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Interviews
9 mai 2016
Souvenirs ‘magic’ : rencontre avec Jean-Louis Murat en 2003
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Souvenirs ‘magic’ : rencontre avec Jean-Louis Murat en 2003

Enregistrés à la vitesse éclair de quatre jours, les vingt-trois titres de Lilith constituent déjà l’imposante somme de la discographie de Jean-Louis Murat, encore trop maigre à ses yeux. Avec ce triple album vinyle à l’ancienne, cet indispensable franc-tireur de la chanson française, qui reçoit exceptionnellement dans son Auvergne natale, ne s’est jamais aussi bien porté depuis qu’il a trouvé la bonne formule instrumentale sur Le Moujik Et Sa Femme. Guitariste émérite, auteur prolifique et chanteur incomparable, ce francophobe notoire compense sa frustration de stakhanoviste dans une discipline de travail quotidienne : écriture, composition et peinture. En éternel amant, il sonde encore à travers la figure mythique de Lilith le mystère du cortex féminin avec un appétit qui se double d’un plaisir instantané. Tout en gardant un œil vigilant sur l’époque, aussi morale que vicieuse.

INTERVIEW Franck Vergeade
PARUTION magic n°74

Avec ce disque, j’ai voulu assommer la concurrence. Définitivement. Tout le monde va le contester, mais désormais, il y a moi et les autres. Rien qu’au niveau du poids, j’ai fait très fort avec ce triple vinyle. Ce n’est pas la peine de se faire chier avec la version double Cd.

Comment est née cette idée de triple album vinyle ?

L’enregistrement s’est tellement bien passé que je me suis retrouvé comme un con avec ces vingt-trois titres. Je me suis fait un peu piégé, mais je n’allais quand même pas balancer un album entier à la poubelle. Initialement, je voulais publier un double vinyle. Sauf que ça ne tient pas sur un simple Cd, à cause de l’encodage. Tout le problème était là.

Était-ce aussi une manière d’assouvir un vieux fantasme ?

Le fonds du problème, c’est que je souhaitais un triple vinyle à mon nom dans ma discothèque. À la maison, je n’écoute plus que des vinyles. Et il y a beaucoup de disco. Par exemple, je suis un fan absolu d’Eddie Kendricks, l’ancien chanteur des Temptations. D’ailleurs, Laure (ndlr. Bergheaud, sa femme), ça l’a toujours fait rigoler. Elle n’a toujours pas compris mon côté disco.

Tu as prolongé la formule du trio guitare-basse-batterie inaugurée sur Le Moujik Et Sa Femme (2002)…

J’ai surtout davantage travaillé les textes que sur Le Moujik…. Je suis finalement assez simple comme garçon. J’ai beaucoup de mal à prendre autant de recul que vous, les journalistes. J’avance disque par disque. Le prochain est quasi terminé. Il paraîtra l’année prochaine. Et j’en ai deux autres qui sont sur le feu. Lilith, c’est déjà une vieille affaire. D’ailleurs, dans le renouvellement de mon contrat, j’imposerai de publier deux albums par an. Parce qu’aujourd’hui, je suis obligé de hurler et de terroriser tout le monde pour en sortir un chaque année.

Tu n’en as pas marre de perdre autant d’énergie à faire comprendre aux autres ce qui te paraît naturel ?

C’est clair que j’en ai marre. Ah, la vache… (Moue désabusée.) Les emmerdes ont commencé depuis que j’ai terminé Lilith. ça fait un mois et demi que je suis emmerdé pour l’emballer, le télécharger sur le Net, pour ceci, pour cela. J’ai déjà dépensé beaucoup plus d’énergie que j’en ai utilisée pour enregistrer tout le disque. Le business m’a pompé plus de sève pour ces histoires à la con que le studio, l’écriture des chansons, les répétitions, le mixage, la gravure… J’en suis sorti frais comme une rose. Aujourd’hui, j’en ai tellement plein le cul que j’irais mettre le feu à ma maison de disques. C’est vraiment pénible.

 

Chansons debout

Certaines chansons de Lilith paraissent relevées de l’écriture automatique, comme Le Mou Du Chat, avec l’utilisation d’un vocable peu usité, comme “On s’organise en musc en réséda” sur Les Jours Du Jaguar.

J’ai toujours aimé ça. C’est dans ma nature : j’adore la littérature, je possède une collection de dictionnaires. Mais à vrai dire, je ne sais pas trop ce que j’écris. Je ne suis pas toujours très conscient de la signification de mes textes. J’attends que les gens m’en parlent. J’aime trop la poésie pour être un fanatique du sens. J’enchaîne les images et les sensations. L’écriture poétique est un bricolage un peu secret dont je n’ai absolument pas la clef. Mais c’est ce que j’aime par-dessus tout. Et tous les jours, il faut que j’écrive de la poésie. J’y suis surentraîné depuis l’adolescence. Je ne comprends toujours pas d’où ça me vient, mais dès que je me laisse aller, je noircis des pages et des pages. C’est ma façon préférée de m’exprimer. Et j’y suis toujours moi-même.

Dirais-tu qu’avec Lilith, tu as été musicalement aussi ambitieux que calculateur ?

Non, cet album est très basique, me semble-t-il.

Même un exercice morriconien comme Se Mettre Aux Anges ?

C’est la faute de Dickon (ndlr. Hinchliffte) des Tindersticks. J’enregistre piano-voix, et ensuite, il fait ce qu’il veut. À partir du moment où la personne te connaît et t’apprécie, elle essaie de rentrer dans ton univers. Je n’ai été aucunement directif dans ce disque. C’est une question de confiance.

Idem pour les chœurs féminins ?

J’ai demandé à Camille si elle voulait bien s’en occuper. Dès qu’elle a accepté, je ne voulais même pas savoir ce qu’elle avait fait. Et quand elle est venue enregistrer les chœurs avec ses copines, on est parti se balader avec Fred (ndlr. Jimenez, le bassiste). Quand on est revenu, elles avaient terminées et étaient déjà parties. Je ne suis pas du genre à fliquer les gens avec qui je travaille. ça a été très cool comme enregistrement. En studio, je suis arrivé comme d’habitude avec le double de matière nécessaire. Mais l’équipe était tellement bonne qu’en quatre jours, c’était emballé. À ma grande surprise.

L’album a-t-il été écrit après l’annulation de la seconde partie de la tournée du Moujik, à l’automne 2002 ?

J’ai commencé à bosser le 19 novembre. Et à enregistrer, le 1er février. J’ai tout écrit et surtout tout répété. Car je ne fais pas de démos, même pas sur cassette. Les chansons, je les garde dans la tête et je les répète au métronome. Désormais, je les écris debout. D’ailleurs, c’est mon premier disque de chansons debout. En studio, je suis arrivé avec seize guitares, mon métronome et les vingt-trois titres en tête. Je ne les avais donc jamais entendus. Je les ai répétés trois fois par jour. Une fois que je les connaissais par cœur, que je maîtrisais parfaitement le jeu de guitare et que j’avais défini tous les sons, je les jouais en acoustique aux musiciens. Puis chacun mettait son casque, et c’était parti. ça a vraiment été extra. Sur On Ne Peut Rien En Dire, le tout premier morceau enregistré, je ne connaissais pas le batteur (ndlr. Stéphane Reynaud). Il souhaitait qu’on se parle au téléphone, mais je lui avais dit qu’on se verrait en studio. Et une seule prise a suffi. Pareil pour Les Jours Du Jaguar, que j’ai achevé la veille au soir. Je ne te cacherai que c’est ma chansons préférée du disque, j’y suis le plus moi-même.

C’est une pratique digne des Rancheros…

Oui, je n’aime pas quand ça traîne. C’est d’ailleurs le problème quand on bosse ou vit avec moi. J’adore les gens qui sont rapides comme l’éclair. Si au bout de cinq minutes, un musicien n’a pas compris, j’en change. Je déteste perdre mon temps.

En parlant de musicien, le changement de batteur est-il lié à l’implication de Jean-Marc Butty dans Vénus ?

Il y avait effectivement beaucoup de ça. Et puis, avec mes ventes de disques ridicules, je ne peux pas me permettre d’entretenir un batteur et un bassiste. Donc je prends des gens par à-coups.

Tu t’y complais dans ces “ventes ridicules” ?

Tu rigoles, j’espère ! Je fais un album et une tournée par an, et là je sors un triple vinyle. On ne peut pas dire que je suis récompensé. ça m’échappe complètement. Chaque fois que je publie un disque, j’aimerais bien en vendre cinq cents mille.

Paradoxalement, l’accueil radiophonique sur Lilith est déjà plus conséquent que sur le précédent.

Tu crois cela… Est-ce que c’est bien pour la musique, mes chansons, la production, les concerts ? N’est-ce pas plutôt parce qu’il manque de personnalités à se mettre sous la dent pour écrire des papiers ? Va savoir…

D’autant que le contexte actuel est encore plus dramatique qu’il y a un an et demi.

“Dramatique” est vraiment l’adjectif qui convient. Avec les intermittents qui s’y mettent, je pense que ça va péter sévèrement. Mais on l’a bien cherché. À force de signer des artistes de merde, d’avoir une télé de merde…

Quel regard portes-tu sur la “nouvelle variété française” ?

Je ne connais pas parce que je n’écoute pas. On me parle de Delerm, mais il n’y a pas de moment dans mon programme journalier où j’écoute la radio ou regarde la télé. Et si, au cours d’un dîner, quelqu’un met Vincent Delerm, il se prend une assiette dans la gueule. (Sourire.) Si les mecs prennent un peu de pognon, tant mieux. Les temps sont difficiles… Il y a évidemment un côté pathétique à tout cela, mais raison de plus pour ne pas baisser les bras. D’autant que ce que je préfère, c’est chanter et jouer de la guitare. Depuis 1977, je n’ai toujours fait que ça. Alors je ne vais pas m’arrêter maintenant.

 

Vicieux vertueux

Qu’est-ce qui pourrait faire que la source se tarisse ?

Je te rassure tout de suite, la source ne se tarira jamais. Tu n’as pas fini d’entendre parler de moi. (Sourire.) Je ne pense pas être fabriqué pour que la source se tarisse un jour. Je ne fonctionne pas ainsi. Je ne prends pas les chansons avec une pipette dans un lac qui est en train de s’assécher.

Ne crains-tu pas de redescendre des sommets à force de durer ?

J’ignore le sommet. Ce qui me motive, c’est ma curiosité. Et puis, j’aime jouer : de la guitare, du piano, de l’accordéon… C’est bien pour cela qu’on fait ce job. Toi, tu aimes écrire. Moi, j’aime jouer.

D’ailleurs, tu as rarement joué autant d’instruments que sur ce disque-là : guitares, bouzouki, harmonica, Fender Rhodes, piano, mini-Moog.

Je pensais toujours que tout le monde allait ricaner. Sous mes apparences de grande gueule, je suis assez peu sûr de moi. En ce moment, je bosse le sax pour être capable de faire des chorus. Pour la guitare, ça s’est décoincé à New York. Je m’en souviens très bien. C’était avec Marc Ribot. Je lui avais fait écouter une partie de guitare, et il me demandait pourquoi je ne la jouais pas moi-même parce qu’il en était incapable. Ce jour-là, j’ai vraiment pris confiance en moi. D’ailleurs, on a enregistré Jim en trio, guitare-basse-batterie. C’est pour cette raison que j’aime beaucoup les Américains. Jusque-là, je n’avais jammé en France avec des musiciens. Depuis, je me sens plus guitariste que chanteur, auteur-compositeur ou saxophoniste.

Sur scène, c’est de loin la formule qui te sied le mieux.

C’est celle où je prends le plus mon pied et où je contrôle tout. Or, j’aime bien contrôler. (Sourire.) Dès le début, avec mon premier groupe, Clara, c’était comme ça. C’est quand même dingue que j’ai perdu tout ce temps pour y revenir. Selon Christophe (ndlr. Pie, ancien membre de Clara et aujourd’hui batteur de Rogojine), un titre comme Gel Et Rosée est très Clara. Dans la façon de faire, je suis retourné au point de départ. Mais quand j’ai signé dans ces putains d’années 80, si tu présentais des chansons comme il y en a sur Lilith, il ne te restait que tes yeux pour pleurer. Alors, on s’est tapé vingt ans de musique de merde. Si au temps de Cheyenne Autumn, je n’avais pas fait un disque aussi tarabiscoté, jamais je n’aurais passé la rampe. C’est le business et la sensibilité du public à l’époque qui m’ont amené à enregistrer de tels albums. Je ne les regrette pas d’ailleurs. Mais c’est beaucoup plus épanouissant de faire la musique de Lilith. Et j’ai hâte d’être sur scène. Pour tout faire péter.

Quelle est ta position sur la diffusion libre et gratuite de la musique sur Internet ?

Je suis scandalisé. Tout le monde nous pique les chansons, et les internautes sont des voleurs de poule effroyables. Il faudrait en pendre par les couilles un par jour, place de la Concorde. Ils n’acceptent pas qu’un petit Beur vole leur voiture ou une pomme dans leur verger, mais ils trouvent tout à fait normal de piquer des disques. À force de flatter le vice, le public est devenu strictement vicieux. On n’a rien à gagner dans cette affaire. Même un mec qui a cru en l’Internet, comme Bowie, est obligé d’aller vendre son cul chez Vittel. On va tous y laisser notre chemise, et le business avec.

Tu vas pourtant être le premier artiste français dont l’album va être téléchargeable sur le Net avant même sa sortie commerciale…

J’ai donné mon accord, en disant que c’était une belle connerie. Parce que tu ne donnes pas aux voleurs l’habitude de voler impunément. Je n’ai jamais vu une telle déviance légalisée aussi facilement, alors qu’on n’a jamais vécu dans une époque aussi morale et répressive. Il n’y a qu’à voir la baisse de fréquentation de 20 à 35% dans les salles de concert à cause des lois Sarkozy… Ce sont les mêmes qui t’interdisent de boire des bières à un concert et qui volent dix disques par nuit, sans sourciller. Ce grand écart est insupportable, et cette contradiction me rend dingue. Personnellement, je n’en peux plus des vicieux vertueux.

Tu as déjà pensé quitter l’Hexagone ?

C’est trop tard maintenant. Mais si j’avais dix-huit ans, je me mettrais à l’anglais et je partirais aux États-Unis. ça, c’est sûr. Quand tu vois comment ils font de la musique dans les circuits parallèles, c’est le rêve. La vie de musicien, c’est de pouvoir gagner trois cents balles en liquide en allant jouer cinq-six chansons dans un bar, et pas de s’agenouiller aux Assedic devant un enculé de fonctionnaire CGT qui veut t’en radier.

Pourquoi l’instinctif que tu es a-t-il autant de mal avec son image ?

Si je vendais un million d’albums et que tout le monde m’aimait, ça me couperait la chique. C’est une sorte de croche-pied inconscient que je me fais à moi-même. Avoir des ventes insuffisantes et me sentir mal-aimé, contesté ou détesté titillent mon comportement de guerrier. Même si ça m’attriste parfois. Quand je suis sorti de l’expérience du Moujik, après en avoir vendu quatre, je me suis dit : “C’est ce qu’on va voir, je vais en remettre un coup !” Dans ce pays de merde, où tout est merdeux, la seule motivation que j’arrive à trouver encore est que l’on ne m’aime pas.

Et avec les photos ?

Je refuse d’être pris en photo par quelqu’un d’autre que moi. Et je ne transigerai jamais là-dessus. Maintenant qu’il y a Photosphop et des scanners ultra performants, je ne vois pas pourquoi on serait obligé de payer des photographes pour faire nos propres photos. Quand tu sais écrire une chanson de deux minutes trente, tu sais prendre une photo. J’attendais de passer le cap des cinquante ans pour annoncer cette décision à ma maison de disques. La photo est une expérience trop humiliante. Tu te retrouves avec des gens assez médiocres qui essaient de t’attifer et te pomponner pour paraître quinze ans de moins. Ils te regardent de travers parce que tu as des poches sous les yeux et ne savent pas comment faire pour les enlever.

Mais tu as cautionné cette pratique en ton temps !

Parce que je ne pouvais pas faire autrement. Sauf à me faire convoquer dans le bureau du PDG de Virgin et me faire virer si je n’acceptais pas. La technologie a tellement progressé… Je ne comprends pourquoi il existe encore des photographes professionnels.

 

Dernier héros

Quel est ton modèle de longévité dans ce métier ?

John Lee Hooker. D’ailleurs, j’ai un énorme souci avec ma discographie. Quand j’arriverai à trente-cinq, quarante albums, ça commencera à ressembler à quelque chose. C’est pourquoi je mets la gomme. Après m’être fait virer de Pathé, je signe mon premier vrai contrat en 1988, et je sors Cheyenne Autumn l’année suivante. Si tu comptes les live et autres Ep’s, j’ai publié près de vingt Cd’s en quatorze ans. Si on se revoit dans dix ans, j’en serai à quarante. Mais ça ne me force pas, au contraire, ça me détend. Toute la maladie de notre business est là. Comment se fait-il qu’il n’y ait pas d’artistes qui ne se pendent pas en faisant un disque tous les quatre ans dans un pays grand comme la moitié du Texas ? Je ne comprends pas. C’est comme si les footballeurs ne jouaient que la Coupe du monde. Moi, je fais le Championnat de France et la Champions League.

La chanson Gel Et Rosée est dédiée à Dominique Laboubée, l’ancien chanteur des Dogs.

La classe. Ils n’arrêtent pas de nous casser les couilles avec Johnny Hallyday, mais c’était le seul modèle qui, en 1977, nous donnait une idée valorisante. Et puis, je connais un peu Louise Féron, leur histoire… S’il avait été américain, il serait devenu une superstar, et Hollywood aurait déjà fait un film sur lui. Sauf qu’en France, dans ce pays minable, sa disparition a été traité de façon minable. C’est presque notre premier et dernier héros.

En parlant de minable, comment as-tu vécu les événements politiques et sociétaux depuis le 21 avril 2002 ?

Il y a de quoi se taper le cul par terre. Les Che Guevara de l’avantage acquis, comme disait Finkielkraut, sont au pouvoir. Tous les Dupont la joie de France se prennent pour Che Guevara. Et le public, satisfait, applaudit. Mais ce qui m’inquiète vraiment, c’est le problème des intermittents. On est mal, surtout tous les petits groupes comme Rogojine. Et je ne parle pas du monde parisien de la musique. On a été bien trop souvent indulgent. Moi, je me suis fait traiter de tous les noms, quasiment de “réactionnaire” et de « lepéniste”, en protestant il y a quatre ans contre ce statut d’intermittent de merde, affirmant qu’il allait nous péter à la gueule. Résultat : je me suis fait insulter de tous les côtés dans Le Canard Enchaîné, Charlie Hebdo. Voyant cela, l’Adami, qui est tenue par la CGT, m’avait supprimé ma subvention pour tourner. Aujourd’hui, je m’aperçois que ces gens-là défendent mes arguments de l’époque. On aurait dû réagir beaucoup plus tôt. Parce qu’on est bien dans merde maintenant. Dans dix ans, quand on va se réveiller, il n’y aura plus que Florent Pagny, Obispo et nos yeux pour pleurer.

Revenons à Lilith : avec une chanson comme À La Morte Fontaine, ne tends-tu pas le bâton pour te faire battre auprès d’un public non averti ?

Je lui pisse au cul au public non averti. (Sourire.) C’est simplement une chanson sur la passion mortifère qui règne dans notre époque, avec tous ces couillons qui sont fascinés par la mort, les brutes, les barbares, les incultes, la vulgarité. Pensant se régénérer, ils sont prêts à aller se noyer dans l’eau morte, par opposition à la claire fontaine. Notre société est comparable à la mer d’Aral. Comment veux-tu que je prête le flanc à cela ? Finalement, la civilisation française est passée assez rapidement d’une fascination pour l’eau claire à celle pour l’eau morte. Je me souviendrai toujours de cet intello parisien me soutenant que Joey Starr était la personnalité la plus intéressante du paysage médiatique français. C’est un peu comme le jour où le patron de Virgin se félicitait d’avoir le nouvel Arthur Rimbaud en signant Doc Gynéco. Tout cela m’effraie de plus en plus.

En dehors des intermittents, y a-t-il une cause pour laquelle tu serais prêt à t’engager ?

Le principe d’égalité entre l’homme et la femme dans nos sociétés. Le statut de la femme est l’enjeu des décennies à venir dans le monde. Et je suis prêt à astiquer la kalachnikov pour défendre cette égalité stricte. Parce que c’est tout ce qui m’a fait. Je suis bâti ainsi. Ma libido a besoin de femmes libérées pour exister. L’amour avec une femme libérée et épanouie est bien plus enrichissant qu’avec une vierge voilée. Ma dose de dopamine, d’abord.

Mais l’image de la femme n’a jamais été aussi mauvaise.

J’ai toujours vu dans l’anti-américanisme beaucoup d’anti-féminisme. C’est pourquoi la figure de Lilith me plaît bien. Dès le début de l’Humanité, a été envisagé un principe d’égalité entre l’homme et la femme. Aux États-Unis, les féministes ont justement pris le personnage de Lilith comme symbole. Derrière la peur de l’Américain, je vois à chaque fois la peur de la femme. Pas plus, pas moins.

Et s’il fallait te résumer par un mot ?

Sérieux. Et travailleur. Et colérique, trop colérique. J’ai des colères qui me coûtent chères parfois.

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