L’interview «ne devait pas durer plus de trente minutes». Mais Douglas Dulgarian était au volant, et s'est laissé prendre par le temps. Il nous a parlé, longuement, de "LOTTO", le nouveau disque de They Are Gutting a Body of Water, comme on raconte une vision. Un album sidérant, où le shoegaze percute de plein fouet la fin du rêve américain. Extraits choisis.
C’est marrant, parce que mes trois albums préférés de l’année 2025 – bar italia, Headache et le tien, donc, sont sortis le 17 octobre…
Douglas Dulgarian (chant / guitare) : C’était une grosse journée pour les sorties musicales, ça, c’est sûr !
J’ai vu que vous aviez fait une release party sur un toit à New York.
Ouais mec, c’était trop cool. C’était excitant, vraiment fun. Un peu flippant, aussi, de faire ça dans un tel endroit. Mais tout le monde a été prudent, et au final, c’était super.
Ce que je trouve très cool avec They Are Gutting a Body of Water, c’est que vous jouez à la fois dans des lieux un peu crades, moites – des raves, des toits d’immeubles, mais aussi dans de super salles en Europe, tout en gardant votre ancrage DIY. Est-ce que chaque concert te procure la même sensation, ou tu sens une vraie différence selon le public, le lieu ?
Oh, c’est complètement différent. Chaque concert a sa propre énergie. La culture change partout où tu vas, même d’une ville à l’autre aux États-Unis. Et c’est fascinant à voir, honnêtement. L’Europe, c’est encore un autre monde, et même à l’intérieur de l’Europe, chaque pays réagit différemment. Mais il y a un point commun : la musique. Elle reflète les cultures, oui, mais elle les relie aussi entre elles. Le streaming, par exemple, a commencé au Royaume-Uni, on en raffole aux États-Unis, et les gens en Europe continentale aussi.
Et il y a un pays où tu meurs d’envie de jouer ? Un endroit que tu veux découvrir pour voir comment ils vivent ta musique ?
Sur cette tournée, on va dans pas mal de villes où je ne suis encore jamais allé. Laisse-moi regarder… Ouais : Cologne, Copenhague… On va aussi en Pologne, à Prague… Il y a plein d’endroits que j’ai hâte de découvrir. Et j’adore la France aussi. Je suis content d’y retourner. Paris, c’est magique. Tu vis à Paris ?
Oui, enfin, je ne suis pas Parisien à la base – je viens du nord-ouest de la France – mais j’y ai emménagé il y a environ sept ans.
Trop cool.
Pour la musique, en France, tout se passe à Paris. C’est un pays très centralisé, donc t’as tout : des plus grandes salles aux plus indés. Et après un concert, t’as une tonne de bars où traîner.
Totalement. J’ai senti cette énergie quand j’y étais. Tu sens qu’il se passe quelque chose, et que c’est un endroit qui compte, vraiment.
Il y a quelques semaines, tu as posté une story sur Instagram où tu disais mettre en vente ta Fender Jaguar pour financer une tournée. Tu penses que c’est devenu la norme pour les artistes indé quand ils tournent à l’étranger, ou c’était juste un cas isolé pour toi ?
On te prévient dès le départ : la première fois que tu pars à l’étranger, tu vas perdre de l’argent. La deuxième, tu espères au moins rentrer dans tes frais. Et à la troisième, si tout va bien, ça commence enfin à valoir le coup. Tu «paies ton entrée», en quelque sorte. Mais la Jaguar, je l’ai vendue pour la tournée américaine. On avait tellement de trucs à gérer que c’était nécessaire. Et oui, je crois que ça fait partie du jeu de devoir vendre du matos quand il le faut. J’ai pas d’autre monnaie d’échange, à part ça.
Chaque fois que je te vois en live ou dans des vidéos, toutes tes guitares ont l’air d’avoir vécu mille vies avec toi. Elles n’ont plus de peinture, c’est juste une carcasse, des cordes, et basta. Même ta Jaguar n’a plus sa teinte sunburst. Ça colle hyper bien à l’esthétique du groupe. Comment t’en es venu à l’idée de les «maltraiter» comme ça ?
Je ne sais pas. J’ai toujours aimé personnaliser les choses. Mes cheveux changent tout le temps de couleur, j’ai plein de tatouages, et mon matos a toujours été customisé. Il m’arrive même de peindre directement sur mes pédales. C’est juste que… j’aime bien que tout ait ma patte. Quand je peux modifier un truc, ça devient vraiment le mien. Pour moi, tout est une occasion d’affirmer un style, une identité.
Un truc qui m’a marqué, c’est ta sangle de guitare avec des clous dessus. On la voit dans la version live de 63 Skies que tu as tournée pendant un concert sauvage au Friendly Rio Market (à Austin). À chaque fois, je me dis «il me faut cette sangle» !
En fait, c’est venu parce qu’on jouait souvent au milieu du public, et les gens nous rentraient dedans en slamant. À un moment, j’en ai eu marre, je me suis dit qu’il me fallait une armure – un truc qui protège, mais sans blesser personne non plus.
Et puis, il y a ta manière de jouer, très percussive. On dirait que tes cordes sont des agents de l’ICE et ta main une manif’ d’antifa. Comment t’en es venu à ça ?
(Rires) J’adore cette image. Je crois que c’est en grande partie un héritage. Celui de Brian Nowell de Blue Smiley, ou Dimitri Giannopoulos de Horse Jumper of Love – j’adore leur façon de jouer. Au début, tu copies tes héros, et puis à force, ça devient ton propre langage. Ces deux mecs-là ont changé ma vision de la guitare.
J’avais aussi lu quelque part qu’à cause de la drogue, tu avais eu une paralysie du bras pendant quelques semaines. Ça a pu influencer ta manière de jouer, plus instinctive, moins précise ?
Ouais. C’est vrai que j’aime bien frapper fort. Mais Destiny XL, je l’ai écrit avant l’accident au bras. Je ne sais pas trop ce qui est venu en premier, ni à quel point la blessure a changé ma façon de composer. Mais clairement, je ne suis pas un mec qui se base sur la précision. C’est d’ailleurs pour ça que PJ (Caroll) joue dans le groupe : lui, c’est le mec qui fait les trucs minutieux.
Oui, et ça crée un contraste magnifique. Ton son massif, et sa guitare plus vaporeuse, ça fait comme une dualité – le paradis et l’enfer dans la même chanson.
Exactement. J’adore cette idée de la beauté et la laideur qui coexistent. Et parfois, on échange nos rôles : lui aussi peut jouer crade, et moi plus doux.
J’écoute du shoegaze depuis une dizaine d’années, et j’ai toujours vu ce genre comme un refuge, une musique d’évasion, de beauté. Mais avec toi, c’est l’inverse. J’écoute TAGABOW quand je veux être en colère. Tu dirais que tu as voulu corrompre le shoegaze, lui donner une pomme empoisonnée pour le rendre plus… crade ?
Ouais, je crois. À Philadelphie, quand j’ai commencé, la scène s’inspirait du shoegaze, mais elle n’avait rien de joli. C’était rugueux, sale, et j’ai hérité de ça. Mais je crois quand même qu’il y a des moments de beauté dans nos morceaux. violence 3, par exemple, ou la fin de trainers – il y a quelque chose de fragile, de lumineux. Peut-être pas «beau» au sens classique, mais une belle psychose, tu vois ? Quand je pense au shoegaze, d’ailleurs, je ne pense pas à Slowdive. Mais plutôt à My Bloody Valentine.
Même MBV, c’est beau, non ? Une chanson comme Sometimes, c’est peut-être l’une des plus belles jamais enregistrées.
Ah oui, carrément ! Mais je pense d’abord à Isn’t Anything avant Loveless, ce qui est assez marrant. Je ne sais pas trop pourquoi. C’est juste ce vers quoi je suis le plus attiré, je crois. Ou alors Swervedriver, j’adore ça. Ou les Swirlies.
Et maintenant que t’en parles… Je trouve qu’un mot revient souvent dans ta musique, au-delà du mot “shoegaze” : c’est «violence» Tu as sorti trois morceaux qui s’appellent explicitement Violence. Qu’est-ce que ce mot représente pour toi ? Pourquoi y revenir sans cesse ?
Chacun de ces morceaux correspond à un moment où j’ai perdu une part d’innocence. violence 1, sur Destiny XL, parle du jour où j’ai vu des gamins de mon quartier tuer une couleuvre – juste parce qu’ils le pouvaient. Ça m’a profondément marqué. violence 2 évoque la mort d’un ami d’enfance. Et violence 3, sur LOTTO, parle du fait qu’on pense toujours que l’herbe est plus verte ailleurs – et de la difficulté à être vraiment reconnaissant pour ce qu’on a. Apprendre peut être quelque chose de violent, je crois. Quand une prise de conscience te percute, elle te secoue. La perte de l’innocence est en soi une forme de violence. Et parfois, la violence peut aussi être une réponse, car le monde lui-même est violent.
Oui, complètement. Par exemple, aux États-Unis, avec Trump et l’extrême droite. Tu ne peux pas, ne peux plus discuter avec eux. Il faut les combattre. Comme tu dis, on vit dans un monde violent.
Oui, je suis d’accord. Face au fascisme, la seule réponse qui ait du sens, c’est la violence. C’est comme ça. Mais je crois que cette même forme de violence existe aussi à l’intérieur de soi – dans l’apprentissage, dans le fait de désapprendre. Comprendre comment le monde fonctionne vraiment, c’est douloureux.
Oui. Et ça m’amène à une question un peu plus large. Parce qu’au moins 75 % de ma culture d’enfance et d’adolescence vient des États-Unis. J’ai grandi avec Cartoon Network, Disney Channel, McDonald’s, le skate, GTA, World of Warcraft… Toute mon enfance était américaine, en fait. Et j’étais fasciné par l’Amérique. Jusqu’en 2016. Le lendemain de l’élection de Trump, un de mes profs de droit – un français, supporter démocrate qui avait étudié et travaillé à Columbia – nous a expliqué le pourquoi du comment de la montée de l’extrême droite aux États-Unis, et ça a complètement brisé l’image idéalisée que j’avais du pays. Depuis, je regarde ce qui se passe chez vous avec un recul presque anxiogène. Notamment parce que politiquement, vous avez toujours cinq à dix ans d’avance sur nous – même dans le pire. En France, on a maintenant des gens qui prônent une forme de «Trumpisme français»… Est-ce que tu as encore de l’espoir pour ton pays ? Ou même pour le monde ?
C’est une bonne question. En grandissant ici, on nous répète que tout ce qu’on a est le meilleur : notre liberté, notre culture, notre pays. Mais on comprend assez vite que tout ça sonne creux. Que c’est vide. Alors oui, parfois j’ai de l’espoir. Mais souvent, ça fait mal. Ça fait mal de se dire que tout ce en quoi on t’a appris à croire repose sur le dos de gens de la classe ouvrière, trompés au point de penser qu’ils font le bien, alors qu’ils alimentent juste la haine. C’est triste. Avant, ça me mettait en colère. J’avais envie d’agir. Aujourd’hui, je me sens souvent impuissant. L’autre jour, j’ai posté un truc sur Twitter à propos du foot US – c’était sur l’équipe des Eagles de Philadelphie – et quelqu’un a retweeté. J’ai regardé son profil, et c’était flippant. Le vocabulaire, les théories… Le mouvement d’extrême droite aux États-Unis est effrayant parce qu’il est partout, il s’infiltre dans tout.
Je suis le seul gauchiste de ma famille, et je vois la montée de la droite en son sein. Du coup, je prépare déjà mes arguments pour le dîner de Noël, au cas où ça devient politique…
Ouais… je vois très bien ce que tu veux dire. Je crois qu’aujourd’hui, j’en suis arrivé à penser que la politique bipartisane américaine est faite pour nous diviser. Pour qu’on reste occupés à se déchirer pendant que les plus riches gardent le pouvoir et continuent d’amasser l’argent. Je pense que la plupart des gens sont simplement égarés. C’est ça qui rend le fascisme si dangereux : les gens égarés peuvent aller très loin. Mais je viens aussi d’un milieu ouvrier, et je sais que ce sont de bonnes personnes. Certaines ont des opinions conservatrices, et j’essaie d’être tolérant. Même si parfois, ils le sont beaucoup moins avec moi.
C’est intéressant que tu mentionnes le fait que certaines personnes peuvent presque se nourrir de ce genre de situation. Parce que LOTTO contient beaucoup de morceaux qui évoquent la drogue – de the chase à rl stine. Est-ce que tu dirais qu’il existe des gens qui, d’une certaine manière, entretiennent la crise de la drogue, parce qu’elle maintient les gens dans une sorte de zone de chaos ?
Ouais… La cocaïne a vraiment transformé le paysage des villes américaines, surtout celles à majorité noire dans les années 80. Ça a vraiment changé les choses, et maintenu des populations dans la pauvreté d’une façon dont on voit encore les effets aujourd’hui. Je ne sais pas trop ce que je pense de la légalisation des drogues, honnêtement. C’est un sujet difficile pour moi. Ma compréhension de ce qui est «bon pour moi» n’est sans doute pas celle de tout le monde, tu vois ? Mes propres limites, pour rester sobre, doivent être strictes. Mais je ne peux pas déterminer ce que ça devrait être pour les autres.
Tu as déjà dit que le «rêve américain», c’était une forme d’évasion. Mais j’ai l’impression qu’avant, c’était une évasion de sa condition sociale ou matérielle – l’idée de l’homme parti de rien, devenu milliardaire. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que le “self-made man” américain, ce serait plutôt quelqu’un qui crée sa propre drogue, ou ses propres jeux vidéo, ou sa propre musique. L’évasion est devenue mentale avant tout, tu ne trouves pas ?
Oui, complètement. Je crois que ce que je cherche, ce n’est pas forcément de l’évasion au sens profond, mais plutôt une forme de croissance personnelle – même si, paradoxalement, ça peut devenir une autre forme d’évasion. Mais le vrai développement, le fait d’aller mieux, m’empêche justement d’avoir besoin de fuir tout le temps. Le rêve américain aujourd’hui, c’est devenu les mecs de la tech. Créer une appli, la revendre, faire de l’argent, et basta. Ce n’est plus de bâtir quelque chose, de le faire vivre. C’est juste vendre, vendre, vendre. C’est triste. L’évasion est devenue une industrie à part entière aux États-Unis. En Europe, ce n’est pas pareil. Ici, tu entres dans n’importe quelle station-service : pilules miracles, tickets de loterie, substituts, clopes, bières, armes, produits pour décrocher… Tout est là, c’est omniprésent.
On a un peu ça en Europe, malgré tout. Je devrais boycotter McDonald’s pour plein de raisons, mais j’ai grandi avec le goût du BigMac sur la langue. À chaque fois que je me sens un peu mal, je me dis «tant pis», je descends au McDo à 100 mètres de chez moi, et je mange. J’aime le goût, et je déteste aimer ça.
Ce que tu viens de dire, c’est le cœur du disque. Je déteste cet escapisme, mais je l’aime en même temps. C’est ça, le paradoxe. L’évasion existe pour une raison : le monde brûle autour de nous, et parfois on se dit qu’on pourrait bien gagner à la loterie, juste pour rêver un peu.
Et si tu devais trouver d’autres formes d’évasion, aujourd’hui, ce serait quoi ?
Je pense que ça peut prendre plein de formes. Certaines sont positives, d’autres pas. Dans mon cas, c’est souvent la nourriture, comme tu disais. Ou la nicotine. Même le sport, parfois, peut devenir une fuite quand tu le pousses trop loin – quand tu l’utilises pour combler un vide ou masquer un manque d’estime de toi.
Dans the chase, qui parle aussi de ta propre histoire avec la drogue, il y a cette ligne frappante : “What’s wrong with crackheads owning guns if they’re good people?” («Quel problème à ce que des crackheads possèdent des armes, s’ils sont de bonnes personnes ?»)…
C’est presque auto-explicatif, mais pour moi, cette phrase résume toute la contradiction américaine. C’est moi, sous drogue, en plein dans cette fuite que je déteste, mais dont je fais partie – et à ce moment-là, je deviens moi-même le problème. C’est exactement ça : «Quel problème à ce que tout le monde ait une arme ?» C’est la logique américaine. Tu vois, ce que je dis dans american food, c’est aussi ça : la nourriture, ce n’est pas seulement ce qu’on mange, c’est ce qu’on consomme. Les infos, les images, tout ce qu’on avale sans fin. Rien ne suffit jamais.
Dans american food, le “tell me there’s a better one and I go get my gun” («dit moi qu’il y en a un meilleur et je vais chercher mon arme») peut aussi se comprendre dans un sens patriotique : «dis-moi qu’il y a un pays meilleur que l’Amérique, et je vais chercher mon arme». Et dans trainers, tu chantes “Treat death like a teacher’s pet” («traite la mort comme le chouchou de la prof») . Est-ce que tu dirais que tu harcèles la mort, comme si c’était un élève modèle que tu victimises, ou au contraire tu es l’élève modèle, la mort est ton professeur, et tu veux qu’elle te traite gentiment ?
(rire) J’aime bien ton interprétation. Mais ouais, c’est un peu ça. C’est une façon d’apprivoiser la mort – d’essayer d’être du bon côté d’elle. Comme si je disais «sois douce avec moi, s’il te plaît». Je pense donc que c’est plutôt la seconde interprétation que tu évoquais. En fait, ce que je voulais dire par là, c’est qu’on vit dans un pays qui est en colère en permanence. Et «l’élève préféré du prof», c’est un peu celui qui vient en classe offrir une pomme à son enseignant. C’est exactement ce qu’on fait : on donne toute notre attention à des cycles d’infos saturés de mort, de violence, de colère. En Amérique, la rage est devenue une forme de shoot de dopamine. Et je crois que c’est cette mécanique qui a permis aux discours radicaux de prospérer : tu rends les gens dépendants à l’indignation, tu leur offres leur dose quotidienne de colère, et ensuite tu les diriges où tu veux. C’est exactement ce qui se passe. On est obsédés par la mort, la fureur, la chaleur – et on traite tout ça comme si c’était sacré, comme si c’était ce qui nous faisait vivre, ce qui nous poussait à aller à l’école chaque matin.
Est-ce que tu penses qu’il y a eu un changement dans la manière dont la société perçoit la mort, avant et après le Covid ? Parce qu’en Europe, j’ai eu le sentiment que le Covid nous avait un peu désensibilisés : on a tellement vu de morts à la télé qu’on a fini par intégrer ça comme une banalité.
Non. Aux États-Unis, la fascination pour la mort a toujours existé. La culture américaine est obsédée par elle – et par la violence, de manière générale. Il y a un film génial, Natural Born Killers, qui illustre ça parfaitement. Je me souviens avoir grandi avec des jeux comme Mortal Kombat ou Duke Nukem sur la Nintendo 64 : tout tournait autour de la violence. Donc non, je ne crois pas que la perception de la mort ait changé en Amérique. En réalité, elle n’a jamais cessé de faire partie du décor.
Et c’est quoi, le “Disney bread” dont tu parles dans trainers ?
Comme dans Aladdin, quand ils volent du pain et que ça a l’air délicieux – ou dans La Belle et le Clochard. Ça a toujours l’air meilleur que dans la réalité. Dans Krillin (2024), je dis “Fantasy always beats the truth”, et je crois que c’est vrai : le fantasme dépasse toujours la réalité. C’est pareil pour tout ce qu’on nous vend : les tickets de loterie brillants, les pilules censées révolutionner ta vie sexuelle… alors qu’en réalité, tout ça repose plus sur la chimie du cerveau que sur les produits eux-mêmes. Mais les Américains pensent qu’une pilule peut tout arranger.
Oui, un peu comme le sexe – tu crois que ça va être le moment le plus fort de ta vie, et au final, pas tant que ça.
(rires) Exactement.
Comme je te le disais, LOTTO est mon deuxième album préféré de l’année, alors peut-être que sour diesel sera ma deuxième chanson préférée de 2025. Qu’est-ce qui t’a inspiré pour ce morceau, surtout le premier couplet, quand tu dis “The father, the son, and the ghost / I am the host” («le père, le fils, le saint-esprit / je suis l’hôte») ?
Je crois qu’au fond, ce que je dis, c’est que je suis celui qui accueille tout ça. Le désir des autres, le désir de fuite, de déviance, d’oubli. On est tous, d’une certaine manière, l’hôte de ces pulsions. Quand j’ai écrit cette chanson, je traversais une période compliquée. Ce soir d’ailleurs, je joue une version inédite de ce titre – le tout premier enregistrement, la démo d’origine. Si tu l’écoutes, tu comprendras mieux d’où vient ce morceau. Mais oui, pour moi, le “host”, c’est l’idée que le désir d’évasion est un parasite, et que moi, je suis son hôte. Et quand ça fait mal, je gratte la plaie jusqu’à ce que ça fasse encore plus mal.
Et quand tu dis “Let me love you like I don’t / Sit tight kids, because you’ll never go home” («laisse moi t’aimer comme je ne m’aime pas / accroche-toi, gamin, car tu ne reviendras jamais à la maison»), je trouve ça parfait. Qu’est-ce que représente “home” pour toi, justement ?
Je crois que “home”, c’est le confort qu’on trouve en soi. Le fait de ne plus avoir besoin de fuir. J’aime beaucoup mon appartement, parce que j’y me sens bien.
Je vois. J’ai le même sentiment. J’aime rester seul chez moi, c’est un peu mon espace d’évasion, mais paradoxalement, c’est aussi le seul endroit où je peux être totalement moi-même. Et je pense que pour d’autres, ce «chez soi» peut être ailleurs : une salle de concert, un studio, une salle de cinéma, un parc…
Oui, exactement. Pour moi, “home”, c’est n’importe quel lieu où tu te sens toi-même. Un endroit d’où tu n’as pas besoin de t’enfuir. Et comme tu dis, ça peut être un cinéma, un parc, ou n’importe quel espace où tu peux respirer.
J’ai aussi lu une interview de toi où tu disais que toute cette idée d’amitié, c’est quelque chose de fondamental pour toi – que c’est vraiment tout ce qui compte. Tu disais que tu n’avais jamais vraiment eu d’amis, que tu n’avais jamais eu le sentiment d’avoir des gens dans ta vie qui te comprenaient vraiment. Et j’ai trouvé ça très fort, surtout parce que, moi, j’ai compris ce qu’était une vraie amitié très tard, vers 22 ou 23 ans. Donc c’est une question assez simple, mais… qu’est-ce que l’amitié représente pour toi ? Surtout dans le contexte d’une vie marquée par des addictions, quand tes journées ressemblent à une lutte pour survivre ou pour ne pas replonger.
Je pense que c’est… garder en tête les intentions d’une autre personne, même quand ça peut aller contre tes propres intérêts. Parfois, ça veut dire partir. Parfois, ça veut dire qu’il vaut mieux mettre un peu de distance. Ça peut vouloir dire beaucoup de choses, en fait. Mais au fond, c’est vouloir le meilleur pour quelqu’un, peu importe ce que ça implique pour toi.
Dans baeside k, tu dis que tu es reconnaissant pour ta vie (“I’m thankful for my life / It could’ve never been”). Qu’est-ce que c’est, la chose pour laquelle tu te sens le plus reconnaissant aujourd’hui ?
Je dirais… mes amis. C’est vraiment tout, en fait. Ce sont mes miroirs dans le monde. C’est par eux que tout commence, et par eux que tout se termine. Oui, je crois que c’est ça, la chose dont je suis le plus reconnaissant.
Tu as en tout cas réussi à bien t’entourer, surtout quand on pense à Julia’s War – ce collectif que tu as créé et qui a façonné une nouvelle identité sonore à Philadelphie. Quand je pense à toi, je pense aussi à des groupes comme Wednesday, Hotline TNT, Feeble Little Horse, Sword II, et sûrement à plein d’autres que je ne connais même pas encore, que tu as participé à aider, comme une pépinière. Et pourtant, tu dégages quelque chose d’assez réservé vis à vis de ce label. Comme si tu disais «non, ce sont les artistes qui comptent, pas moi.»
Oui, totalement. Je pense que l’un ne peut pas exister sans l’autre, en fait. Et… ouais, il y a toujours un équilibre à trouver. C’est difficile parfois de se donner du crédit.
Oui, c’est vrai. Et justement, quel est le secret, selon toi, qui fait que Philadelphie soit devenue un tel vivier musical ?
J’aimerais bien que tu viennes voir ça par toi-même (rires).
Est-ce que tu pourrais m’expliquer l’histoire derrière la pochette de LOTTO ?
Je trouve qu’elle résume vraiment l’Amérique d’aujourd’hui. Elle capture parfaitement cette dichotomie entre l’image qu’on nous vend et la réalité vécue. Elle a été prise par un ami qui passe son temps à se balader avec son petit appareil. Et avec ça, il immortalise l’absurdité de la vie. Par exemple, il y a cette photo incroyable d’un enfant dans une poussette, complètement recouvert d’un sac de courses. Ou cette image d’un type dans la rue qui distribue des cartes de voyance, et tout le monde autour de lui est complètement fasciné. J’ai hésité à la prendre pour la pochette. C’est absurde, un peu drôle, mais aussi profondément révélateur. Je trouve qu’il a ce talent rare de dire énormément de choses à travers une simple image. Et cette photo-là, en particulier, résume tout le message que j’ai voulu transmettre avec le disque.
Quand on zoome dessus, on lit ce texte sur la télévision : “Glenn Close’s personal battle to destigmatize mental illness”… ça a d’ailleurs l’air d’être une chaîne d’info en continu.
C’est dingue de se dire que cette personne dans la rue, probablement sans-abri, dans une ville aussi froide que New York, subit malgré tout les horreurs de l’actualité. Même sans accès direct à l’information, elle en ressent quand même le poids. Je trouve ça frappant. C’est comme un besoin d’échapper à tout ça, une forme d’évasion permanente. Peut-être qu’elle fuit, oui… je ne sais pas. Mais cette image m’a toujours touché. Je l’adore.
Je trouve qu’elle colle parfaitement à ton disque. Et le titre LOTTO, il vient de la marque italienne de sport du même nom, ou c’est une autre inspiration ?
Ah non, je ne savais même pas qu’il y avait une marque italienne qui s’appelait comme ça. Ici, LOTTO, c’est simplement le mot qu’on utilise pour parler des tickets de loterie.
Ah, d’accord. Parce qu’en France, on écrit «loto» avec un seul «t», donc j’ai tout de suite pensé à la marque Lotto. Et ça m’a rappelé un mot d’argot qu’on utilise : «schlag». Pour moi, un «schlag», c’est quelqu’un ou quelque chose d’un peu entre deux mondes – à la fois cool et un peu déglingué, généralement moitié en sportswear crade et moitié en fashion, tu vois ? Mais ça peut être aussi un lieu. Par exemple, mon bar préféré à Paris, La Pointe Lafayette, c’est exactement ça : le bar ne ressemble à rien, il y a une vieille télé qui ne passe que des clips absurdes, une petite salle de concert en bas, et t’as plein de cool kids qui traînent là.
C’est intéressant, cette dualité. Parce qu’en un sens, tout ce que tu dis colle aussi. Mais ce que j’avais en tête, c’était vraiment la «loterie» – le rêve qu’on nous vend : tu peux y arriver toi aussi, tout est possible, à condition de suivre leur plan pour réussir. Je trouve que c’est une arnaque. Chacun doit tracer sa propre route, trouver sa manière à soi de grandir. Le progrès n’a pas la même forme pour tout le monde. Mais j’aime bien qu’il y ait cette double lecture.
Beaucoup de gens ne réalisent même pas qu’ils peuvent choisir de tracer leur propre route.
Oui, et je veux dire aussi qu’il n’y a rien de mal à ça. C’est important, je trouve, de le dire. C’est d’ailleurs un thème que j’aborde sur le disque : on a besoin de plombiers, par exemple, pas juste d’influenceurs. Et aujourd’hui, la «loterie», c’est aussi ce fantasme où tu gagnes un ticket, tu deviens influenceur, et tu n’as plus besoin de travailler – il suffit d’être beau. Et je pense que ça aussi, c’est une illusion.
Oui, complètement. Je ne sais pas si c’est pareil aux États-Unis, mais en France, et en Europe en général, il y a énormément de paris sportifs, surtout autour du foot. À Paris, on voit partout des pubs géantes pour ça, et elles s’adressent directement aux classes populaires. Elles utilisent leur langage, leurs codes, leurs espoirs – mettre un peu d’argent de côté pour la famille – pour les pousser à jouer. Et, ultimement, à devenir addict à ça.
Ici c’est la même chose. Quand tu entres dans un casino, tu vois des gens ordinaires, des travailleurs, qui misent leur argent de retraite, leurs économies, parfois même l’argent prévu pour les études de leurs enfants. Et tout ça, c’est normalisé. C’est considéré comme un loisir. Et c’est tragique. On continue de nous vendre ce rêve, encore et encore. Et je crois que c’est exactement ça, le fond du problème : l’évasion, le besoin d’oublier, c’est quelque chose de puissant.