Un album a suffi à Jeff Buckley pour s’assurer l’éternité. "Grace", publié en 1994, surtout célébré à sa sortie en Europe, est devenu un classique dont les chansons continuent de résonner aujourd’hui, bientôt trente ans après la disparition de leur auteur, mort noyé dans le Mississippi à tout juste 30 ans.
En janvier, l’un des chansons de Buckley, Lover, You Should’ve Come Over, a atteint pour la première fois le Billboard Hot 100, le classement des 100 titres les plus écoutés aux États-Unis. Grâce à une nouvelle génération qui l’a découverte et adoptée sur les réseaux sociaux, et notamment TikTok. Cette chanson, Amy Berg avoue que c’est sa préférée. La réalisatrice américaine, notamment autrice de Délivrez-nous du mal (2006), une enquête sur la pédophilie dans l’église en 2006 et de Janis : Little Girl Blue (2015), un documentaire sur Janis Joplin, a porté pendant de longues années un projet de film autour de Jeff Buckley. Son entêtement a fini par payer et Mary Guibert, la mère du chanteur, lui a donné un accès total aux archives de son fils : journaux intimes, lettres, messages vocaux… Elles nourrissent le documentaire It’s Never Over, Jeff Buckley, sorti dans les salles françaises ce mercredi 11 février. Un portrait d’un artiste exalté, impulsif, habité par sa musique mais aussi d’une tendresse infinie. Une voix et un physique d’ange. Une météorite dont la trainée continue de briller vingt-neuf après sa disparition.
Ce projet de documentaire, vous le portez depuis de longues années. Pourquoi cela a été si long à concrétiser ?
Amy Berg : Je n’ai obtenu les droits pour réaliser ce film qu’en 2019. D’autres projets existaient, notamment un biopic avec Brad Pitt mais je n’étais pas impliquée là-dedans. Mais j’ai dû attendre dix ans avant que ça se débloque. Je demandais régulièrement à Mary (Guibert, la mère de Jeff Buckley) si elle était prête. Et finalement, elle a enfin dit oui. Cela m’a pris quand même dix ans. Elle en a peut-être eu marre que j’insiste autant !
Pourquoi ce projet vous tenait tant à cœur ?
Je pense que nous avons encore beaucoup à apprendre de Jeff Buckley et de sa musique. Nous traversons actuellement une période très instable. Tout comme dans les années 1990, il y a un fort sentiment anti-etablishment, une guerre fait rage. A l’époque, la musique était agressive, provocante. Et puis voilà cet artiste qui débarque de nulle part avec ses chansons d’amour et ses reprises de Nina Simone. Et en fait c’est de ça dont nous avions besoin. Je pense que nous vivons actuellement un moment similaire avec, en plus, une saturation d’informations. Dans ce contexte, la musique de Jeff, les chansons de Grace ont encore beaucoup à nous apporter.
Qu’est-ce que vous avez découvert sur Jeff Buckley en tournant ce documentaire ?
Mais tout ! On ne connaît vraiment quelqu’un qu’après avoir appris à le connaître. Et j’ai appris à le connaître à travers ses journaux intimes, ses lettres, ses messages vocaux et ses chansons ont pris un nouveau sens après que j’ai lu ce qu’il avait par ailleurs écrit. J’ai découvert, par exemple, qu’il était féministe, qu’il avait une sexualité très fluide et qu’il était libéré des contraintes qui peuvent freiner beaucoup de gens dans la vingtaine. C’était un artiste très impulsif.
On découvre dans le documentaire des documents très personnels, comme le dernier message laissé par Jeff à sa mère sur son répondeur téléphonique avant sa mort accidentelle…
Oui, c’est vraiment un élément marquant des archives que Mary m’a ouvertes. Elle me l’avait déjà fait entendre plusieurs années auparavant. Cela en dit long sur Jeff et sur leur relation. C’est un ajout puissant à une histoire déjà puissante.
Vous avez interviewé beaucoup de femmes pour ce documentaire. Sa mère, ses anciennes petites amies… Leurs témoignages sont au cœur du film.
Jeff aimait les femmes, il les respectait, il les vénérait. Alors ça me semble logique de raconter son histoire à travers elles, c’est comme cela que je voulais procéder. Il avait une grande admiration pour elles.