Chroniques d'albums
4 avril 2013
Jean-Louis Murat - Toboggan
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Jean-Louis Murat - Toboggan

“Il faut changer de style/Changer de famille/Il faut faire une croix/Mais ça je ne sais pas”. C’était il y a presque vingt ans. Dolorès (1996). À les relire, ces phrases sont toujours aussi intenses, paradoxales et tourmentées. Jean-Louis Murat, c’est ce “môme éternel” pour reprendre le titre de la chanson dont ces paroles sont extraites. Insoumis et accroché aux souvenirs, aux histoires d’un lieu, d’une baraque ou d’une gueule. En commençant cette chronique, on n’a qu’une idée en tête : vous donner envie d’écouter Toboggan. Ces chansons sont de sacrées compagnes. Une grande œuvre intime et familière. Une glissade à rebondissements. Quand on pense que pour ce quatorzième album, Murat avait imaginé collaborer avec John McEntire, cette espèce de poulpe de la rythmique – le batteur de Tortoise aurait sans doute causé de Neil Young avec l’Auvergnat pour un résultat aussi convaincant que le travail effectué avec Marc Ribot sur Mustango (1999). Mais Murat se lance finalement dans un autre projet, une autre envie. Il va voir ailleurs : chez lui. On n’entendra quasiment aucune batterie sur Toboggan, seulement sur le single Over And Over. Un énième paradoxe. En fait, ce disque fait penser un peu à Vénus (1993). À l’époque, Jean-Louis Murat sortait d’un long casse-tête, Le Manteau De Pluie (1991), grand album d’obsessionnel. Vénus avait été une réaction en dix morceaux. Pour Toboggan, on retrouve le même nombre, un chiffrage à la Felt. Évidemment, on est loin du gargantuesque Lilith (2003) – le triple LP de sa discographie – ou du DVD live Parfum D’Acacia Au Jardin (2004). Deux créations où la notion de groupe était encore centrale. Là, Murat se retrouve seul.

Il enregistre des maquettes et en obtient un vaste chantier où il faut trier. C’est là le génie de ce disque beau et mesuré, comme une lente éclosion… Le morceau d’ouverture, Neige, n’est en aucun cas un endroit glacé ou particulièrement hivernal. On sent crépiter sous le givre de l’orgue une forme de renaissance. Toboggan, c’est précisément la fin de l’hiver,  lorsque transparaît sur les frondaisons la naissance du printemps. Le souvenir d’une chanson nous revient, L’Orage, avec cette phrase : “La nature nous tient dans un nouveau désir d’aimer.” Un duo poignant avec Armelle Pioline de Holden, qui porte sur la réversibilité, thème cher à Baudelaire et Murat. On retrouve toujours cette ambivalence, cette oscillation entre l’amour et la violence, la délicatesse et la cruauté, le raffinement et la bestialité. C’est aussi une discussion avec la grande faucheuse au sens où l’entendait Jonathan Swift : Tout le monde désire avoir une longue vie, mais personne ne veut être vieux.Sans cesse à la recherche de l’imprévu, Murat enfante une drôle de créature en solitaire. Libre de toute forme et poète, il livre avec Amour N’est Pas Querelle un haïku de troubadour. Une ambiance étrange et presque médiévale comme l’aurait composée un Robert Wyatt de langue d’oc. Plus proche de nous, on pense à Your Blues (2004) de Destroyer pour cette musique intemporelle et totalement personnelle. Le chat noir passe sa vie en cabriolant”, observe ensuite le chanteur. Le Chat Noir est une comptine émouvante, morcelée de sourires émus et pudiques à la Brassens. Une petite chanson que n’aurait pas reniée Rodolphe Salis, l’acerbe créateur du fameux cabaret parisien au nom félin.

Peu après, la plénitude de Belle nous ensorcelle comme l’avait fait Le Monde Caressant sur Vénus. Seuls les aboiements de chiens que l’on entend, soudainement, nous tirent de la rêverie profonde. On assiste tout au long du disque à une rencontre poétique entre l’hermétisme du studio, le refuge et les sons du quotidien qui symbolisent la vie qui passe et continue. Le chemin, donc. L’existence de l’homme comme une transhumance prolongée, Jean-Louis Murat la chante sur Robinson avec cette seule considération en tête : “Apprends à t’orienter.” Agnus Dei Babe a le minimalisme minéral de Young Marble Giants, une réussite où l’on entend ce drôle de constat : “Je démolis mes nerfs à chanter l’amour passé.” Sur Extraordinaire Voodoo, superbe ballade bleutée d’introspection, Murat en appelle, comme l’aurait fait un Fernando Pessoa, à sa (ses) voix intérieure(s). Siffle-moi ce truc pratique pour être différent/J’ai plus besoin de ce style de l’ivrogne ou du gueux”. Des confessions belles et abruptes. Double réminiscence à l’écoute de J’ai Tué Parce Que Je M’Ennuyais, qui clôt le disque. On pense au légendaire Suicidez-Vous Le Peuple Est Mort (1981) pour cet art du titre provocateur et énigmatique. Jean-Louis Murat arpente les terres d’un sentimentalisme tout à fait personnel : Comme je m’ennuyais à mourir/À force de tout voir partir”. Les trompettes de l’apocalypse habillent le final de la chanson, crépuscule et souvenir d’enfance à la fois. On se rappelle aussi de cette discussion entre Murat et l’écrivain Jean-Loup Trassard dans Les Inrockuptibles en avril 1994 : Chez moi à la maison, on tuait un cochon par semaine. J’aidais. (…) La première louche de sang, c’était pour moi. J’ai été élevé comme ça. Ça m’a marqué. J’ai l’impression que je peux tuer n’importe quel animal.” Souvenirs d’un enfant sauvage et libre. Plus que jamais libre. En écoutant ces dix compositions merveilleuses, on se demande, pourquoi Dieu a-t-il fait de lui ce “môme éternel” ? Pour notre ravissement, voilà tout.




Lyonel Sasso

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