Interviews
30 mars 2010
Herzfeld Orchestra : Reportage – Soirée Herzfeld – 30/03/10
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Herzfeld Orchestra : Reportage – Soirée Herzfeld – 30/03/10

Jeudi dernier, le 25 mars, un duo de Magiciens (Franck Vergeade et bibi) quittait Paris pour se rendre à la Filature de Mulhouse, histoire d’assister à la soirée organisée conjointement par le label strasbourgeois Herzfeld et les pouvoirs culturels de la région. Au programme : une immersion dans les rouages du raout, des babillages amicaux, une désintoxication forcée, et des concerts. La fine fleur du label en action. Thomas Joseph (ou T), Roméo & Sarah, Electric Electric, et surtout, le Herzfeld Orchestra. Soit tous les groupes de la maison de disques réunis en une seule et même fanfare, auteur d’un disque phare distribué aux spectateurs de la soirée avant sa sortie officielle cet été. [Reportage par Jean-François Le Puil].NB. Pour vous y retrouver dans ce fatras de noms et de groupes, on a résumé ici. Écoutez aussi deux extraits en cliquant sur les titres Flashlights ou Days Of Dew.

“Paris est une solitude peuplée ; une ville de province est un désert sans solitude”, disait les-citations.com François Mauriac. L’avait raison François. Pendant les quelques heures passées à Mulhouse, on s’est senti un peu moins seul. C’était bien, mais pas gagné d’avance. Bibi risquait même gros en débarquant dans une cité où l’on se plaît à dévorer les “petits bonhommes” dans son genre à l’heure du goûter.

D’ailleurs, après s’être injecté un shoot de placidité en écumant fissa les rues dépeuplées qui l’entourent, il y avait effectivement de quoi se sentir tout petit en débarquant à la Filature. Un visiteur minuscule perdu au milieu de “la scène nationale de Mulhouse”, kolossal centre artistique dédié au théâtre, à la danse, au cinéma, à l’opéra, au cirque, aux expositions, aux concerts. À la Kultur, quoi. Le nom est un hommage quasi-posthume à la tradition industrielle du coin, et c’est p’têt pour ça que les couloirs du bâtiment torsadent sans cesse pour nourrir une immense pelote de béton qu’un enfermement radical et prolongé ne suffirait pas à démêler.

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Mais même en n’y comprenant que pouic, on découvre d’abord à l’entrée la mini-exposition qui regroupe les 96 clichés réalisés par Pierre Filliquet pour le label alsacien entre 2004 et 2009. Des pochettes de disque aux livrets intérieurs, les trois draps imagés par l’épure (et imaginés par Pauline Squelbut) témoignent de l’unité graphique souhaitée et exigée par Herzfeld depuis sa création, le relais étant désormais assuré par Christophe Urbain. Vers 14h, le labyrinthe finit par nous révéler les larges arcanes de la salle modulable.

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Là où le Herzfeld Orchestra jouera ce soir, là où il ne fait que répéter pour le moment. Honneur au clou du spectacle, c’est plus exactement Electric Electric qui balance de si bonne heure. Aux ordres du viril et méchu Aigle Noir, l’ingénieur du son qui chapeautera toute la soirée (et le meneur d’EINKAUFEN), le trio fourbit son avanie. Le guitariste Eric Bentz est clairement le général en chef. On les regarde se préparer sur un si grand espace comme on scruterait un horizon bouché par un escadron de bombardiers qui fonce sur vous à la vitesse d’une impitoyable croisade. Tout en se demandant si l’ouvreuse “fournira les clés de douze pour foutre en l’air les sièges” quand ça chauffera, on rencontre un à un les membres de la famille Herzfeld, qui patiente dans une ambiance studieuse. Contrairement à nos précédentes aventures, elle joue quasiment à domicile aujourd’hui.

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Le fils Roméo, couvé par le papa Philippe Poirier, la gracieuse Sarah, le grand dadais lumineux Pierre Walter (alias Spide), le manitou Renaud Sachet (Buggy), le discret mais facétieux Paul-Henri Rougier (Original Folks), le jovial Stéphane Nieser (Solaris Great Confusion) les nouveaux venus Gregory Peltier et Olivier Stula (A Second Of June), le président baraqué Renaud Walter (alias Renz ou Guisberg), l’hirsute et louvoyant Boris Kohlmayer (alias Lauter)… Tous attendent leur heure. L’illustre Jacques Speyser débarque un peu plus tard dans un brouhaha de chuchotements, en compagnie du reste d’Original Folks. Chacun raboule sur Mulhouse une fois le boulot terminé à Strasbourg, et prendra la route dans la nuit pour réembaucher le lendemain. Mickaël Labbé (Original Folks), mon alter ego éthylique au sein de la bande, a d’ailleurs prévenu ses étudiants que son cours du vendredi matin ne serait pas un sommet de profondeur philosophique.

Sauf que le bassiste aurait mieux fait de tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de vouloir la tremper dans la bibine, puisque lui et son alter ego maugréeront le reste du raout contre l’Ineptie du jour : aucun repas prévu pour les musiciens, aucun alcool à l’horizon pour dérider l’organisme, pas même une foutue canette de bière. Nom d’une partie de jambes en l’air, saloperie de politique culturelle publique ! Après avoir envisagé un rapatriement en urgence, il faut se rendre à l’évidence. “C’est trop tard pour faire machine arrière”, me dit Mickaël en serrant fort mon épaule, histoire de dégourdir un peu mon courage.

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Nous étrennons notre étonnante sobriété lors d’une interview au long cours avec le patron informel Renaud Sachet et le producteur Vincent Robert (Electric Electric), deux des huit fondateurs du label Herzfeld. Une entrevue sourcilleuse où la paire de musiciens, gestionnaires, et amis, babille sans se faire prier. Elle nous raconte ce jour décisif où, après avoir lu un article à leur sujet dans Magic, Renaud découvre sur scène T, Renz et Spide, alors fers de lance du label local Vergo, et reçoit à son échelle le même choc que ceux qui entendirent pour la première fois Nick Drake ou Jeff Buckley. Elle nous parle de ces réunions d’amis qui deviennent peu à peu des séances de travail, où l’on pense d’abord appeler le label Vague Froide avant d’opter pour Herzfeld, en référence furtive au chanteur de McCarthy. Elle se pince encore pour croire à cette alchimie à peu près miraculeuse qui se créée au fil des années entre autodidactes et musiciens avertis, entre une dimension amateur qui suscite quelques couacs et un investissement personnel acharné qui les dépasse aussitôt, entre les artistes qui empruntent une trajectoire ascendante et ceux qui se mettent à sommeiller, générant un cycle créatif fragile mais jamais rompu.

Une saine émulation, ou plutôt, un “paradoxe constructif”, dira Vincent pour qualifier ce fonctionnement viscéralement collégial. Renaud présente aussi les derniers arrivants A Second Of June et Crocodiles (à ne pas confondre avec les homonymes US), et raconte vivre l’arrivée du vénérable Philippe Poirier (Kat Onoma) comme un symbole définitif de l’entremêlement entre Herzfeld et son fief strasbourgeois. Attentif au sort de ses frères d’armes, il décrira aussi une scène précise, lors d’un concert de feu Vic Chesnutt, quand le flippant Efrim Menuck de Constellation vient personnellement féliciter l’artiste qui assurait la première partie. C’était le génie dormant Spide. Quand on a vu ça et ça, on se dit qu’Efrim a eu raison de louanger.

Mais trêve de « on dit », les détails de cette conversation seront à découvrir bientôt dans les pages de Magic. Parce que c’est pas l’tout, mais en sortant de notre entretien, on découvre Mickaël livré à son triste et sobre sort. Le bonhomme stresse un brin et subit la franchise en acier de l’Aigle Noir, qui lui dit, en gros, que le son du concert à venir de Romeo & Sarah ne vaut pas un kopeck à cause d’une réverb’ vorace et d’un line-up “pas en place”.

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[ELLIPSE]*

Cépacool ! Mais c’est pas totalement faux. Moins magnétiques que lors de la récente prestation à la Flèche d’Or, les volutes de Roméo & Sarah pâtissent de la largeur des dimensions, qui éparpille l’onirisme au lieu de le concentrer. La ronde derrière les fûts, où chaque musicien s’exerce à un moment ou à un autre, est toujours aussi ludique (“vous avez vu hein, on n’a pas de batteur”, glisse malicieusement Sarah), la langueur sensuelle et spectrale toujours de mise, la pop en l’air d’A Day In Prague ou Mr Paul toujours aussi engageante, mais des imprécisions et un flou dans les sensations lestent l’affaire au moment du décollage.

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Pourtant, peu avant, T avait adroitement balisé la piste. Il en a même illuminé chaque parcelle lors de plusieurs fulgurances. Aidé par les vibrations lunaires de Christine Ott, la reine des Ondes Martenots qui vient de quitter Yann Tiersen après l’avoir accompagné sur scène pendant des lustres, l’auteur fichtrement timide et élégant du célébré « Pink Lp » (2005) a dévoilé quelques nouvelles pièces de son folk précieusement hanté, et désormais un brin digital. On pense parfois aux alliances baroques de The Devil, You+Me, le dernier album en date de The Notwist, avec un chant chaud en lieu et place des intonations détachées. Les prémisses d’une collaboration affranchie avec Roméo Poirier, qui à la boucle sonique, qui aux mélodies, pour un troisième album envisagé, mais pas encore dans les tuyaux.

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En parlant de Roméo, le blond gaillard, batteur et guitariste hors pair, fut le fil rouge de la soirée. Il est des deux premières prestations, et doit encore enchaîner avec la performance reine, celle du Herzfeld Orchestra. Un entracte n’est pas de trop pour soulager l’artiste. Direction le grand hall de la Filature, là où se sont installés les élèves du conservatoire de Mulhouse. La classe afrobeat que Boris Kohlmayer et Eric Bentz ont dévergondé le temps de deux morceaux au long cours composés spécialement pour l’occasion, et largement répétés en amont. L’interlude galvanisant confine au pur bonheur, où tout semble s’enchaîner à merveille pour les apprentis, quand les maîtres d’un soir paraissent gonflés à bloc par la fierté ressentie pour leurs disciples. Ça jamme sévère, ça envoie Foals et It’s Not Not se faire empapaouter, où la junte canadienne se faire instiller un fix de candeur. Chapeau la compagnie.

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Un demi enfilé pour sauver l’honneur, et l’on retrouve tant bien que mal la salle modulab’ afin d’assister au grand œuvre. Le concert du Herzfeld Orchestra, donc. En dehors de Franck Marxer (Original Folks), parti en vadrouille en Chine avec sa classe, la fanfare est au complet. Une quinzaine de personnes sur les planches, ça pourrait vite devenir le big bazar, mais l’idée d’incarner sur scène l’esprit communautaire du label ne date pas d’hier, et la bande a eu le temps de se rôder depuis ses premiers concerts il y a quatre ans, où elle se retrouvait “avec plus de monde sur scène que dans le public, du grand n’importe quoi”, racontait Renaud un peu plus tôt.

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Au-delà du bordel organisé qui règne le long du plateau, il y a quelque chose de jubilatoire à voir s’agiter l’orchestre strasbourgeois. Comme un mécano humain qui s’agence différemment selon les compositions entonnées, chacune étant l’œuvre d’un auteur différent. Les chanteurs vont et viennent, tiennent la vedette cinq minutes puis rentre sagement dans le rang pour faire briller le collègue d’à côté l’instant d’après.

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C’est Stéphane Nieser qui ouvre le défilé de sa voix véloce mais confidente, comme sur le disque. Close To The Bone, ou comment attendrir la country baryton de Lambchop. D’autres références frapperont l’esprit pendant la performance. Belle And Sebastian à qui on aurait greffé une paire de couilles (The Axe, par Lauter). The Black Heart Procession qui aurait fini par se consumer à force de traîner ses guêtres en enfer (At The Shmolzy par Renz, ou Days Of Dew par Gregory Peltier). Godspeed You qui passe l’oral avant le jugement final (Here You Are, par Jacques Speyser). Mais pour résumer, du folk au post-rock, de l’électronique ludique à l’électricité mathématique, de la pop béate aux textures extatiques, l’essai que sortira le Herzfeld Orchestra cet été sera l’un des moments importants de l’année musicale d’ici. Ce soir, ses acteurs rendront largement justice au sommet, mais ne parviendront pas à le magnifier.

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La faute à une setlist trop courte, à une ambiance trop solennelle, et au final (le Hertzfeld Anthem par Renaud Sachet) un chouïa beaucoup bâclé. Pour les flashs de souvenirs croquignolets, on se rappellera des mini-chorégraphies déglinguées de Sarah et Mickaël, de l’interlude gogo danseur de Spide sur son morceau Queen (comme The Jesus And Mary Chain sous tranxène sur l’album, moins shoegaze mais plus euphorisant sur scène), de la mise au point éclatante de Philippe Poirier avec Derrière Le Grand Filtre, et de l’unanimité joyeuse dans les rangs au moment de The Axe.

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Le festin collégial terminé, on pense avoir avalé le gros morceau, avoir décroché le pompon, être au bout de nos joies. La concentration retombe au même niveau que le taux d’alcoolémie (zéro), et puis… BOUM ! Vous arrive en pleine trogne l’un des concerts les plus choquants de vot’ modique carrière. Electric Electric, le duo devenu trio avec l’apport machinique de Vincent Robert. Quelques jours après un survol d’Austin durant SXSW, les bombardiers précités entrent en action sur la Filature de façon déraisonnée. Du metal-math de casques à pointe qui confine à l’attaque nucléaire.

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Chaque morceau comme un long raid barbare. Le batteur Vince est inhumain (même s’il joue dans un groupe de ska à ses heures perdues), et s’oblige à des étirements entre chaque morceau tant l’acharnement physique est paroxystique. Eric Bentz, autre androïde virtuose, supplicie sa guitare comme on entre en furie. Totalement extrémiste, la musique carabinée d’Electric au carré foudroie quand même de façon instantanée. D’ailleurs, ô miracle, quelques personnes du public quittent leur fauteuil pour venir s’agiter petitement devant de la scène. Parce qu’il est impossible de lutter, mieux vaut faire allégeance aux despotes soniques. « Ces gars-là sont complètement fous ! », me signale Paul-Henri quand nos mirettes médusées se croisent au début d’une énième cavalcade rythmique. Ui Paulo, cévrai.

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Malgré d’interminables applaudissements et matraquages des pieds sur le plancher, les dirigeants de la salle membres d’Electric Electric, exténués, n’accordent pas le rappel tant réclamé. On pense d’abord brûler l’endroit pour montrer à quel point on est chafouin, et puis on s’incline pour aller prendre des nouvelles de Vince, le batteur aussi marathonien qu’herculéen, tellement surréaliste dans son affairement tatapoumesque qu’il faut le toucher pour croire à son existence. L’est éreinté le Vince ? « Oh que non, ça m’excite plus qu’autre chose ! », rétorque-t-il en se débarrassant de sa tenue de travail toute trempée. Mazette, la bête a du répondant.

Voilà, c’est fini. Il faut aider à débarrasser le matériel fissa, vu l’empressement de l’organisation. On en profite pour recueillir quelques dernières réactions et prendre quelques photos pour des playlists express. La décompression est criante, preuve à la fois d’un gros soulagement, d’une joie paisible, et d’une fatigue naturelle. On navigue une dernière fois dans les couloirs du paquebot vissé sur place, content de ne pas avoir chargé la mule (pour une fois), même si l’on sait bien qu’on finira encore minable à la première occasion venue. Ben oui, il faut bien le traverser ce désert de solitude dont parlait François au début. Mais plus fort que Mauriac, on laissera la conclusion à Roméo. Vers 1h du matin, au moment de tirer un trait sur la soirée, on lui a demandé de la résumer en un mot. Il a répondu“vivant”. Pas mieux.

Jean-François Le Puil.

* Il faut l’avouer, on a quand même bu deux ou trois coups pendant cette journée. Au Cheval De Troie pour être précis, juste avant le début des concerts. L’occasion de manger des kebabs gros comme ma bite, un lahmacun long comme un tuyau Vaporetto, et de discuter avec Jacques Speyser du deuxième album d’Original Folks. Une partie des chansons est déjà écrite, et la rumeur (i.e. Aigle Noir) court comme quoi elles seraient formidables. À l’orée des échantillons délivrés sur la scène du Mo’Fo en janvier dernier, on dit banco la rumeur, tu peux courir comme un petit hamster et délivrer ta vérité voilée aux sept coins de l’octogone.

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