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Trois ans après la fin de black midi, et un an et demi après "The New Sound" de Geordie Greep, Cameron Picton, ancien bassiste du fulgurant trio anglais, troque son instrument pour la guitare acoustique avec My New Band Believe, dont le premier album éponyme sort le 10 avril. Rencontre avec le musicien anglais pour parler noms de groupe absurdes, désamour de la guitare électrique et tyrannie des algorithmes.

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Qu’est-ce qui te fait grimacer dans le nom de ce groupe ? J’y vois effectivement une touche un peu puérile, un mélange entre quelqu’un qui venait de découvrir Skyblog à 11 ans en 2008 et qui avait écrit « Mon nouveau groupe » en créant son profil parce qu’il ressentait le besoin d’annoncer que c’était son nouveau groupe, et une sorte de besoin de se convaincre soi-même, du genre « J’ai besoin de croire que c’est mon nouveau groupe ». 

Cameron Picton (guitare / chant) : Je pense que c’est un bon nom de groupe, et j’ai déjà expliqué dans d’autres interviews toute l’idée derrière. Mais j’aime aussi quand des gens disent que c’est un nom de groupe pourri – ça me fait encore plus penser que c’est un bon nom. Du coup je me dis : non, je vais m’acharner jusqu’à ce que ça ne veuille plus rien dire, que ça devienne juste le nom du groupe, point – faites avec. Il y a plein d’autres noms de groupes débiles, et les gens aiment quand même la musique. Et si tu y réfléchis trop longtemps, tous les noms de groupes sont un peu nuls, en fait.

C’est quoi le nom de groupe le plus débile que tu connaisses ?

Ahah, je ne vais pas descendre d’autres groupes.

Le dernier groupe que j’ai interviewé s’appelait Rocket. Et quand je leur ai demandé pourquoi ce nom, ils m’ont dit que c’était un nom qu’ils pouvaient dire à leurs parents sans que ce soit gênant. Ils m’ont dit : dès que tu peux dire le nom de ton groupe à voix haute sans cringe, c’est un bon nom – même s’il est mauvais à la base. Mais le fait d’y croire crée une sorte d’auto-validation.

Oui, je pense que c’est à la fois très évocateur, et en même temps ça ne veut rien dire du tout. Et c’est bien.

Et puis, dans ton cas, c’est aussi une forme de foi dans la collaboration, d’une certaine manière.

Oui, exactement. Ou comme une phrase – il y a plein de façons de l’interpréter. Mais je pense que les gens vont devoir s’y habituer.

Tu as déjà eu des gens qui ne comprenaient pas du tout le nom et qui ont écrit des articles dessus ?

Oui, j’ai eu des interviews où quelqu’un disait « donc c’est ton groupe, Believe, c’est ça ? Il s’appelle bien juste Believe ? ». Mais je pense aussi que le nom devrait être traduit dans différentes langues. Ce n’est pas un truc de branding, c’est vraiment une phrase, quelque chose de traduisible.

« Mon nouveau groupe Believe »… mais quand tu auras deux ou trois albums, tu pourras dire « mon groupe Believe ».

Oui, voilà. Tu peux changer ça avec le temps. Mais je pense que c’est un bon nom.

Tu racontes dans le communiqué de presse que le projet est né une nuit fiévreuse dans une chambre d’hôtel…

Je n’étais pas dans ma chambre d’hôtel en train de réfléchir à un nouveau groupe. J’étais malade, complètement délirant. Mais j’écrivais beaucoup de phrases qui me venaient à l’esprit, parce que j’étais éveillé. Un peu pour me souvenir du moment, ou pour me dire « c’est complètement fou ». Et ensuite y revenir plus tard, pour me rappeler que c’était réel. Mais je fais ça de manière générale : noter des petites phrases, des choses tirées de livres, de magazines, de la télé, des commentaires de foot… Dès que quelque chose résonne ou a une tournure intéressante, je le note. Ou même juste une idée qui me traverse l’esprit. Donc ça faisait partie de ça. Et quand j’ai dû sortir le premier single, je n’avais toujours aucune idée de nom de groupe. Alors j’ai fouillé dans mes notes, et je suis tombé dessus. Et c’était aussi dans les paroles. Donc je me suis dit « bon, on va faire ça »… et voir ce que ça donne.

Tu écris beaucoup, genre journal intime, scrapbooking, ou tu scrolles pour trouver des idées ? Ou c’est juste des notes sur ton téléphone ?

Juste des notes sur mon téléphone. Non, je n’écris pas de journal. Enfin, j’utilise un agenda papier pour noter des trucs pratiques. Genre « rendez-vous mardi à 10h ». Mais pas « je suis très triste, j’ai regardé un poulet et je me suis demandé ce qu’il avait vécu »… ce genre de trucs, non. Peut-être qu’un jour je m’y mettrai sérieusement. Mais je sais comment ça se passe : je le ferai pendant trois semaines, puis j’oublierai un jour…

J’ai fait pareil en 2025. Pendant trois jours, j’ai écrit plein de pages… puis j’ai oublié un jour. Et après tu te dis « merde, j’ai raté un jour »… et tu ne te souviens même plus de ce que tu as fait. Et au bout de deux semaines sans y toucher…

Ah bah oui, c’est foutu.

Alors que les chansons, tu ne les oublies pas. Tu les gardes. Tu as combien d’ébauches de morceaux dans tes notes ?

Beaucoup. C’est organisé… mais dispersé. Ce n’est pas une seule note. Il y a une longue note, une autre moyenne, puis une liste de tâches avec des idées dessous… c’est structuré à sa manière.

Comment tu choisis les morceaux pour un album ? Tu fais défiler ? Ou tu écris des paroles, tu construis une chanson, tu te rends compte qu’elle est mauvaise, mais que certaines phrases sont bonnes – alors tu les réutilises ailleurs ?

Oui, exactement. C’est une très bonne méthode.

Pourquoi avoir voulu faire un album presque entièrement acoustique après le chaos de Black Midi ?

Parce que le son de la guitare acoustique m’intéresse, et ses possibilités. Je pense que c’est encore peu exploré, notamment les possibilités de texture, surtout quand tu superposes plusieurs guitares acoustiques et que tu les étire dans le temps pour créer des effets un peu irréels. Ce n’était pas une réaction contre la guitare électrique. C’était plutôt : voyons jusqu’où on peut aller avec ça. Et dès que tu ajoutes une guitare électrique à beaucoup d’acoustiques, elle prend toute la place et relègue les acoustiques à l’arrière-plan. Donc il y avait aussi l’idée d’éviter ça, pour mettre l’acoustique au premier plan.

On sent une influence de Caroline, avec qui tu travailles ?.

Peut-être, mais c’est plutôt une influence plus ancienne : Bert Jansch, John Renbourn — et un peu John Fahey. Et tout le folk revival des années 60. J’aime Caroline, mais mon jeu de guitare n’en est pas influencé.

Je pensais surtout au son très pur de la guitare, où chaque corde semble vivante.

Oui, et puis Mike et Jasper ont produit le disque, et beaucoup de gens ont travaillé dessus. C’était une collaboration très étroite. Donc forcément, il y a des parallèles, parce que tout le monde joue dessus.

Comment les as-tu rencontrés ?

Un peu par hasard. Ils sont sur le même label, Rough Trade, et Black Midi a joué avec eux plusieurs fois. Une fois, ils ont fait une improvisation de six heures au Southbank Centre à Londres, avec des invités chaque heure. John et moi avons fait une heure. Et puis je connaissais certains d’entre eux via d’autres projets. Quand Black Midi s’est arrêté, j’ai repris contact avec des gens que j’aimais bien dans la scène londonienne, avec qui je n’avais pas eu le temps de vraiment connecter avant.

C’est pour ça que tu as pris plus de deux ans après la fin de Black Midi ?

C’était en 2023. Mais oui. 

Mais même si le disque est acoustique, il y a une forme de maximalisme.

Oui, c’est un son ample, mais il ne se passe pas tant de choses que ça. Il y a souvent trois ou quatre éléments maximum, mais le fait de les superposer donne cette impression de grandeur. Je dirais que c’est plutôt économique, avec aussi des moments très épurés. Les passages « larges » sont mérités, mais je ne dirais pas que tout l’album est maximaliste.

Par moments, ça me donne l’impression d’être dans une taverne dans un film Shrek, avec un groupe burlesque qui joue.

Oui, totalement (rires).

Dirais-tu que c’est un album qui, inconsciemment, a été influencé par les groupes de tavernes dans Shrek ?

Possible (rires). Quand j’étais bébé et que je regardais ça, ça s’est imprimé direct dans mon cerveau. Influence inconsciente.

Quelles autres influences inconscientes pourraient avoir façonné ton son actuel ?

Je pense que c’est surtout quand quelqu’un balance un truc un peu au hasard et que tu te dis : « bah… peut-être que ça marche » . Les matchs de foot aussi, peut-être ? 

Quel match de foot pourrait t’influencer ?

Une finale de Coupe du monde, par exemple. Gagner la Coupe du monde.

T’as regardé Chelsea-PSG hier ?

Non.

Tu supportes une équipe en particulier ?

Dans le championnat anglais ? Certainement pas Chelsea. Je suis supporter de Fulham.

Ah ok. J’aurais dû prendre mon écharpe de Fulham. Mais je ne connais pas trop les joueurs… peut-être Raúl Jiménez s’il est toujours là ?

Ouais, on n’a pas beaucoup de joueurs français. On a eu Maxime Le Marchand.

Tellement français que je le connais même pas. Issa Diop, peut-être ? Et Alphonse Areola jouait aussi pour Fulham, non ? Le gardien, maintenant à West Ham.

Ah ouais, ouais.

Et il fait des DJ sets en parallèle.

Pas faux.

Je trouve qu’il manque des morceaux sur le foot dans l’indie pop. Par exemple, MJ Lenderman a fait un morceau sur le basket, sur Michael Jordan malade avant un match…

Je pense qu’en Angleterre, il y a déjà pas mal de musique sur le foot.

Ouais, genre The Wedding Present avec George Best.

Ouais, peut-être.

Quelle a été la chose la plus imaginative que tu aies tentée en studio pour arriver à ce résultat ?

Bonne question… Je sais pas trop. Peut-être un truc qui n’a pas marché. Il y avait un sample que j’ai essayé de remplacer… j’ai dû m’y reprendre cinq fois. Et au final, je l’ai juste supprimé. C’était mieux sans, finalement. C’était un passage de sax tiré d’une vidéo YouTube. J’essayais de le recréer parce que j’avais pas les droits pour utiliser le sample.

Tu parlais tout à l’heure de Bert Jansch et John Renbourn. Qu’est-ce qui t’a attiré vers cette musique ?

Le morceau Angie, qui n’est pas de Bert Jansch mais dont il a fait la version la plus connue, à la base écrit par Davy Graham, c’est un passage obligé pour pas mal d’ados qui apprennent la guitare. Ça t’apprend à dissocier le pouce et les doigts. Donc c’est souvent par là que les gens commencent.

Comment t’as commencé la guitare acoustique ? Conservatoire ?

Non, pas du tout. En fait j’étais assez mauvais à la guitare électrique. Enfin, surtout parce que la musique qu’on y joue ne m’intéressait pas trop. Et quand j’ai découvert l’acoustique, ça m’a paru beaucoup plus excitant à jouer.

Qu’est-ce qui te parlait moins dans l’électrique ?

Le côté démonstratif, le shred… ça m’attirait pas.

T’avais pas envie de faire du tapping, devenir un guitar hero YouTube genre Jared Dines ?

Non, pas du tout. Même si je me dis qu’il y a sûrement des techniques intéressantes à récupérer pour les adapter ailleurs, à l’acoustique par exemple.

La guitare classique a un côté très magique aussi, non ? La vitesse des doigts, le son… Et même sur ton projet, l’album sonne très collectif. Tu voulais garder cet esprit de groupe ?

Oui, je voulais que ce soit collaboratif. Il y a deux choses : Déjà, faire un « album solo » avec plein de gens, c’est un peu trompeur. Mais surtout, si tu fais un projet solo et que tu veux ensuite en faire un vrai groupe, c’est compliqué. Là, comme c’est ouvert, ça peut devenir soit un projet très personnel, soit quelque chose de complètement collectif. L’idée, c’est de garder toutes les options ouvertes.

Et du coup, comment ça a évolué entre le moment où tu as écrit les morceaux et le résultat final ?

J’ai une sorte de concept du morceau : j’ai la partie guitare et la voix, mais je suis assez à l’aise avec l’idée de supprimer n’importe quoi au fur et à mesure. C’est typiquement le genre de truc qui aurait sans doute dû être maquetté, ça aurait fait gagner pas mal de temps. Mais en même temps, tu te dis « et si on coupait la guitare ici pour la remplacer par autre chose ? » ou qu’on la transforme. Sauf que du coup, la guitare reste toujours un peu le fil conducteur, d’une manière ou d’une autre.

Black Midi a été l’un des groupes les plus « mémifiés » et théorisés en ligne de la dernière décennie. Quel rapport tu entretiens avec Reddit, Instagram, ce genre de plateformes où les gens dissèquent votre ancien groupe ? Surtout que certains essaient carrément de trouver un « coupable » à ce qui s’est passé dans le groupe… Je pose notamment la question par rapport à ce communiqué de presse, qui contient cette règle de ne pas faire jouer de membres de Black Midi sur le disque – règle qui est brisée dès le premier morceau.

Ah oui. En fait, la règle du « pas de membres de Black Midi », c’était pas du tout un truc anti-Black Midi. C’était plutôt une envie de jouer avec de nouvelles personnes. Ça fait que je joue avec eux depuis mes 15 ou 16 ans. Et il y a des millions de musiciens avec qui ça vaut le coup de jouer. Je ne vois pas pourquoi tu te limiterais à deux ou trois personnes toute ta vie. Du coup, c’était aussi une sorte de prétexte. Parce que, par exemple, pour un sax, j’aurais très bien pu appeler Kaidi, il aurait fait un super taf, comme d’habitude. Mais ça, je l’ai déjà fait sur deux albums de Black Midi. On a beaucoup bossé ensemble, je l’adore, mais je trouvais ça intéressant d’essayer autre chose. Donc voilà, c’était surtout ça. Et puis aussi, j’essayais juste d’être un peu drôle.

Oui, c’est drôle parce que tu fais partie de Black Midi, donc si toi-même tu peux pas jouer sur ton propre disque…

Finn – qui est techniquement celui qui « casse la règle » – joue sur un morceau, mais on l’entend à peine, et ça n’a jamais vraiment fonctionné au-delà d’un niveau très superficiel avec lui sur ce projet. Donc au fond, c’était pas vraiment une règle stricte. C’était juste une manière un peu accrocheuse de dire « j’ai envie de bosser avec d’autres gens ».

Et par rapport à Reddit par exemple, est-ce que tu regardes parfois ce que les gens disent de toi sur ces plateformes, qui ont quand même un poids aujourd’hui dans la musique ?

Oui, ça m’arrive que des amis m’envoient des trucs. Mais c’est le genre de truc dans lequel tu peux vite te perdre, donc j’essaie plutôt de couper au maximum. Même pour des groupes que j’aime bien, parfois je mute les mots-clés ou j’évite de lire les trucs un peu… bizarres. Et puis comme tout est algorithmique, t’as même pas vraiment le choix : même si tu bloques certains mots, tu vas quand même te retrouver avec des fan accounts dans ton fil. Donc ouais, je pense que le mieux, c’est juste de prendre de la distance.

Par exemple, j’ai une amie qui était dubitative vis-à-vis de Geese. Son algorithme Instagram s’est mis à lui pousser tellement de mèmes sur eux qu’elle a fini par dire « ok, je ne les écouterai plus jamais, j’en peux plus »…

Oui, c’est ça aussi : tout fonctionne par cycles. L’année dernière c’était MJ Lenderman et tout ça… – et j’adore MJ, hein. Là, c’était Geese et Cameron Winter. Plus tard cette année, ce sera quelqu’un d’autre, l’année prochaine encore quelqu’un d’autre… Franchement, le mieux, c’est d’essayer d’ignorer tout ça, même si c’est difficile parce que tu veux rester à jour.

Oui, et les mèmes créent aussi une forme de communauté. Je ne sais pas comment c’était avant Internet, mais peut-être que les mèmes sont les nouveaux fanzines.

Oui, mais ça existe depuis longtemps, en fait. Internet est là depuis 20 ou 30 ans, et ça a toujours été accessible pour moi. Que ce soit des mèmes ou des mails drôles…

Les chaînes d’emails…

Les gens ont toujours partagé des trucs « écoute ce nouveau groupe », « le nouvel album de Radiohead est génial »…

Ou des chaînes de mails expliquant que Radiohead rend autiste…

Oui, voilà, exactement.

Justement, j’ai vu un commentaire sur Reddit « confirmation que Cameron est autiste après le thread sur la numérologie ». Tu répondrais quoi à ça ?

Je veux dire… oui, bon… peu importe. (Rires)

Pourquoi avoir présenté l’album à travers des chiffres et des coïncidences, plutôt qu’une analyse classique morceau par morceau ?

Parce que c’est ennuyeux de faire toujours une analyse morceau, tout simplement. Et puis la numérologie n’est pas dans l’album. C’était une manière de relier le single au disque. Et surtout, tu peux inventer des liens avec n’importe quel chiffre. Genre : il y a cinq magazines sur la table, deux bouteilles d’eau – enfin six contenants si on compte les verres – deux tables à quatre pieds, deux chaises… Tu peux créer des connexions à l’infini. C’est un procédé très facile.

Mais ça a dû te prendre un temps fou…

En fait, on m’avait demandé une présentation Zoom pour le label. J’ai commencé un truc classique « au début, je pensais à ça, puis j’ai rencontré untel… », et c’était d’un ennui total. J’ai laissé tomber et j’ai improvisé ce texte sur les chiffres très rapidement, comme un discours. C’est resté.

Franchement, c’est super, comme idée ! C’est quoi, pour toi, le chiffre le plus important ?

Le numéro un – parce que c’est la place qu’on va atteindre dans les charts en France.

On touche du bois ! Puis, la musique, au fond, c’est aussi des mathématiques : accords, intervalles…

Oui… mais je suis nul en maths. Tout ce qui touche aux chiffres me perturbe. Compter, c’est compliqué. Donc c’est assez ironique.

Et ton rapport aux pseudosciences ? Astrologie, tarot, NFT…

Les NFT, bon… (rires). Disons que c’est intéressant comme manière de chercher du sens. Mais au fond, c’est toujours la même chose : essayer de relier des éléments qu’on ne comprend pas complètement. C’est juste plus « mystique » dans la forme.

Ça crée une mythologie, en quelque sorte. Et j’ai l’impression que la musique en manque aujourd’hui.

Oui… les gens sont très littéraux dans leurs paroles. Genre : « je suis allé à la pharmacie acheter de l’ibuprofène, tu m’as quitté, j’étais triste »… C’est un peu…

Ennuyeux.

Voilà. Bon, c’est un exemple extrême — il y a plein de bons textes aussi — mais ça existe.

Après, chanter sur la pharmacie, pourquoi pas…

Oui, peut-être que quelque chose d’intéressant arrive ensuite.

Tes chansons donnent l’impression d’avoir plusieurs points de vue, presque des personnages. Pourquoi ce choix ?

Ça permet de créer des tensions, de faire coexister plusieurs choses, plusieurs versions d’un même événement.

Et quelle part de tout ça vient de toi ?

J’essaie surtout de garder les choses ouvertes, universelles. Pas trop spécifiques. L’idée, c’est que chacun puisse projeter sa propre expérience. La musique doit rester un espace ouvert.

Par exemple, Love Story commence comme une scène domestique et devient une chanson sur la perte…

Oui, mais tu peux aussi ignorer les paroles et la prendre comme une chanson douce.

C’était quoi ton point de départ pour ce morceau ?

Je voulais simplement écrire une histoire d’amour.

Oui, c’est intéressant. Il y a aussi une forme d’anxiété de fond, très générationnelle, dans tes inspirations. Est-ce que c’est quelque chose que tu cherches à capter consciemment, ou est-ce que ça vient naturellement, sans même que tu y penses ?

Je ne sais plus exactement ce que j’ai dit dans telle ou telle interview… mais je crois que j’ai expliqué qu’il y avait une sensation très précise que je voulais faire passer sur tout le disque. Et tout devait soit contribuer à cette sensation, soit construire une forme de montée vers un point de libération, soit être cette libération elle-même. Tout était au service de ça : faire revenir cette sensation, puis voir où elle nous mène.

Oui, parfois tu essaies d’y échapper, et ça revient quand même, de manière imprévisible.

Oui, sous une autre forme, ou différemment…

Il y a aussi une référence à Luigi Mangione – une figure un peu symbolique de cette anxiété générationnelle…

Ah oui, c’est plutôt une accumulation de figures – des assassins, des gens qui tentent de tuer – qui apparaissent au fil des morceaux.

Oui, mais Luigi incarne un peu cette idée du type qui, à notre époque, s’attaque aux puissants…

Qu’est-ce qui a changé, au fond ?

Pas grand-chose…

Voilà.

Quelle est la chanson la plus importante pour toi sur le disque ?

Je pense que beaucoup de morceaux mènent à Actress, notamment à son refrain et à sa fin. Ça agit un peu comme une libération pour tout l’album. Le fait de tenir un groove sur la durée, de vraiment s’y ancrer… c’est ça le point d’aboutissement.

Et celle dont tu es le plus fier ?

Peut-être le dernier morceau. J’ai l’impression qu’il passera un peu sous le radar, parce qu’il n’est pas spectaculaire, mais il contient beaucoup de choses intéressantes.

Parfois, ce qui est simple en apparence…

Oui, en surface, il est très simple.

Qu’est-ce qui te rend optimiste aujourd’hui ?

Comme je le disais, je ne fais pas vraiment de plans. Je vois ce qui arrive. Tu peux toujours faire quelque chose la semaine prochaine. Je n’aime pas trop prévoir dans deux ou trois mois. Mais la semaine prochaine, ça va.

C’est vrai que c’est plus concret.

Oui. Dans trois mois, qui sait ce qu’on fera ?

Exactement.

Donc restons sur la semaine prochaine.

Dernière question : quelle serait la question de tes rêves en interview ?

Pourquoi tu es si beau ? Pourquoi tu es si séduisant ? Pourquoi tu chantes si bien ? Pourquoi tu joues si bien de la guitare ? Pourquoi tes chansons sont aussi bonnes ? Comment tu as fait pour que cet album sonne aussi bien ? Comment tu es devenu si riche, puissant et célèbre ?

Tu veux un milliard de pounds, aussi ?

Et des femmes magnifiques, tant qu’on y est ?

Un autre long format ?