Chroniques d'albums
18 juin 2018
Signac clame la folie et la douleur
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Signac clame la folie et la douleur

Déjà quinze ans et sept albums que Fred Signac balade sa singularité à la charnière de l’art brut, de la dérive et de la chanson à textes. Dans le rock, il y a les valeureux, les héroïques, les premiers de la classe, les têtes à claques, ceux à qui rien ne résiste, ceux à qui tout réussit et puis il y a les autres. Les gueules cassées, les ni laids ni vraiment beaux, les mal dégrossis et ceux que la vie n’a pas épargnés. Leur truc, c’est plus les coins sombres des bistrots où ils susurrent leurs échecs à une chaise vide.

Avec ce septième album sobrement intitulé Signac, Fred Signac semble s’assumer pleinement en tant qu’interprète. Délaissant ici un chanter classique, il emprunte un spoken word glaçant proche de Mendelson, Michel Cloup ou encore plus récemment Thousand. Accompagné une fois encore du parolier Joel Rodde mais aussi d’Eric Signor, il dit ou plutôt clame sans affect les paroxysmes et la douleur.

Chez Signac, on ne joue pas de l’étrangeté, on la vit à chaque instant.  Il y a du Fante, du Bukowski, du clochard céleste, du miséreux qui tutoie le sublime chez ce monsieur. Se mettant aux services des compositions de Christophe Jouanno, Fred Signac a pu se concentrer pleinement sur son interprétation et délaisser un surjeu parfois mal habile. 

La vision du haut d’une falaise

Signac dit la folie, les HP maintes et maintes fois visitées, la double-peine du jugement des autres, les rues sales des petits matins. Signac dit l’industrie du désespoir, les couloirs sans lumière, les bouts de tunnel qui font suite à d’autres bouts de tunnels. C’est les Mole Men des bas-fonds des villes endormies, ceux que l’on ne voit plus, ceux qui n’existent plus.

L’humeur est versatile, entre électro éteinte, blues atone et beuverie sans joie. On évitera de citer paresseusement la voix d’un Lou Reed mais on reconnaîtra l’auteur de Berlin bien plus dans cette peinture des ombres. On tissera quelques correspondances avec Marcel Kanche ou Bashung. Tout semble sincère au creux de ce disque jusqu’à, paradoxalement, ses défauts qui s’assument, cette voix qui perd parfois le contrôle comme si elle était dépassée par ses émotions.  Cette noirceur ambiante vient encore appuyer des résonances cold wave presqu’indus sur le décharné Unipolaire. La musique de Fred Signac n’est jamais loin du point de rupture, de prendre les chemins de traverse, les lignes obliques à l’instar de Je me retrouverai et son interprétation presqu’atonale. La frontalité beugle dans le silence chez Signac, c’est un halo organique qui palpite. Aucune tiédeur dans ces lignes mélodiques imprévisibles tout en cassure et en césure. On entre en solitude comme on entre en religion. Ne venez pas chercher de certitudes ni d’opinions fermes ici. La nonchalance de la voix traînante n’a rien à voir avec l’apaisement mais traduit plus une forme de nivellement des sentiments à défaut de leur confusion. Un contraste qui se met au service de mots à l’imaginaire mouvant comme Maritime Erection Ou Un Cœur à l’œuvre.

La musique de Signac c’est une langue qui pense et qui panse car ne dit-on pas qu’à voir les abysses des autres, on en sort comme rassérénés, épuisés certes mais bien vivants. Valérie Leulliot chantait il y a quelques années le vertige du vide, les hauts des falaises où l’on se sent vivant. La musique de Signac, c’est un peu cela, la vision du haut d’une falaise…

Grégory Bodenes

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