais vendre des disques » nous expliquait Guillot dans l’interview accordée récemment à Magic, avec 70 % de chiffre d’affaires physique et 30 % digital.

Photo par Titouan Massé

Ce soir, tous les artistes maison s’appliqueront à remercier chaudement le patron, ce « JB » impossible à repérer dans la grande salle du Théâtre du Châtelet, même dans les derniers instants du concert extatique de Frustration. Peut-être était-il parti reposer son cœur, pour ne pas risquer un trop-plein émotionnel. Le programme avait commencé par un changement de déroulé. À 17 h, le Théâtre du Châtelet est encore peu rempli quand Arthur Satán est invité à présenter Bryan’s Magic Tears, qui va débuter la soirée à leur place, sans que l’on ait bien compris pourquoi. Pour notre part, nous aurions bien vu le meilleur groupe shoegaze français actuel (européen ? Du monde ?) pas loin de la tête d’affiche et non en ouverture devant un parterre clairsemé… Quoi qu’il en soit, le quatuor s’applique à mettre le feu très vite avec, avec son mur du son obligatoire, dès la magnifique Side By Side. Le son est clair et puissant, éteignant au passage les craintes que l’on pouvait avoir pour une telle salle, guère habituée et adaptée aux concerts de rock. Visiblement transcendé par le retour annoncé d’Oasis en France, Benjamin Dupont arbore un look « très Liam », survêtement Adidas noir, cheveux gentiment trop longs, lunettes de soleil et dégaine slacker à demi arrogante, à demi sympa. Compte tenu des morceaux retenus, shoegaze certes mais aussi lorgnant vers Madchester, c’est surtout à Bobby Gillespie et Primal Scream que l’on pensera parfois en le regardant évoluer. En fin de show, la bassiste et chanteuse Lauriane Petit réussit, elle, à faire lever le public présent, sur un midtempo, curieusement, et on n’aura plus à se rasseoir. Comme d’habitude, Bryan est parfait, même sur les quarante minutes réglementaires de ce soir pour tous les artistes. Un format qui a le mérite de privilégier la densité et l’efficacité.

Confirmation immédiate avec Arthur Satán, le productif Bordelais, pour une démonstration rock’n’roll de grande classe, en groupe. Si la sunshine pop existe dans sa musique, par exemple sur Time is Mine, ce soir, priorité à une interprétation tout en puissance de feu rock. Débonnaire, le chanteur, en marcel et tatouages, résume le mieux la pensée des artistes ce soir : « c’est complètement débile et tellement bien de jouer là ! » Et conclut en rappelant : « vous ne savez pas la chance que vous avez d’avoir un tel label en France ». Si, si, on sait. Au passage, celui-ci aura aussi lancé un des leitmotivs de la soirée, le soutien aux mouvements lycéens et la condamnation des violences policières, qui prendra différentes expressions plus ou moins poétiques (jusqu’aux « fils de pute qui font des clés de bras aux lycéens » pointés par Frustration). De la violence, il y en avait déjà dans le copieux menu musical du soir, très marqué post-punk / coldwave / darkwave / synthpop à la française. Quarante nuances de violence musicale, n’excluant pas la douceur.

Photo par Titouan Massé

On file pour confirmer ce début de soirée parfait au Grand Foyer, un étage au-dessus, pour le set d’Île-de-Garde. Un décor lui aussi parfaitement incongru, avec son plafond haut, ses tapisseries, ses candélabres et ses dorures, et sa salle toute en largeur, dans laquelle il n’est pas aisé de se faufiler vu l’affluence, à présent importante, et vu la coagulation du public au niveau des trois accès. Mais l’institutionnalisation de Born Bad attendra, car pour le reste, les trois Nantaises, pas impressionnées et déjà présentes à Rock en Seine fin août, nous gratifient d’un set intense qui confirme tous les espoirs placés dans leur coldwave. Klara Coudrais irradie avec classe dans sa robe moirée pendant que ses deux comparses, Cécile Aurégan et Morgane Poulain, font le job avec une énergie constante, aux synthés et à la batterie : un power trio bien de notre temps. Le discours politique embrasse large : l’Ukraine, la Palestine, les lycées (« on parle de la guerre en Ukraine, ou ailleurs, mais, quand on voit les violences, elle est aussi chez nous »). Le trio conclut en beauté par une version dantesque, et inévitable dans ce contexte, de Birthday Girl avec ses scansions haletées « I don’t care anymore » portant vers la transe, synthé et batterie à l’unisson. Leur premier EP est disponible au merch, indiquent-elles, et « ce ne sera pas le dernier ». S’agissant d’une des révélations majeures récentes du pays, on veut bien le croire, et on attend leur premier album avec impatience.

Retour dans la grande salle du théâtre pour ZOMBIE ZOMBIE. Étienne Jaumet, en combinaison orange fluo, dirige les opérations de son propre trio (avec Cosmic Neman et Doc Schonberg) pour une démonstration implacablement dansante. Pas de surprise : la couleur était annoncée avec l’autocollant au « D » majuscule posé sur la caisse claire. Comme sur disque, direction l’Allemagne des années 70, passée à la moulinette d’une électronique surpuissante, avec parfois un peu de saxo joué par le patron. Si le début est plutôt Kraftwerk, la suite est plutôt Can / Neu ! / Faust, mais est surtout complètement ZOMBIE ZOMBIE. Le kautrock français en état de grâce, qui se marie pour le final avec « le meilleur groupe de métal des Alpes-Maritimes », selon lui-même, le duo COBRA, également de l’écurie Born Bad. Né dans la ville de Grasse en 1984, le duo, étonnamment peu productif, mais jouissant d’un petit culte, a eu droit à un rab de quart d’heure warholien, son « mini-tube » Des lieux associatifs pour les jeunes concluant en beauté ce concert, sous les zébrures de la guitare de Mathieu Garnero et les cris de Marc Pellerin (chant). Il est commun de dire que dans cette vague, les Bérus, qui passeraient pour des poètes en comparaison, ont emporté le morceau. C’est sans doute vrai, mais COBRA n’a pas l’air de s’en porter mal, avec son humour au deuxième, voire troisième degré, toujours bien senti, comme quand ils annoncent un « nouveau type de musique ». N’exagérons rien, mais cela débouche les conduits auditifs pour sûr.

Photo par Titouan Massé

Après cela, un peu de douceur ne serait pas de refus. L’alternance Théâtre / Grand Foyer continue avec le set de Forever Pavot, entamé et conclu de manière très rock, non sans avoir laissé place en son cœur aux expériences électros plus douces et planantes, qui lorgnent vers le rock progressif et le jazz, qui sont le cœur de la musique du Rochelais d’origine, Emile Sorin. On y retrouvera ensuite les experts du spoken word qui réveillent les morts, le Parisien Geoffrey Laporte alias Jessica93, puis, un peu plus tard, LEROY SE MEURT. Même topo : un gars dans un cas, deux dans l’autre, cheveux ondulant au gré du headbanging de leurs propriétaires, boucles, guitare, énergie et mots qui débordent. Honnêtement, on n’est pas sûrs d’avoir tout bien compris aux mots jetés dans l’espace, les mots se perdant un peu dans le mixage et le lieu, ou peut-être était-ce déjà l’effet de la bière. Si les « mini-tubes » du dernier album de Laporte, 666 Tours de Périph’, paru il y a un an, nous ont semblé méconnaissables, au fond, peu importe, car l’essentiel était ailleurs : faire danser, et même entrer en transe le public présent, avec ces propositions plus clivantes. Le tout, en incarnant cette tendance d’une certaine infra-scène hexagonale, cheap, intense et virulente : les vrais punks en 2026.

Si ne manquait à l’appel que Noir Boy George (qui n’est pas signé chez Born Bad) parmi les têtes d’affiche de ce mouvement, la figure de proue de ce que d’aucuns nomment la shlag wave avec un air pénétré était elle aussi bien présente : Gwendoline, désormais passé à une autre étape de sa carrière comme nous avons pu le constater. La grande salle du théâtre n’était pas de trop pour le groupe, qui officiait en réalité comme première « grande tête d’affiche » à 20 h 30, en quatuor, avec une proposition à l’impact décuplé par les projections sur l’écran géant derrière eux. Difficile de ne pas se lancer et applaudir le spectacle proposé, de scander avec eux qu’on va se finir chez Didier (Rock 2000), ou que « la vie c’est dur, putain ! », cri de ralliement final sur Audi RTT, concluant l’affaire en beauté. Ce n’est pas un scoop, mais Gwendoline, qui a raflé manifestement le public orphelin du Fauve d’origine, a réussi à transformer sa blague bretonne initiale en succès important, qu’ils assument crânement, pas du tout dépassés.

Photo par Titouan Massé

Un peu plus tard, ce sera au tour de Vox Low d’officier sur la grande scène ; là aussi, occasion de constater la dimension du groupe, tout juste revenu d’une mini-tournée en… Chine ! Il est bien loin, celui où il déboulait avec un premier album « à la pochette trop belle pour être honnête » (selon le mot d’introduction de Pascal Gilbert de Frustration). Le groupe post-punk tendance coldwave et un peu industrielle sur les bords a assis un public fidèle dans le pays, et, s’il a rempli les 1 500 places du Trianon fin 2024, ce n’est pas un hasard. Démonstration immédiate, y compris sur les titres chantés tels We Walk (le préféré de Gilbert, porté par une basse énorme) et triomphe mérité pour le quatuor parisien.

Mais il était dit que le dernier mot, et le dernier triomphe, de la soirée, reviendraient à Frustration. Première signature historique de Born Bad, plus gros vendeur du label, le groupe est une valeur sûre, sur disque comme sur scène, depuis vingt ans, et n’a pas fait démentir sa réputation, au long d’un set montant en puissance, avec un dernier quart d’heure purement extatique. Versions galvanisantes de leurs classiques No Trouble et Too Many Questions, slam et public montant sur scène, débordant le service d’ordre du Châtelet : on n’avait pas vraiment envisagé une telle issue cathartique à cette soirée, et c’est bien ce qui s’est passé, notamment sur le Blind final, provoquant une véritable fusion, sur et dans la salle.

Une conclusion idéale à cette soirée parfaite, ou, si l’on veut chipoter, quasi parfaite sur le plan artistique. On pouvait juste regretter la non-représentation de certaines tendances du catalogue Born Bad, notamment les musiques africaines (Star Féminine Band n’était finalement pas présent) ou les outsiders totaux réhabilités par le label, qui auraient pu bénéficier d’un coup de projecteur au-delà des « valeurs sûres ». On pense par exemple à l’exceptionnel El’Blaszczyk Rock Band Himself, du patronyme d’origine polonaise de cet excentrique Rochelais fou de rockabilly, et dont on attend, on l’espère un jour, un nouvel album. À l’opposé du spectre, autre grand absent plutôt en mode éléphant dans la pièce, un des meilleurs « vendeurs » de vinyle du label, La Femme, empêché pour cause de vrai-faux split depuis un an.

Dans tous les cas, nous sommes certains que l’avenir réserve à Jean-Baptiste Guillot, si son cœur se remet bien de toutes ces émotions, et nous réserve encore beaucoup de beaux projets, de propositions inattendues autant qu’abouties. Comme depuis vingt ans. Oui, définitivement, longue vie à Born Bad Records !

Un autre long format ?