Listomania
10 avril 2018
Villeneuve & Morando, la terre et le fer
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Villeneuve & Morando, la terre et le fer

Après de nombreuses bandes originales réalisées pour le cinéma, le documentaire ou la télévision, le duo formé par Benoît de Villeneuve (Villeneuve, Team Ghost) et Benjamin Morando (The Noise Consort, Octet, Discodeine) a sorti en février un premier EP instrumental, mariant les textures et pulsations de ses synthétiseurs aux cordes de l’aventureux trio VACΛRME.  Ils expliquent pour Magic leur complémentarité.

En géologie, c’est la présence du fer dans la roche qui rend la terre rouge. Peut-être influencés par les ocres du Luberon où ils ont préparé ce premier EP, Villeneuve & Morando  en intitulent les deux premiers titres « Le désert rouge » (part.1 et part.2). On verra volontiers dans cette rencontre entre le métal et la terre une métaphore de celle créée ici entre les machines et les cordes, le crin de l’archet et le silicium du transistor, le bois du caisson et le cuivre du circuit imprimé. Electronique et organique se mélangent bien jusqu’à l’indistinction en ces quatre paysages musicaux, tamisant les rugueuses et pulsatiles textures synthétiques et les soyeuses ondulations acoustiques en un même sable fin, ocre. Ces créations futuristes, « vierges artificielles », évoquent ainsi la rencontre du néo-classique Max Richter, de la musique répétitive de Steve Reich et des expérimentations électroniques de tous âges. Arpèges de synthétiseurs modulaires, langueur ou pizzicatti des cordes, glissements progressifs vers la saturation, les paysages colorés et accidentés sont comme survolés par un vaisseau spatial rétro-futuriste, et prennent des atours épiques, cinématographiques. Entre contemplation et tension, le duo prépare ainsi le terrain pour la construction d’un édifice (un premier LP à paraître en 2018) qu’on imagine déjà aussi flamboyant que monumental. A nos questions, les deux ont répondu d’une seule voix.

Comment s’est organisée cette rencontre avec VACΛRME ? Comment avez-vous travaillé-composé-enregistré ensemble ?

Ce disque est issu d’une résidence de composition entre nous deux au château de Lourmarin dans le Luberon à l’initiative du festival Yeah. Cela faisait plusieurs années que nous travaillons ensemble sur la musique à l’image (courts métrages, films…) et nous avions envie de faire un projet ensemble, sans jamais trouver le temps pour le faire. Ça nous a semblé être l’occasion rêvée : s’enfermer quinze jours dans un endroit loin de Paris, au calme, avec une sélection limitée d’instruments : Buchla Music Easel, quelques synthés, une guitare, un ampli… On a écrit tous les titres, tous les deux, dans une crypte du château. Puis l’équipe du festival nous a proposé d’interpréter ces morceaux en live lors de l’édition 2016. Nous voulions enrichir nos morceaux, dès le départ, avec des cordes, le nom de  VACΛRME est sorti naturellement des deux côtés : le festival les connaissait, et Benoît travaillait par ailleurs avec Gaspar sur d’autres projets. Nous avons du coup fait des arrangements pour cordes de la plupart des titres que nous avons ensuite finalisés avec VACΛRME lors des répétitions pour le concert. Nous étions très content de cette opportunité car cela faisait longtemps que nous souhaitions mêler modulaires, synthétiseurs analogiques et cordes. Nous avons donné un premier concert dans le temple protestant de Lourmarin puis à Avignon dans le théâtre du chêne noir. Nous avons ensuite enregistré dans les conditions du live dans le studio de David Chalmin puis ensuite nous avons montés les prises, fait des arrangements complémentaires (essentiellement de l’électronique) et tout finalisé dans notre propre studio.

Quelle complémentarité diriez-vous avoir pu mettre en œuvre entre vos deux projets ? Comment décririez-vous le trio au travail ? Comment décririez-vous votre partenaire (personnalité musicale de Benjamin par Benoit, et de Benoit par Benjamin 🙂 )

Sur notre projet Villeneuve & Morando, nous souhaitions enregistrer des cordes mais nous souhaitions aller plus loin que juste enregistrer des musiciens de session qui joueraient nos compositions. L’univers sonore de VACΛRME étant large musicalement (musique contemporaine, classique, improvisée), ils ont su être à l’écoute de notre envie d’expérimentation. Cette complémentarité se fait dans les dialogues avec les sons de nos machines et les univers musicaux qu’on leur proposait. Telle boucle harmonique séquencée leur suggérait une réponse en contretemps, telle texture de synthé modulaire leur évoquait un mode de jeu particulier, il y avait donc un vrai aller-retour d’idées. Parfois à l’écoute, il est même difficile de distinguer qui joue quoi. On aime proposer des sons issus de l’électronique qui sonnent comme de l’acoustique et inversement nous adorons que les instruments acoustiques soient parfois utilisés de manière détournée et délivrent des sons qui ressemblent à de l’électronique. Ce sont des frontières brouillées, des illusions d’optiques sonores (si on peut dire). VACΛRME apporte une dimension organique et émotionnelle supplémentaire à notre univers. Ils sont très complémentaires entre eux. Gaspar est clairement plus dans l’improvisation, un jeune chien fou 😉 et Christelle et Carla synthétisent et cadrent la matière.

Même si on partage beaucoup de choses en commun dans nos goûts et notre manière de travailler, Benoît a un côté plus instrumentiste (pour avoir joué dans différents groupes de la guitare/basse, arrangements…) du coup il a une vision très claire de ce qu’il est possible de jouer sur scène en groupe. Il a aussi un côté instinctif. L’idée étant d’avoir un univers musical le plus riche possible, le plus expressif avec des moyens techniques volontairement restreints. Se contraindre, se détacher de l’ordinateur. Dans nos concerts, il n’y avait pas de séquences midi ou d’audio dans l’ordinateur, tout était joué avec nos petites mains en temps réel. Ce minimalisme permet de pouvoir mieux interagir en concert avec le trio. Dans les changements de tempo, de nuances, de dynamisme. Dernière chose : Benoît s’est plongé dans les synthés modulaires au format Euro Rack. (« Euro Crack » comme dit Martin Gore tellement c’est addictif). Et cela apporte beaucoup à l’esthétique de notre musique. Car on peut parler de synthés sur mesure. Benoît choisit et teste chaque élément et construit sa configuration. Il élabore son propre instrument avec plein de petits modules assemblés comme les briques d’un lego pour obtenir des outils créatifs et surprenants qui interagissent avec le trio. Cela permet des sonorités synthétiques certes, mais organiques, vivantes qui se marient bien avec l’acoustique. Benjamin, même si moins « instrumentiste », ne propose pas moins d’idées musicales, mais il aura peut être un peu plus de recul, de synthèse parmi les idées parfois chaotiques que peuvent être les processus de création. De plus, ayant eu une formation classique (violon et piano), et ayant suivi des cours au conservatoire, il a des notions d’écriture instrumentale et s’occupe de traduire la base des partitions qui seront ensuite enrichies avec VACΛRME durant les répétitions. Pour avoir fait de la musique électronique de club presque 100% laptop, il est aussi assez versé dans la recherche de softs et plug-ins un peu ésotériques et originaux.

On parlerait volontiers de « musical landscapes » pour ces compositions. Avez-vous été inspiré par les paysages autour de Lourmarin ? Vous savez qu’il y a du calcaire rouge, des collines d’ocres, dans la région, et qu’on s’y croirait dans le désert du Colorado par endroit ?

On ne s’est pas inspirés directement des paysages autour de Lourmarin. Mais ces compositions sont assez contemplatives, la comparaison avec un paysage est justifiée : il y a des vallées apaisantes, des reliefs plus déchiquetées, de la roche dure et de l’humidité.

En effet, on avait oublié qu’il y avait des déserts rouges (les carrières et mines d’ocre du Luberon) dans la région en choisissant ce titre. C’était plus un hommage au film d’Antonioni et on voulait aussi un titre en Français.

Que signifie le titre du EP, Artificial Virgins ?

Avec un peu d’imagination, on trouvait que ça résonnait bien avec le point de départ de ce disque. La rencontre entre des instruments acoustiques qui sont les mêmes depuis des centaines d’années et de l’électronique très récente parfois capable d’une grande violence sonore. Des vierges artificielles. Une pureté saccagée 😉 Il y a un côté aussi un côté B.O de S.F / anticipation / dystopie, un monde où le fragile, le naturel aura disparu et devra être simulé, reconstitué.

Wilfried Paris

Villeneuve & Morando
Artificial Virgins
[Doucement — Sounds Like Yeah !]
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