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9 mai 2016
Souvenirs ‘magic’ : rencontre avec Sonic Youth en 2004
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Souvenirs ‘magic’ : rencontre avec Sonic Youth en 2004

Officiellement devenu quintette en 2002 avec la sortie de Murray Street et l’arrivée de Jim O’Rourke, Sonic Youth n’avait pu pour autant retrouver un lustre qui s’était imparablement étiolé tout au long des années 90. Mais ces vétérans et précurseurs d’un certain rock arty-bruitiste n’avaient donc pas dit leur dernier mot. Aujourd’hui, ils retrouvent même un sens étourdissant de l’équilibre avant-gardiste, tout en signant peut-être leur œuvre la plus pop à ce jour, grâce à Sonic Nurse et dix chansons permettant à ce groupe pas comme les autres de mieux vieillir que son nom. Ce qui en soi n’est pas le moindre des exploits.

ARTICLE Christophe Basterra
PARUTION magic n°81

L’hôtel, luxueux, est situé dans l’un des quartiers les plus cossus de Paris. Non loin de la place de la Madeleine. Le tailleur est l’œuvre d’un grand couturier. Chanel, a priori. Il est porté par une femme raffinée, mince, au visage anguleux. Le 28 avril dernier, elle a fêté ses cinquante-et-un ans. En l’espace d’un coup d’œil, difficile de faire le lien entre cette dame à l’allure presque aristocratique et la bassiste-guitariste-chanteuse-compositrice (fonctions auxquelles on peut adjoindre les mentions artiste, vidéaste et créatrice de mode) de l’un des groupes le plus influent et respecté de ces deux dernières décennies. Sourire contrit, politesse affable, voix posée.

Décidément, elle n’a pas grand-chose à voir avec le personnage irrémédiablement sexy et cool, qui invective, sur le morceau Mariah Carey And The Arthur Doyle Hand Crème (depuis rebaptisé, pour des raisons encore obscures mais que l’on pressent pathétiques, Kim Gordon And…), l’une des artistes les plus écœurantes jamais façonnées par le star system américain. “À chaque fois que je la vois à la télé, je suis toujours impressionnée par le balancement de ses seins quand elle esquisse le moindre pas de danse. Ça dégouline presque ! J’ai quand même rarement vu un truc pareil. J’aime la féminité, mais je trouve ça toujours un peu triste quand elle est utilisée à ce point pour des fins purement mercantiles”.

 

Maussade

Depuis quelque temps déjà, Sonic Youth donne salement l’impression de faire partie des meubles. À tel point qu’on n’y fait même plus attention. Guère, en tout cas. Certes, le groupe revient régulièrement sur le devant de la scène – une régularité étonnante en comparaison du rythme adopté par ses confrères –, continue de multiplier les projets, les expériences, signe ici une BO (pour le film Demon Lovers d’Olivier Assayas, en 2002), donne là des concerts chaotiques. Alors, un brin nostalgique, on plonge dans ses souvenirs. Pour mieux se rappeler qu’à une époque – il y a une petite dizaine d’années, peut-être même moins –, chaque nouvel album de la formation new yorkaise provoquait une excitation palpable, incitait d’interminables débats entre aficionados (“il sera plus expérimental” “ce sera un disque pop” – “… avec des incursions dans l’electronica alors !”, ce genre), finissait toujours par être disséqué, examiné sous toutes ces coutures.

Pour savoir de quoi seraient faits les lendemains qui chantent. Thurston Moore, Kim Gordon, Lee Renaldo et Steve Shelley faisaient office de baromètre du rock bruitiste et avant-gardiste, servaient d’éclaireur pour une ribambelle de prétendants qui s’engouffraient alors, accueillis à bras ouverts, dans leur sillage. Même l’adjonction du brillant touche-à-tout Jim O’Rourke comme cinquième membre officieux – puis officiel, en 2002 – depuis NYC Ghosts & Flowers n’avait pas réussi à provoquer un quelconque choc psychologique. C’est une pluie de “pas mal” laconiques qui avait accueilli le successeur, Murray Street. Et l’on s’était fait une raison. Plus jamais Sonic Youth ne serait cet explorateur fédérateur défiant les lois de la bienséance musicale. Jusqu’à l’écoute de ce (presque trop) bien nommé Sonic Nurse, raison pour laquelle Kim Gordon, en provenance directe d’Angleterre, où le quintette s’est produit au festival All Tomorrows Parties – dont il a aussi assuré la programmation –, a fait une halte dans la Capitale française. Et elle tient immédiatement à clarifier certaines choses.

Bon, contrairement à ce qu’on a pu lire à droite à gauche, Richard Hell n’a pas travaillé sur cet album ! Il est juste passé nous voir en studio un jour. Et puis, lors d’une interview avec Rolling Stone, il a commencé à raconter n’importe quoi au sujet du disque, et entre autres, qu’il l’avait produit…” Cette tâche délicate, c’est une nouvelle fois O’Rourke, dont le rôle ne cesse de prendre de l’importance, qui s’en est chargé. “Avec Jim, tout est arrivé graduellement. Thurston et moi, nous le connaissons depuis des années, on se croisait sur les festivals, dans les concerts. Puis, il a joué sur quelques disques sortis sur SYR, notre label. Ensuite, on s’est dit que ce pourrait être intéressant qu’il mixe les chansons de Sonic Youth. Et comme le résultat nous a plu, on a eu l’idée de lui proposer de nous accompagner en tournée… Il nous apporte pas mal de choses. Il a par exemple une approche plus mélodique de la basse que moi. Forcément, ça donne naissance à une nouvelle dynamique pour certaines de nos compos”.

Et pour expliquer plus concrètement son arrivée – premier changement depuis l’intégration à la batterie de Shelley en… 1985 –, la dame ne cherche pas à faire de mystère. Et sourit. “Après vingt ans, ça ne pouvait pas nous faire de mal d’injecter un peu de sang frais. Et puis, comme ça, le nom du groupe retrouve un peu de sa pertinence, non ?” Elle rigole franchement. “Comme tu peux l’imaginer, quand on enregistre, on ne retrouve pas l’excitation qui régnait au début, mais il y a autre chose, qui nous motive tout autant pour continuer. C’est une sensation étrange. Cette fois, l’ambiance était parfois maussade, mais ça fait aussi partie du processus créatif. Du nôtre, en tout cas”.

Antinomique

Sur Sonic Nurse, la majeure partie des chansons ont été amorcées par Thurston Moore. En fait, il les destinait à un futur projet solo. Pour la plupart, il n’avait qu’un squelette, une base acoustique. À partir de cette matière première, le groupe s’en est donné à cœur joie. Et a accouché de l’un de ses disques les plus excitants depuis… Sister ? Ou Goo, peut-être. Signe prémonitoire, il est habillé de sa pochette la plus… alléchante depuis celle ornée par les dessins de Raymond Petitbon. “Elle est l’œuvre d’un artiste, ami à moi, Richard Prince, qui a réalisé toute une série dans ce style-là. J’aime beaucoup le titre de l’album, je le trouve très rock… Et pourtant, c’est peut-être notre disque le plus pop à ce jour. Je crois qu’il s’écoute très facilement, mais il recèle aussi quelques surprises par endroits… (Sourire.)”.

Il abrite surtout parmi les morceaux les plus excitants de Sonic Youth. Entre l’hymne concassé – et hit programmé – Pattern Recognition et la balade arty Unmade Bed – imaginez Neil Young accompagné par Slint –, en passant par le sus-mentionné et féroce Kim Gordon And The Arthur Doyle Hand Crème (déjà sorti, sous son titre originel, sur un split-single partagé avec Erase Errata) et la complainte hypnotique I Love You Golden Blue, le groupe renoue avec l’excellence, captive l’auditeur pour mieux le subjuguer. Avant de lui porter le coup de grâce par l’intermédiaire de l’époustouflant Peace Attack, assaut frontal dirigé contre le gouvernement américain, sa mégalomanie, son hypocrisie.

“À l’origine, le texte était un poème de Thurston, qu’il avait écrit pour un recueil dans lequel il était impliqué. À cette époque, il y avait ces incessantes manifestations contre la guerre en Irak, qui, comme chacun sait, ont été complètement ignorées. Pire, le Président, aidé en cela par une partie des médias, a lancé toute une campagne autour de la victoire pour la paix. D’où ce titre antinomique. J’aime beaucoup le côté doux-amer du morceau, ce qui n’est pas habituel pour une chanson engagée… Bon, nous ne sommes pas dupes non plus. Nous ne pensons pas que ce morceau chamboule tout dans notre pays. (Sourire.) Cela dit, dans les 60’s, la musique, le rock ont galvanisé les gens, les étudiants. Sans qu’on assiste à un tel phénomène, à une telle lame de fond, j’ai l’impression que de plus en plus d’artistes se sentent concernés et ont envie d’arriver à sensibiliser les jeunes à la politique. Alors, rêvons un peu : peut-être que l’histoire se répétera, que tous ensemble, nous réussirons à faire évoluer les choses”.

 

Britney Spears

Marquer le présent, envisager le futur, tout en se penchant sur son passé. C’est ainsi que l’on pourrait résumer l’année 2004 pour Sonic Youth. À la sortie de Sonic Nurse, il faut en effet ajouter celles d’un Dvd rétrospectif sur les années Geffen, Corporatist Ghost, et une réédition luxueuse de Goo.

“On a pas mal d’autres idées. On essaye de sortir la vidéo de notre concert avec Brigitte Fontaine, mais ce n’est pas facile car il faut négocier avec son label, Virgin, et je ne suis pas sûr que ces gens comprennent l’intérêt de la chose. On a aussi réécouté récemment l’enregistrement de l’un de nos premiers live, en 1981, et c’est vraiment intéressant. En fait, ça sonne très moderne. Par moments, on pourrait presque penser à Slint. Sinon, j’ai un nouveau projet de disque, Steve et Lee ont accompagné Vincent Gallo sur scène à Londres. C’est marrant qu’il soit toujours là lui-aussi. Ensemble, on aime bien évoquer le passé, il était dans pas mal de groupes à l’époque de nos débuts. Il a réalisé la vidéo de Unmade Me. Mais pour en revenir à nos activités annexes, c’est cette liberté que nous nous accordons qui rend Sonic Youth unique. Et puis, il ne faut pas se leurrer : un seul groupe ne peut satisfaire toutes nos aspirations. Ce serait suicidaire…”

Malgré tout ça, Kim Gordon trouve encore du temps pour veiller à l’éducation de sa fille, Coco. “La seule chose que je lui ai formellement interdite, c’est d’écouter les disques de Britney Spears !” Elle se marre. “Elle aime bien notre nouvel album. De toute façon, je crois que l’époque va nous être favorables : aujourd’hui, la plupart des programmateurs radio aux États-Unis ont grandi avec le… grunge. Et des gens comme les White Stripes, les Strokes ou les Yeah Yeah Yeah’s ont bien préparé le terrain à un  disque comme Sonic Nurse”. Ce serait un juste retour des choses.

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