Jungle – Jungle

Dans la jungle urbaine, personne ne vous entend crier. À l’heure des réseaux sociaux tous azimuts, Jungle a longtemps avancé masqué. Sans page Wikipédia ni compte Twitter, Instagram, Tumblr ou Bebo, juste un site Web longtemps minimaliste et une page Facebook limitée à dix posts en 2013, ce groupe, guère héritier de la drum’n’bass chère au Royaume-Uni dans les années 90, a su cultiver le mystère. Jusqu’au début de cette année et la signature avec la prestigieuse maison de disques XL, aucune photo de Jungle ne circulait, a contrario de ses deux vidéos virales Platoon et The Heat. L’esthétique old school de ces clips définissait, malgré les références américaines, une identité britannique au-delà de l’indice décisif du label londonien prescripteur Chess Club, éditeur des deux 45 tours. Jungle, au lieu d’être de nouveaux Freestylers, a fini par se révéler comme un tandem de jeunes blancs-becs, l’un à la basse et l’autre aux claviers, également producteurs (le remix de Seafood pour leurs copains Beaty Heart), formés à l’école permanente du home-studio depuis leur quartier d’origine de Shepherd’s Bush dans l’ouest de Londres. Autour de J. et T. gravitent cinq autres membres : deux choristes réellement intégrés au groupe, un guitariste, un multi-percussionniste et un batteur. Pendant l’enregistrement de l’album, avant de profiter des facilités du studio de XL, les deux têtes pensantes de Jungle en proie au doute ont sollicité James Ford de Simian Mobile Disco, mais celui-ci les a rassurées et encouragées à assumer leurs choix. Surtout, les premiers concerts, dont les Trans Musicales 2013 pour la soirée de clôture à l’Ubu, ont fait office de lanterne magique.

Le début du disque est tout simplement fantastique, Jungle dégainant d’entrée ses trois premiers tubes potentiels avec le déjà connu The Heat puis Accelerate, morceau fétiche des auteurs. Loin d’accélérer le rythme, Jungle y cultive sa marque de fabrique, celle d’un groove élastique entre la basse de J. et les claviers de T., prolongé par des chœurs soul haut perchés. Suit Busy Earnin’ et ses cuivres ; joués et synthétiques mélangés, hip hop mais organique – un titre aussitôt intégré à la compilation estivale L’Esprit Inter. En quatrième plage, c’est déjà le single par lequel tout a commencé, Platoon, avec son break juste avant la première minute. Le genre de break auquel les DJ de la génération précédente auraient seulement rêvé d’accoler pareil refrain. Quand survient le moment downtempo Drops, face B de Platoon, l’excitation diminue mais on reste distrait par une grande rasade de “I’ve been loving you too long”. Le tour est joué avant Time, sixième titre et quatrième single, qui rappelle Strangelove de Depeche Mode avec ses percussions ininterrompues et ses voix aux échos d’années 80. Ces gars-là n’ont peur de rien et surtout pas du succès qui leur tend les bras.

Du coup, l’intermède quasi instrumental Smoking Pixels, moins de deux minutes absolument pas déshonorantes, fait figure de première baisse de régime avant le retour en force de Julia, potentiel prochain single malgré les limites de ses paroles à la gloire de l’autre (“Julia, I can’t do a thing without you/Soon enough you’ll be all I ever need”). Suit Crumbler, maillon faible de l’ensemble dont l’introduction flirte dangereusement avec le reggae blanc synthétique avant de se reprendre. Son Of A Gun s’avère lui efficace à l’usage tandis que Lucky I Got What I Want aurait mérité un autre sort que celui de face B de The Heat. Cette première traversée, qui en appelle d’autres, est parachevée en douceur au son de Lemonade Lake. Voici enfin un album – dont le minutage est inférieur au cumul des âges de J. et T., vingt-quatre ans chacun – qu’il est possible de réécouter plusieurs fois de suite sans s’en lasser. En ces temps de revival ininterrompu, nos dignes descendants du Massive Attack de Blue Lines (1991) et de The Chic Organization, mi-ABC, mi-A.R.Kane, petits frères britanniques de Daft Punk et Air, ne ressemblent finalement à personne, et ça fait un bien fou. De petits princes de Shepherd’s Bush, J. et T. pourraient bien devenir nouveaux rois de la jungle.

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