Rééditions
10 novembre 2015
Section 25 – Always Now
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Section 25 – Always Now

(Factory Benelux/import)

Visible en ouverture de la VHS A Factory Video, parue en 1982 sous la référence FACT 56 avant qu’on la découvre religieusement quelques années plus tard, le clip de New Horizon de Section 25 a presque autant marqué votre serviteur que la ligne de basse pétrifiante de ce morceau aussi énigmatique qu’emblématique. Des pylônes électriques en rase campagne, le reflet d’un visage atterré, une rythmique butée mais libre, la basse obsédante, le reflet d’un visage atterré, des êtres humains presque normaux et extrêmement concentrés qui n’ont déjà cure (sic) de l’uniforme cold-wave.

Des moutons, de la roche noire, trois types moins sinistres que prévu donc, et déjà des collines à perte de vue. Les mêmes collines que l’on retrouve trois ans plus tard sur la pochette de From The Hip (1984), un album qui bénéficie du design de Peter Saville et de la production de Bernard Sumner, le tout faisant entrer sur le tard Section 25 au panthéon des pionniers de la dance moderne.

En attendant, au tout début de la décennie 80, le groupe des frères Cassidy et de Paul Wiggin (qui faillit être remplacé par un Johnny Marr encore juvénile) est bien intégré à la famille du label Factory. Ian Curtis (Joy Division) et le manager Rob Gretton ont mis la main à la pâte pour le maxi inaugural Girls Don’t Count (1980), l’un des plus vindicatifs, abrasifs et méconnus du post-punk. Always Now, qui paraît en septembre 1981 sous la référence FACT 45, n’est que le cinquième LP à sortir sur la maison de disques mancunienne après ceux de Joy Division, The Durutti Column et A Certain Ratio.

Il est vendu sous une pochette jaune somptueuse et fort coûteuse de Peter Saville, associant graphisme brut, pliures sournoises et luxueux effet marbré et coloré. La réédition en double CD qui nous intéresse aujourd’hui en propose une délicieuse réplique et comprend donc l’album originel, un concert hollandais datant d’octobre 1980, une Peel Session de janvier 1981 et quelques démos en sus d’autres singles d’époque (Girls Don’t Count, Charnel Ground, Je Veux Ton Amour).

Produit par Martin Hannett dans le studio Brittania Row de Pink Floyd à Londres, là même où Hannett a enregistré Closer (1980) de Joy Division, Always Now contient plus d’un trésor entre ses sillons. Le producteur culte y explore les mêmes pistes sonores que celles expérimentées sur Closer, un spectre à la fois ample et claustrophobe, usant de la réverb’, de l’écho, du delay et d’un nombre constant de dangereuses addictions pour inventer le son d’après-demain. Tel un Lee “Scratch” Perry des Pennines, cette chaîne de montagnes qui domine Manchester, là où Martin allait régulièrement enregistrer le silence…

C’est Friendly Fires qui ouvre le disque, une douce mais véritable agression portée par un rythme tribal et une ligne de basse inoubliable. Puis on glisse vers Dirty Disco, qui porte parfaitement son titre en tant que cousin énervé, fluide et hypnotique de Death Disco (1979) de Public Image Ltd. C.P. conjugue ensuite l’obsession de son temps pour The Velvet Underground en citant en filigrane l’éminent Street Hassle de Lou Reed, comme du proto-Spacemen 3 désenchanté. C’est pourtant à deux autres formations tout aussi mythiques et importantes que l’on songe : Can et Neu!.

Certes, Larry Cassidy ne chante objectivement pas très bien, mais avec un peu d’imagination, on peut l’envisager en descendant direct de Damo Suzuki au sein de Can. Pour le reste, ces sensationnelles rythmiques déroulantes s’inscrivent dans la filiation immédiate du krautrock, davantage même que celles de Joy Division, la figure tutélaire qui fera longtemps de l’ombre à Section 25.

Les Cassidy étaient ainsi accusés de suivisme alors que les deux groupes étaient de vrais frères d’armes. Oh, bien sûr, il y a aussi des morceaux moyens sur Always Now, comme Hit ou Babies In The Bardo. Des centaines de suiveurs de la vague froide s’inspirèrent d’ailleurs de ceux-là alors qu’il suffit d’écouter une chanson pop contrariée de la trempe de Be Brave pour s’apercevoir que Section 25 frayait déjà dans des eaux bien supérieures. Ce que confirme donc en bout de course et dans les grandes largeurs New Horizon, morceau lunaire et sec, lancinant et frontal, plaqué stratégiquement à la fin de la face B – comme béni des dieux.

D’horizons nouveaux, cette œuvre en était foncièrement porteuse. Elle était même symptomatique. Car sous sa remarquable austérité de façade se dessinait non seulement un groupe beaucoup plus lettré qu’il en avait l’air, mais s’annonçaient aussi tous les revivals – ou presque – à venir. Alors plutôt que de réécouter Always Now comme le symbole figé d’une époque, il faut le prendre comme un postulat, celui d’un nouveau psychédélisme moins fade que la marinade aqueuse qu’on nous vend trop souvent ces temps-ci.

De Windsor For The Derby à White Hills, de LCD Soundsystem à Om (voire chez Loop), à chaque fois que la répétition dissimule un cœur d’or sous une apparence misérable ou que la basse constitue l’ossature fondamentale d’une œuvre, on retrouve plus de traces de Section 25 (celui d’avant la dance) qu’on voulait bien se l’avouer jusque-là. Une qualité qui place Always Now parmi les albums les plus incompris et chérissables du post-punk. L’un des plus étranges aussi, sa profondeur de champ peu évidente à l’époque se révélant assez stupéfiante aujourd’hui.

Etienne Greib

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