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Interviews
9 mai 2016
Souvenirs ‘magic’ : rencontre avec Lawrence (Felt) en 2003
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Souvenirs ‘magic’ : rencontre avec Lawrence (Felt) en 2003

Felt a beau s’être éteint avec les années 80, la cote de ce projet unique et mystérieux, dirigé par l’énigmatique Lawrence, n’a cessé de prendre de l’importance. Surtout grâce aux récents succès de formations comme Belle & Sebastian ou The Tyde qui reconnaissent volontiers haut et fort cette prestigieuse ascendance. Même si le fantasque leader a tourné la page depuis Denim et Go-Kart Mozart, il évoque toujours avec plaisir “ce groupe trop en avance sur son temps” qui a brillamment rempli son impossible mission : sortir dix singles et dix albums en dix ans. Parallèlement à la réédition de tous les Lp’s, la sortie d’une nouvelle compilation et d’un Dvd live, Lawrence évoque le parcours atypique de cette formation à géométrie et aspirations variables.

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Pourquoi une telle rétrospective de Felt aujourd’hui, alors que les albums, aussi bien sur Cherry Red que sur Creation, avaient déjà été réédités au début des années 90, par exemple ?

Oui mais dans le passé, ça a toujours été fait n’importe comment et sans mon consentement. Aujourd’hui que le catalogue de Creation a été vendu à Sony, je peux enfin sortir chaque album en Cd dans son allure originelle ! Comme il y en a quatre chez Cherry Red, cinq chez Creation plus un chez Él, il n’avait jamais été possible de rééditer les dix albums au même moment. Quant à la compilation, Stains On A Decade, c’est la première fois qu’il existe un aperçu complet de la discographie single de Felt. Ceux qui ont entendu parler de nous sans vraiment nous connaître vont être choqué de voir combien nous étions pop, à mille lieues de notre image sombre et underground.

Justement, Stains On A Decade comporte quinze titres : qu’est-il arrivé à ta théorie des albums “symétriques” ?

Ah, mais ça, c’était valable pour le vinyle. Quand tu te levais pour retourner le disque, il fallait un même nombre de chansons d’une face à l’autre, sinon c’était forcément bancal. Mais un Cd, tu le laisses jouer. Cela dit, il existe quand même dans le cas présent une sorte de symétrie car tu peux écouter cinq morceaux à la fois, te lever, en réécouter cinq, te relever, puis en écouter cinq autres. Par contre, je ne pourrais jamais sortir un disque avec dix-sept titres, ce serait affreux. Si je faisais ça un jour, ça voudrait dire que c’est la fin. (Ton plaintif.) Mais bon, j’ai déjà fait fausse route. (Silence.) Ignite The Seven Cannons, ça me fait trop mal… Onze titres. C’est la faute de Maurice Deebank, mon guitariste, et je le déteste à cause de ça. Il m’avait forcé à inclure son très long morceau en me menaçant de quitter le groupe. Ça montre bien la différence entre nous. Onze ou dix, lui s’en foutait… Il s’en foutait.

On connaît le sort de la plupart des autres membres de Felt, mais lui, que devient-il ?

En 1985, Il a rencontré une fille à Barcelone et l’a épousée. On était allé dans un club échangiste après un concert, forcé par notre tour-manager. Si, si, vraiment… Alors qu’un homme et sa femme faisaient l’amour sur scène, Maurice a remarqué une infirmière dans le public. Il l’a regardée, et c’était bon. Deux jours plus tard, de retour à Birmingham, elle dormait sur le pas de sa porte ! Ils ont attendu deux mois avant de se marier. Aujourd’hui, ils ont un garçon de onze ans, mais ils ont divorcé. Typique, quoi… Après ça, il est retourné à l’université pour apprendre à être chef d’orchestre. Je suis sûr qu’il accomplira quelque chose car il est vraiment très doué.

 

Partisans

En plus de ces rééditions, il y a ce Dvd, A Declaration ?

C’est un concert de 1987 à l’ULU de Londres, le seul jamais filmé, du moins par nos soins. Avec toute cette agitation autour de Felt, les jeunes voudront voir à quoi l’on ressemblait sur scène, je pense. Le réalisateur s’était amusé à assembler des séquences de ce live pour en faire la vidéo de I Will Die With My Head In Flames, la face B de Rain Of Crystal Spyres. Comme elle n’est jamais sortie, on l’a ajoutée au Dvd. En tout cas, on est sûrement le seul groupe sur terre à avoir traversé les 80’s sans clip. Il devait y en avoir un pour Primitive Painters, mais le single était sorti chez Cherry Red, et l’on avait entre-temps signé avec Creation. Il y a eu une énorme dispute entre les deux labels pour savoir qui paierait… Au final, il a été partiellement tourné, mais Alan McGee a refusé d’allonger pour le reste. On s’est donc retrouvé avec une moitié de clip sur les bras. Une très mauvaise moitié d’ailleurs.

Le contenu du Dvd est assez chiche et il n’y a aucune exclusivité sur la compilation et les rééditions : un peu frustrant pour les fans de la première heure…

S’il s’était agi d’un groupe normal, j’aurais été d’accord avec toi. Les groupes normaux ont besoin de bonus parce qu’ils sont mauvais à la base. (Rires.) Mais moi, en tant que fan de Felt, j’achète ! Tu te rends compte, c’est la première fois qu’on réédite convenablement ces disques ! Et puis, je suis contre les Dvd qui sortent aujourd’hui, gavés d’éléments additionnels. Cette surenchère vise juste à inciter le consommateur à acheter le produit. Cherry Red a bien tenté de me forcer la main pour qu’on mette une galerie de photos, mais comme j’ai disparu pendant trois semaines, j’ai loupé le jour où l’on devait faire la sélection. (Rires.)

Qu’attends-tu ou qu’espères-tu de cette mise à jour de votre carrière ?

Hum… La réaction générale a été incroyable. Dès qu’on en a parlé aux médias, on a été très sollicités pour des interviews, papier ou radio. J’ai été vraiment surpris de cet intérêt. Apparemment, des personnes attendaient ça, comme le réveil d’un géant endormi. (Sourire.) De plus en plus de groupes actuels disent avoir été influencés par notre musique et se sont réapproprié nos idéaux. Et depuis quelque temps, les gens commencent à comprendre ce qu’on essayait de faire. Mais ça reste à une très petite échelle.

N’est-ce pas triste que la reconnaissance arrive si tard ?

Triste, non, mais… Disons qu’on était trop en avance sur notre temps, de toute façon. On était supérieurs à tout le monde dans l’industrie musicale et on le savait. Cela ne nous surprenait pas de ne pas décrocher de hits ou de ne pas jouer dans de grandes salles, car le public n’était pas prêt pour nous. Enfin si, dans un sens, c’était triste, parce que je voulais être riche et célèbre, mais selon mes propres conditions. Cette différence, j’en paye encore le prix aujourd’hui. Alors, c’est bien gentil, cette réhabilitation, mais j’aurais clairement préféré que ça arrive à l’époque, dans les 80’s. Aller à Top Of The Pops avec Penelope Tree. Primitive Painters aurait pu être un hit, aussi…

Le statut de héros culte ne t’a donc jamais attiré ?

Oh que non. J’ai toujours voulu être extrêmement célèbre et c’est encore le cas aujourd’hui. Plus célèbre que Staline ou Karl Marx. Je peux promettre à quiconque veut bien me suivre que je ne les laisserai jamais tomber. Que jamais je ne sortirai un disque médiocre. J’ai tellement appris de ces pop stars du passé qui se sont ramassées par paresse, malhonnêteté ou vanité. J’aimerais que ceux qui suivent ma carrière sachent que, même s’ils n’aimeront pas forcément tout ce que je fais, ça restera toujours intéressant.

On dirait un programme politique…

Ah bon ? (Il glousse.) Mais c’est vrai, j’ai besoin de partisans. Et je pense qu’il y en a, quelque part. Seulement, les gens comme moi sont très calmes, ils ne crient jamais, ils se cachent dans les coins sombres : je ne saurai probablement jamais combien j’ai de fans.

 

Embrasse-moi

Lequel de tes albums conseillerais-tu à un néophyte ?

S’il n’a pas beaucoup d’argent, j’en recommanderais trois. The Splendour Of Fear, Let The Snakes Crinkle Their Heads To Death et Me And A Monkey On The Moon. Avec ça, tu as une idée assez précise de ce qu’on a voulu accomplir à travers la décennie. Il y a les chansons mélancoliques, les tubes pop, et surtout l’aspect instrumental du groupe. À cet égard, Train Above The City est un classique, fait par des blancs amateurs de jazz. C’est un exploit pour un groupe sans argent et sans entraînement d’avoir sorti un disque pareil.

Si tu devais former ton Felt idéal ?

Bonne question ! Eh bien, déjà… Moi. (Rires.) Sinon, je garderais Deebank, Gary Ainge à la batterie et Mick Lloyd à la basse.

Et ton groupe idéal tout court ?

À la basse, ce serait Saunders, qui jouait sur les albums de Lou Reed au début des années 80. (Hystérique.) Je l’adore ! Comme batteur, je choisirais Peter Phipps du Glitter Band et comme claviériste, Rick Wakeman. Mais attention, le Wakeman avec la cape de magicien et les cheveux longs, celui qu’on aurait congelé en 1975. (Rires.) Et comme guitariste, Steve New, c’est tout simplement le meilleur. À quinze ans, il a passé une audition pour jouer dans les Sex Pistols, il était pris, mais comme ils lui ont demandé de se couper les cheveux, il a refusé. Quand Glen Matlock a quitté le groupe quelques années plus tard, il s’est souvenu de lui et l’a enrôlé dans les Rich Kids. J’ai travaillé avec lui récemment. Rien de sérieux, on a juste répété dans son appartement. C’est un type adorable et toujours très beau. C’est important pour moi que les gens vieillissent bien.

Si tu devais rencontrer une personne en particulier, quelle serait-elle et que lui dirais-tu ?

Thomas Chatterton, un poète anglais, une sorte de Rimbaud mais bien meilleur. Meilleur que moi, même. Sauf que je continue et qu’il a abandonné très tôt. Il s’est suicidé à l’âge de dix-sept ans, car, comme moi, il n’arrivait pas à avoir de succès. Personne de ma connaissance n’a jamais entendu parler de lui, ce qui est peu surprenant vu que ses quelques travaux restent introuvables et n’ont jamais été réédités. Tu sais, les nouveaux romantiques pouvaient bien lire Shelley, Byron ou Keats, mais la seule influence de ce petit monde, c’était Chatterton. Toute cette période-là s’est basée sur ses écrits. Qu’est-ce que je lui dirais ? “Embrasse-moi”. (Rires.) J’ai justement écrit une chanson appelée What Chatterton Said. Elle sortira sur mon nouvel album, In The Pursuit Of Death, le premier d’un nouveau projet dont je n’ai pas encore choisi le nom. Ça va être énorme. À l’origine, Alan McGee m’avait donné des milliers de Livres pour l’enregistrer sur Poptones. Avec Donna d’Elastica, on devait être les points de mire du label, mais il a subitement changé d’avis sur la direction dans laquelle il voulait l’emmener. Et c’est devenu ce que tu sais aujourd’hui : une très mauvaise structure, horriblement instable. À part The Airport, rien de bon n’en est sorti.

Et les Ping Pong Bitches, alors ?

J’adore l’ex-copine de Bobby (ndlr. Gillespie) mais elle n’aurait pas dû porter une casquette de l’armée sur sa pochette. Ça a tout cassé pour moi. Finito. C’était d’adorables filles, mais elles ont essayé de se faire passer pour ce qu’elles n’étaient pas.

Quel est ton plus grand regret ?

Ne pas être riche.

Et ton meilleur souvenir ?

Avoir sorti un album chez EMI avec Denim. Que le plus grand label du monde reconnaisse ton talent, c’est le fin du fin, non ? Si tu es juste un songwriter, heureux de gratouiller dans ta chambre, ça n’a sans doute aucune signification, mais si tu entres sérieusement dans l’arène, tu vises la première place. Depuis toutes ces années, je suis une figure de l’underground, j’ai récolté les accolades de personnages importants, mais ça ne m’a fait ni chaud ni froid. Pourquoi tu crois que Nick Drake s’est suicidé ? Tu crois que si Pink Moon avait été n°1, il l’aurait fait ? Non, parce qu’il voulait être connu, comme nous tous. Les groupes qui disent se foutre de la célébrité, qu’ils décrochent un boulot et fassent ça comme passe-temps, parce qu’ils ne devraient même pas être dans le business. Si tu es heureux de vendre cinq cents singles, tu n’es pas un artiste.

Il y a quatre ans, tu as dit que Denim Take Over sortirait en 2004 : tiendras-tu ta promesse ?

Je ne peux pas. Comme c’est un album majeur, il me faut une major, et EMI ne veut plus de moi. (Sourire.) Ce serait hypocrite et trop facile de le sortir via un indépendant. Crois-moi, je peux faire ce qui me chante sur n’importe quel label indie dans le monde, mais ce n’est pas ça que je recherche. Je veux être employé par une maison de disques, je veux entrer en compétition avec Eminem. S’il est numéro un, je veux être numéro trois. Je n’aime pas le monde des indés, je le déteste, même, c’est pour les amateurs. Et pourtant, j’ai travaillé dans une usine pour me payer mon premier single et le sortir par mes propres moyens. Mais ça, c’était juste un tremplin pour me hisser vers le haut. La plupart des gamins qui lisent ce journal ne seront pas d’accord avec ça, jusqu’à ce qu’ils suivent le même parcours que moi et apprennent les mêmes choses que moi sur le métier. Il faut se souvenir d’un fait, c’est tout. Sur quel label les Sex Pistols ont voulu signer ? EMI. Et là tu comprends un tas de choses sur l’ambition, les idéaux…

 

Banana Split

Et où en es-tu avec Go-Kart Mozart ?

Le nouvel album devrait sortir plus tard cette année ou en janvier sur Cherry Red.

Sur un indépendant, donc…

Oui, mais ça n’a rien à voir, c’est un projet bien moins important que Denim. Denim, c’est les Beatles de ma carrière, et Go-Kart Mozart, les faces B de Denim. C’est ce qui m’occupe jusqu’à ce que je sois signé sur une major. Mais cet album sera de toute façon le dernier, car il clôt le diptyque.

Mais alors quel intérêt de le sortir s’il est moins bon ?

Non, tu ne comprends pas. Il est aussi bon musicalement, mais il est impossible à vendre ! Go-Kart Mozart est un groupe parallèle qui existe parce que je ne peux pas sortir ces faces B de Denim sur une grosse maison de disques. Il ne repose en rien sur des budgets, il n’a rien à voir avec le business. C’est de l’art à l’état pur, c’est d’ailleurs pour ça que les pochettes sont aussi travaillées, qu’il y a un très beau poster dans la version vinyle. L’idée de Denim, c’est le groupe en tant que corporation, celle de Go-Kart Mozart, le groupe en tant qu’artisan. Tu saisis ?

Si quelqu’un devait reprendre l’un de tes morceaux, qui voudrais-tu que ce soit ?

(Immédiatement.) Lio. Je l’aime. Depuis que l’ai vue dans The Face en photo, magnifique, nue dans un bain, je suis devenu fan. Parce que je suis très superficiel. Un de mes amis ne veut pas me donner son exemplaire de Banana Split, qui est très rare en Angleterre, alors, j’ai songé à le tuer. Sérieusement. On m’a dit qu’elle avait une fille qui chantait, c’est vrai ? Ah, c’est sa sœur ? Mais elle n’a pas d’enfants, si ? (Grimace dégoûtée.) Je ne l’aime plus du tout. Lio, c’est terminé pour moi. (Rires.)

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