Listomania
24 mars 2020
The Go-Betweens, les génies pop du bout du monde
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The Go-Betweens, les génies pop du bout du monde

Auteur en début d’année de son septième album solo, Inferno, Robert Forster vient de superviser le deuxième volume, consacré aux années 1985-1989, de l’intégrale G Stands for Go-Betweens. L’occasion de se replonger dans la discographie d’une cohérence exemplaire du groupe australien cofondé avec le regretté Grant McLennan.

Un article signé Jean-Marie Pottier, initialement paru dans Magic#219 sous le titre « The Go-Betweens – Génie pop du bout du monde ».

1 – CE SON HÉRISSÉ DES RAYONS DU SOLEIL

78 ‘Til 79 – The Lost Album (compilation, Jetset Records, 1999) 

Un album «perdu» ? Plutôt jamais trouvé : ce disque accole les deux premiers 45-tours des Go-Betweens avec neuf titres enregistrés sur un deux-pistes dans la chambre de Robert Forster, deux ans après sa rencontre avec Grant McLennan à l’université du Queensland à Brisbane. Un faux Lost Album mais une vue vraiment fascinante sur les premiers pas d’un groupe plus intéressé par le punk new- yorkais (Patti Smith, Modern Lovers, Television) et par la pop sixties que par la décharge no future venue du Royaume-Uni, et dont les chansons, alors quasiment toutes composées par Forster, sonnent à leur meilleur comme le Velvet Underground de Loaded, à l’image du premier simple Lee Remick, hommage à l’interprète d’Otto Preminger et Blake Edwards. Un disque agrémenté d’une dédicace en forme de manifeste à «ce son hérissé des rayons du soleil» (“that striped sunlight sound”). Un son déjà bien présent, quand bien même le groupe est encore à géométrie variable : en témoigne la présence sur The Sound of Rain d’un guitariste de renfort bientôt promis à un destin de tête d’affiche, Peter Milton Walsh des Apartments.

2 – DEMANDE À LA POUSSIÈRE

Before Hollywood (Rough Trade, 1983) 

Après une première escapade britannique aux côtés du label écossais Postcard en 1979-1980, les Go-Betweens y font leur retour juste après un premier album où transparaît l’influence du post-punk anglais, Send Me a Lullaby (1981). Ils ont trouvé un nouveau label, Rough Trade, et surtout leur batteuse historique, Lindy Morrison – la huitième testée depuis leurs débuts ! De Birthday Party aux Triffids en passant par les Apartments, le rock australien expatrié outre-Manche devient à l’époque un genre en soi : l’éloignement alimente l’inspiration, le rejet physique d’un pays nourrit son image fantasmée. Dans un studio d’Eastbourne, Grant McLennan grave ainsi sur une guitare empruntée à Nick Cave le classique Cattle and Cane, évocation de son enfance dans une ferme au milieu des champs de cannes à sucre que vient compléter Dusty in Here, sur son père disparu. Derrière la pochette aux tons ocres, le post-punk du groupe se teinte de la poussière du bush. Les Go-Betweens rêvent alors de se faire produire par Lindsey Buckingham de Fleetwood Mac ou Robbie Robertson du Band mais optent, comme dédicace, pour d’autres héros : «À nos parents»

3 – LE CHEF-D’ŒUVRE ENFUI 

Tallulah (Beggars Banquet, 1987) 

Après l’inégal Spring Hill Fair (1984) , enregistré à Miraval dans le studio du pianiste Jacques Loussier, et le très réussi Liberty Belle and the Black Diamond Express (1986), Tallulah marque la fin de la période britannique des Go-Betweens, rejoints par un bassiste, Robert Vickers, qui permet à McLennan de passer à la guitare. Produit de sessions chaotiques, l’album a probablement pâti de sa proximité avec le classique à venir du groupe, 16 Lovers Lane. «L’album qui nous a échappé», écrit Forster dans son autobiographie: «bon», certes, mais «un sombre chef-d’œuvre était dans les tuyaux». À la réécoute, Tallulah s’avère pourtant meilleur que bon: ce qu’il perd en cohérence vis-à-vis de 16 Lovers Lane, il le gagne en palette, fait le grand écart entre boîtes à rythmes et violon (assuré par une nouvelle venue, Amanda Brown), entre l’acidité pop, la raideur post-punk et les splendides miniatures gothiques édifiées par Forster. Alors oui, le deuxième 45-tours, Cut It Out, s’avère médiocre. Mais comme l’écrit le toujours inspiré Luke Haines (The Auteurs) dans le livret du deuxième volume du coffret G Stands for Go-Betweens : «Tous les grands albums doivent avoir leur pire chanson. C’est une des choses qui les rend géniaux, et Cut It Out est héroïquement mauvaise.»

4 – SALUT LES AMOUREUX 

16 Lovers Lane (Beggars Banquet, 1988)

Longtemps, les titres des albums des Go-Betweens ont tous contenu un double L. C’était, blaguaient-ils, pour mieux copier Thriller de Michael Jackson et son succès colossal. 16 Lovers Lane va encore plus loin avec une double initiale L, comme pour dire que ce «chemin des amoureux» est à double voie : Grant McLennan et Amanda Brown sont alors en couple tandis que Robert Forster et Lindy Morrison se retrouvent séparés après une moitié de décennie ensemble. Mais les Go-Betweens ne sont ni Fleetwood Mac ni ABBA et Forster a insisté sur le fait que 16 Lovers Lane, enregistré avec un nouveau bassiste, John Willsteed, portait surtout la marque de ses conditions d’enregistrement: l’été indien à Sydney, des compositions travaillées à deux en acoustique, des sessions le soir après une journée à la plage… Au point, sur Streets of Your Town, d’oser «une chanson pop pour les autoradios», selon les mots de McLennan. Notamment ceux des conducteurs débutants : interrogé en 2000 dans ces colonnes sur l’album idéal pour découvrir son groupe, Forster répond qu’il y en a un pour chaque âge mais que 16 Lovers Lane est parfait pour «un jeune de seize ans».

5 ET 6 – NI AVEC TOI, NI SANS TOI 

Danger in the Past (Beggars Banquet, 1990) et Watershed (White Label Records, 1991) 

«Quand le mur de Berlin est tombé, on a en gros décidé qu’il était temps de prendre un nouveau départ.» À tout prendre, ce commentaire de McLennan constitue une aussi bonne explication qu’une autre de cette décision complexe qu’est la séparation d’un groupe. Séparation de biens (pas d’enregistrement commun dans les années 1990) mais non de corps. Forster et McLennan, qui avaient prévu au départ d’abandonner les Go-Betweens pour continuer en duo, ne s’éloigneront jamais beaucoup l’un de l’autre en dix ans. Ils se donnent des coups de main pour chasser les idées noires, tentent d’écrire un scénario ou reforment pour un soir les Go-Betweens à Paris à la demande des Inrockuptibles, qui leur offrent leur couverture : «Le groupe le plus sous-estimé de l’histoire du rock?» Une histoire continue, dès les premiers albums solo: sur Danger in the Past, disque de ballades à l’encre noire gravé par Forster à Berlin, comme sur le plus enlevé (en surface, tant il est marqué par sa rupture avec Amanda Brown) Watershed de McLennan, on trouve des morceaux écrits pour le successeur de 16 Lovers Lane. De même que des chansons composées à la fin de leur carrière solo trouveront vie sur les derniers Go-Betweens…

7 – PLUS GRAND ENSEMBLE

Bright Yellow Bright Orange (Trifekta, 2003)

Les Go-Betweens se sont reformés avant que ça soit cool – et donc avant que cela ne soit plus cool. Leur pause leur permet de comprendre, comme le chante McLennan sur Spirit, qu’ils forment une entité plus grande que la somme de leurs qualités (“You’re one thing greater than all the things that you are together”). S’il faut ne retenir qu’un des trois albums produits alors, The Friends of Rachel Worth (2000), Bright Yellow Bright Orange (2003) et Oceans Apart (2005), c’est peut-être le deuxième, tout en mélancolie ensoleillée. Un quart de siècle plus tôt, Forster fantasmait avec amusement sur Lee Remick, son aînée de vingt ans ; cette fois, il rêve de la princesse Caroline de Monaco (Caroline & I), née comme lui en 1957. Les Go-Betweens, qui enregistrent pour la première fois depuis 1978 à Brisbane, avec la bassiste Adele Pickvance et le batteur Glenn Thompson en renfort, n’oublient ni d’où ils viennent ni leur âge. «Une bonne partie du rock est ancré dans ce fantôme de la jeunesse et c’est super, mais tout le monde ne meurt pas avant de devenir vieux», lâche McLennan au moment de la sortie du disque. Trois ans plus tard, le 6 mai 2006, alors qu’il s’apprêtait à recevoir Forster et d’autres amis pour une petite fête chez lui, il était retrouvé mort dans son sommeil. Il avait quarante-huit ans. 

À écouter : G Stands for Go-Betweens: The Go-Betweens Anthology – Volume 2 (Domino, 5 vinyles et 5 CD) et Inferno de Robert Forster (Tapete Records).
À lire en anglais : David Nichols, The Go-Betweens (Verse Chorus Press, 2011) et Robert Forster, Grant & I: Inside and Outside the Go-Betweens (Omnibus Press, 2017).
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