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3 septembre 2013
F/LOR : Rencontre – 03/09/13
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F/LOR : Rencontre – 03/09/13

Bassiste du trio risque-tout NLF3, Fabrice Laureau s'est enfin décidé à suivre sa propre logique interne sous l'alias F/LOR, poussé aux fesses par Nicolas, son frangin et collègue au sein de NLF3 (et du label Prohibited Records). Voici donc venir Blackflakes, amas tonitruant de fragments électroniques où samplers, synthés et autres joujoux machinaux s'éclatent les circuits. Tentative de reconstitution du Meccano sonique et magnétique. [Article Jean-François Le Puil – Photographie Vincent Arbelet].

Est-ce lié à notre fixette du moment sur le cas Boards Of Canada ? Depuis plusieurs mois, au-delà du retour tant espéré des Écossais, notre mémoire d’auditeur trentenaire ne cesse d’être traversée par des réminiscences de l’âge d’or de l’IDM et de l’electronica. Parmi elles, citons par ordre chronologique les come-back en 2012 de Nathan Fake et Dntel – ce dernier reformant The Postal Service avec Benjamin Gibbard dans la foulée –, les nouveaux efforts d’Autechre et de Matmos en février, le Français prometteur Bajram Bili qui se la donne sur le label Another Record en mai quand l’expérimenté George Issakidis s’éveille sur Kill The DJ, les parutions concomitantes et printanières de la réédition de Rounds (2003) de Four Tet et de l’album Silver Wilkinson de Bibio, la réapparition de James Holden sur long format en juin, les marches en avant de Jon Hopkins, Gold Panda ou Fuck Buttons qui se poursuivent avant l’été… Oh, l’étiquette est tellement fourre-tout et le genre à la fois si explosé et usité que l’on ne se risquera pas à en tirer des conclusions présomptueuses, mais tout de même, c’est dans ce contexte accueillant et familier que Blackflakes de F/LOR est venu capter notre attention. Ballet de bleeps granuleux, d’atmosphères diaprées et de mini-intrigues mélodiques qui se nouent et se dénouent au creux de l’oreille, le disque est une démonstration singulière et débridée de ce que peuvent produire les machines lorsqu’elles sont appelées à sonder instinctivement l’imaginaire, les sensations et la sensibilité de son propriétaire ; tournées vers l’intérieur et l’abstraction plutôt que vers l’extérieur et l’intention, du jus de circuits mêlé de sang et d’impressions.

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ASSEMBLAGE
Lorsqu’on en discute avec Fabrice Laureau, un mot revient à plusieurs reprises dans la conversation : le “grain”. Pas le grain de folie, même si son œuvre n’en manque pas, mais le grain de la texture sonore, symbole croustillant d’un travail sur le son réalisé de façon manuelle avec des outils parfois passés de mode comme le Yamaha SU10, un joujou lancé en 1996 et adopté – entre autres – par Autechre. “Mes premières machines, je les ai achetées en 1995-96, ces premiers samplers qui fonctionnaient avec des piles. Leur esprit compact me plaisait bien”, nous confirme Fabrice avant de dérouler le fil de son apprentissage en mode 8-bits. “Puis, en 1999, par l’entremise d’amis qui s’étaient rendus sur place, je suis parti animer un atelier à Cuba pour apprendre à des rappeurs locaux à produire eux-mêmes leurs instrumentaux. Même s’ils étaient très talentueux, ils ne rappaient que sur des musiques tirées de CD de standards américains. C’est à partir de ce moment-là que je me suis penché à fond sur les machines que j’avais en ma possession et leurs possibilités. Une fois à Cuba, j’ai préféré effacer les sons préenregistrés des machines pour que les rappeurs samplent à la place tout ce qui les entourait, leur environnement sonore, aussi bien les mômes de sept ans qui jouaient des percussions de salsa comme des Dieux que la radio de la police ou le bruit du vent, de la mer… Ce fut une grande expérience pour moi.”

Même si l’aventure ne se concrétise pas sur disque en raison du peu d’écho institutionnel qu’elle rencontre, Fabrice Laureau ne perdra dès lors plus le goût de l’exercice électronique, qu’il envisage avant tout de manière artisanale et organique (le rapport à l’objet, l’interaction avec lui), mais aussi aléatoire et intermittente, eu égard à son activité principale de bassiste au sein de NLF3 et à sa façon de prendre son pied dans le domaine, tout simplement. “Je n’ai pas fait de la musique électronique en continu depuis toutes ces années. Il y avait des phases où j’avais envie de prendre mes jouets et de m’amuser en tournant des boutons, et d’autres où je les laissais tomber complètement pour faire de la basse et des concerts avec NLF3. C’est ce qui est beau dans la musique électronique, ou disons plutôt, la musique avec des machines : depuis l’origine, c’est un boulot d’assemblage de sons, ce n’est pas que de l’énergie pure (en dehors de la dance music peut-être). Tu n’as pas à figer absolument un enregistrement dans un laps de temps donné, tu peux revenir sur ce que tu as fait, réécouter, couper, ajouter, superposer, mixer différemment, etc. Personnellement, j’ai une vie plutôt structurée au quotidien et ces phases de travail en solo sont justement des moments de liberté, quasi d’égoïsme musical où je suis concentré sur moi-même et joue avec l’aléatoire. C’est ce travail abstrait et instinctif qui m’attire. L’idée est d’abord de rechercher des types de sons et d’effets qui vont bien ensemble, puis j’improvise avec mon petit tas de jouets. J’enregistre le tout, et des mois après, je trie et sélectionne des bouts que je trouve intéressants pour m’en servir comme d’une nouvelle matière première à manipuler.”

STRAVINSKY
Du précurseur des années 60 Warner Jepson, qui “a produit les vrais premiers très beaux morceaux électroniques” selon Fabrice, à la “musique sublime” de la non moins pionnière Laurie Spiegel, en passant par les déclinaisons “rock’n’roll” de ces recherches séminales via Can et Silver Apples, jusqu’au trident mythique du label Warp (Squarepusher, Aphex Twin, Autechre) et son alter ego hip hop Anti-Pop Consortium, les références avancées par notre homme en matière de musique électronique sont nettes et sans bavure. Mais par-dessus tout, c’est la musique répétitive qui l’a bouleversé. “Steve Reich et le gamelan ont été essentiels dans mon appréciation de la musique, tout comme Le Sacre Du Printemps de Stravinsky, dont on fête le centenaire en ce moment. Je crois même que Le Sacre Du Printemps est mon œuvre occidentale fétiche. Elle est hyper rythmique, tendue et dissonante, ultra puissante. Je l’ai découverte sur le tard, j’avais à peu près la vingtaine quand je l’ai vue en spectacle. Ça m’a profondément marqué.” Si Steve Reich parraine sur l’album Blackflakes,“ce que lui et d’autres ont appelé le déphasage, c’est-à-dire l’effet de superposition/décalage de sons et de rythmes qui crée une sorte de nouvelle matière musicale hypnotique”, sur la chanson Sweet Dirty Ballet (à télécharger sur notre sampler digital), on croirait justement entendre en arrière-plan l’interprétation fulminante du ballet Le Sacre Du Printemps par le pianiste Faz?l Say, à laquelle viennent s’agréger une palanquée de beats lourds et récalcitrants, des caisses de sons suraigus et parasites, et une nuée de résonances clandestines. Le résultat est une ritournelle mutante, hyper rythmique, tendue et dissonante, ultra puissante.

Sweet Dirty Ballet est aussi l’un des rares moments sur Blackflakes où la cadence se fait presque volontairement dansante. Mais jamais la contorsion des rythmes ne laisse place à un emballement régulier parce que, de la même façon qu’il préfère s’en remettre à la mécanique et aux modulations d’outils analogiques plutôt qu’à l’efficacité clinique des logiciels musicaux modernes, Fabrice Laureau préfère s’amuser avec les codes du genre plutôt que de s’y plier, leur faire la cour un instant et les désintégrer la seconde suivante. Un goût de l’effort, du détournement, du découpage, de la déstructuration et du renversement mis en pratique sur la pochette du LP, qu’il a (forcément) réalisée lui-même, où les arbres décapités lancent des éclairs en négatif dans un flou de lumières (allez vérifier si c’est pas clair !). Mais alors, si Fabrice Laureau accumule dans son coin autant de capital sonore et de convictions depuis des années, pourquoi sortir Blackflakes seulement maintenant ? Fabrice se souvient d’une autre aventure particulièrement marquante survenue l’été dernier, lorsqu’à l’invitation du festival Les Siestes Électroniques, NLF3 fut autorisé à piocher dans le fonds sonore de la médiathèque du musée du Quai Branly pour concocter un mix destiné à être présenté en plein air dans les jardins de l’institution. Le résultat, toujours en écoute sur le Web, est déchirant et déracinant, une vadrouille ethnomusicologique mêlant incantations chamaniques d’une beauté et d’une proximité saisissantes, musiques rituelles ferventes venues des cinq continents, et discrets ressacs électroniques.

Même si la fratrie a surtout souhaité dans ce mix rendre justice aux enregistrements originaux qui l’avaient touchée sans trop les manipuler, l’exercice a eu valeur de déclic pour F/LOR. “Ça m’a mis la puce à l’oreille. Je me suis rendu à cinq ou six reprises à la médiathèque du Quai Branly en y passant la journée à chaque fois pour enregistrer des tonnes de choses. Puis je me suis retrouvé à mixer ce matériau avec Nico. Cela m’a fait prendre conscience que moi aussi, à partir de ma propre matière accumulée depuis toutes ces années, je pouvais recomposer un mix et donc terminer un disque sans avoir besoin de prendre une guitare ou je ne sais quoi. En dehors de cela, l’une des grandes découvertes nées de cette expérience au quai Branly, c’est la richesse de la forme musicale chez les Indiens d’Amazonie. C’est incroyable, ils ont toutes sortes d’instruments, des percussions, des espèces de trompes avec un son vibrant et texturé, bien plus beau que celui d’un didgeridoo – on dirait presque des synthés analogiques qu’ils modulent en jouant à trois ou quatre. En Sibérie, c’est pareil, avec Nicolas on a entendu des chants solitaires venus de là-bas qui sont à tomber par terre. Et parfois, c’est la qualité de l’enregistrement en elle-même qui est fascinante, avec des captations très anciennes qui craquent tout le temps. Ce grain, c’est hyper beau.”

MICROSCOPIQUE
Sacré grain, quand tu nous tiens ! Sa sensibilité exacerbée pour les textures, F/LOR l’a peaufinée pendant les années 2000 en tant que producteur pour Yann Tiersen, Françoiz Breut, Dirty Three ou The Konki Duet. “Ces moments passés en studio au service des autres m’ont permis de me rendre compte de la richesse du son. Certains sont inimitables ; les bassons, les clarinettes basses, ces timbres de bois particuliers… Oui, tout cela accumulé fait que je ne peux qu’aimer la texture sonore en musique, et ses complexités. Je ne peux pas me contenter d’une nappe de synthé avec de la réverb’ et un kick, mon esprit ne le conçoit pas.” Quand on le “traite” d’artisan, le Français ne s’offusque pas du caractère proverbial que peut recouvrir le terme. “Si tu me dis que je suis un artisan du son, je suis flatté parce que d’un côté tu as les artisans et de l’autre tu as les standards. Aujourd’hui, qu’il s’agisse de fringues, de chaussures ou de vélos, quand c’est fabriqué par des artisans, c’est quand même bien mieux que quand c’est industriel.” Parmi l’attirail du façonnier F/LOR, on ajoutera deux éléments qui finissent de forger le fort caractère de Blackflakes. D’abord, le goût du bassiste pour les riffs. Transposée dans un contexte électronique, cette lubie le pousse à multiplier les gimmicks synthétiques “qui prennent bien la tête”, instillant ainsi une couleur presque pop – ou en tout cas ludique et attractive – à ses structures tantôt bruitistes, tantôt rêveuses.

Ensuite, toujours en écho à l’activité de “rockeur” de Fab’, il y a la manie de réenregistrer les machines via des amplis, ce processus parant d’une puissance et d’un impact inédits les bruitages qui en sont expulsés. Autant de procédés domestiques et de son cru qui font du nouveau venu F/LOR un personnage déjà atypique dans le paysage électronique de chez nous, à l’image de ce que NLF3 représente depuis plus de dix dans le giron des musiques amplifiées (comme on dit dans les conseils régionaux) ou Don Niño (l’alias solo de Nicolas Laureau) dans notre microcosme pop et folk. Tout cela étant énoncé, ne reste plus à l’auditeur qu’à s’immerger dans les méandres abstraits mais percutants de Blackflakes, s’y extasier, s’y heurter, s’y oublier, y flipper… Car en dehors de son fuselage sonique, l’effort solo de Fabrice Laureau ne serait rien sans un pouvoir évocateur efficient. Mais là, ce n’est plus de notre ressort, tant se lancer dans une description narrative des sensations intérieures ressenties à l’écoute d’un tel tohu-bohu protéiforme serait vain. On pourrait évoquer un début jovial et enfantin, le prolongement trépidant et hypnotique, des percées lumineuses et des pauses introspectives, puis une sombre et lente descente vers l’inconnu. L’une des variables de ce champ des interprétations pourrait d’ailleurs être le rapport à notre mémoire électronique personnelle que l’on évoquait initialement. Et de manière plus vaste, il y a évidemment les couleurs, les sentiments, les gestes, les substances…

 “Quand je compose, je n’ai pas d’images en tête, c’est instinctif”, étaye F/LOR au sujet de ces significations effleurées. “J’oublie un peu ce que j’ai fait et c’est seulement quand je réécoute que je suis capable de préciser à quoi ça me fait penser et quelles peuvent être les images associées. Avec Blackflakes, c’est un ensemble cohérent et personnel que j’ai voulu construire, du titre de l’album à la pochette en passant par la musique. J’ai rajouté des chansons plus étranges pour que le disque s’ouvre à des univers différents, qu’il y ait d’autres pistes. Les titres des compositions expriment bien le rapport particulier à la nature et à l’environnement que j’entretiens – c’est loin d’être une chose rare chez les artistes je pense. Probablement à cause de mes études scientifiques et d’une passion pour l’observation, j’éprouve une forme de fascination pour le macro et le microscopique, la physique, la nature et ses transformations. Je suis toujours ébahi par les formes, la lumière, la couleur… Il est certain que cela colle avec une certaine abstraction musicale que j’aime développer.” Quand l’abstrait devient le plus court chemin vers l’attrait.

Page suivante : Visite guidée dans l’atelier de confection de Blackflakes.
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OUTILLAGE
Visite guidée dans l’atelier de confection de Blackflakes (vidéos non contractuelles)

Sampler/séquenceur KORG Electribe ES-1

F/LOR : L’une de mes premières machines, celle avec laquelle je suis parti à Cuba. J’avais enlevé quasiment tous les sons d’usine qui s’y trouvaient pour les remplacer par des sons collectés. La mémoire y très limitée et cette contrainte a souvent été à l’origine de trouvailles car elle oblige à manier les effets qui sont assez lo-fi et dont j’adore le grain.

Casque Beyerdynamic DT 770 (80ohms)

F/LOR : Sans casque, difficile d’avoir un rapport intime à la musique. Qu’il s’agisse d’écouter, enregistrer, mixer, vérifier ou écouter en détail. J’en ai sept ou huit en tout. Celui-ci ne fatigue pas l’oreille car il est confortable et a un son équilibré.

Gong Wuhan

F/LOR : Percussion en métal martelé qui produit principalement une note, mais qui, en usage détourné, peut générer bien d’autres sons. J’en ai plusieurs. C’est l’instrument-même qui symbolise à la fois le rythme, la modulation et la répétition.

Mini-synthétiseur Casio VL-Tone

F/LOR : Un Casio fétiche (il fait aussi calculatrice). Il est minuscule et doté d’un mode ADSR (ndlr. Attack-Decay-Sustain-Release) qui permet de créer un son en choisissant sa forme d’onde comme dans les synthés analogiques.

Pédale Devi Ever double fuzz

F/LOR : L’une de mes pédales d’effets favorites. Fabriquée depuis une grosse décennie au compte-gouttes par un Américain dingue d’électronique. Celle-ci a un joystick de contrôle et peut faire beaucoup de bruit.

Propos recueillis par Jean-François Le Puil

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