The New World
Shearwater
Polyborus

Le monde d’après selon Shearwater

Le nouveau Shearwater a mûri dans les expéditions en Antarctique de l’architecte du groupe, Jonathan Meiburg, biologiste et ornithologue reconnu. Sur la pochette, un bout de mer bleue et la glace à l’horizon, baignée dans une brume laiteuse. Le titre du nouvel album, au milieu. The New World. Plein d’ironie.

Si c’est un nouveau monde, c’est celui de l’effondrement. Les textes, sombres et douloureux, sont empreints de la catastrophe qui vient… qui est déjà là. Est-ce un nouveau monde pour le groupe ? Il est en tout cas vaste et il renoue avec le sens de l’espace de ses grands albums. Shearwater revient, inspiré et envoûtant. On avait perdu un peu la foi dans ce trio américain qui n’avait pas produit mieux jusque-là que sa trilogie magnifique des îles (Palo Santo, Rook, The Golden Archipelago entre 2006 et 2010). Le groupe s’était un peu égaré dans un lyrisme surfait ou des expérimentations parfois obscures. On sent qu’il a voulu marquer le coup avec cet album ambitieux, lentement arrivé à maturité pendant quatre ans.

L’univers unique du groupe se redéploie à nouveau dans une forme de terra incognita bien à lui. On n’est pas vraiment en terrain pop à part quelques titres à l’immédiateté accrocheuse (Slugs in the Marigolds), pas vraiment non plus dans le folk sans être vraiment dans l’expérimentation, un peu dans le jazz (More and More) ou dans le rock progressif (on pense très clairement au Genesis de Peter Gabriel sur The Only Sound I’m Afraid of).

Quand rôde Mark Hollis

À la lisière de ces genres, Shearwater déplie son idiome qui mêle intimité émotionnelle et ampleur orchestrale. Une dizaine de musiciens d’horizons divers ont participé à l’enregistrement qui s’est produit entre Berlin, New York, Londres et le Texas : Firas Zreik au qanun, le Guinéen Mamadou Kouyaté au ngoni, les percussionnistes maliens Mahamadou Tounkara et Moctar Kouyaté, le clarinettiste de jazz Doug Wieselman… sans que cette profusion de musiciens ne donne au disque un son trop surchargé. L’album fourmille de field recordings (oiseaux de Tasmanie, rivière, corbeaux, coyotes, cloches et oiseaux) qui donne une touche naturaliste.

Les morceaux ont souvent des structures aventureuses se défiant des formats couplets/refrains pour s’étirer dans des gradations un peu étranges, par strates et bourgeonnements subtils sans que le fil mélodique ne disparaisse. Chaque titre semble construit comme un paysage mais l’ensemble tient parfaitement dans une belle cohérence et continuité – peut-être trop linéaire parfois.

Naturellement, la référence à Mark Hollis s’impose, évidente et assumée (The High Ranges ou Anamnesia) : même primat du timbre de la voix, arrachements de cuivres, traitement du temps dans une forme d’ensilencement. La voix de Jonathan Meiburg est claire, haute, un peu nasale mais avec une tension particulière entre vulnérabilité et puissance, parfois presque martiale (Daydream Unbeliever et son orchestration de cordes qui embrase le morceau). Il peut chanter relativement bas, presque en parlant, puis faire monter la voix très haut, jusqu’à l’envoûtement. La fragilité est plus physique et expressive que chez le chanteur de Talk Talk. Si la voix est au cœur du disque, c’est celle de Laurie Anderson qui le conclut dans un final chanté-parlé tout en beauté suspendue, sur une tonalité apaisée et rêveuse (You and Your Dog). The New World oppose au chaos du monde une délicatesse désespérée.

SORTIE CD, VINYLE ET NUMÉRIQUE

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