Chroniques d'albums
1 avril 2010
John Grant - Queen Of Denmark
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John Grant - Queen Of Denmark

Il arrive parfois que l’on estime un groupe ou un artiste tout autant pour son œuvre discographique que pour ses œuvres de charité confraternelle. Dans l’histoire du rock, les exemples de ces sauvetages miraculeux ne manquent pas, de David Bowie venu jouer les Saint-Bernard à la rescousse d’un Iggy Pop en pleine dérive jusqu’à Michael Stipe occupant la place de tuteur bienveillant auprès de feu Vic Chesnutt pour l’aider à sublimer son désespoir en chansons. Ce coup-ci, c’est donc Midlake qui endosse le rôle du bon Samaritain pour sauver des eaux et de l’oubli John Grant. On restait malheureusement sans nouvelles du chanteur de The Czars, ces perdants magnifiques de Denver, depuis la séparation du groupe en 2005, conséquence inéluctable de l’absence de succès de leurs quatre albums – dont l’inusable The Ugly People Vs. The Beautiful People (2001) porté par l’une des chansons les plus addictives jamais composées (Drug) –, ainsi que des nombreuses addictions récoltées au fil des ans par leur leader.

Baissant les bras devant cette indifférence injuste, Grant s’en était donc retourné à la vie civile, alternant entre petits boulots alimentaires et reconversion improbable dans l’interprétariat médical. C’était sans compter sur la bienveillance de ses anciens camarades de label qui, attentifs à son sort et désireux de ne pas laisser s’éteindre un pareil talent, l’ont convié à prolonger l’aventure et à se refaire une santé artistique à l’ombre de leur studio texan, consentant même à jouer les backing bands de luxe. John Grant est donc devenu le Boudu de Midlake, leur clochard spatial, le rescapé de la noyade que l’on convie à sa table pour qu’il s’y retape, au risque de révéler également ses propres failles. Et il est vrai qu’un mois à peine après la sortie de John Grant possède une capacité inouïe à enrober ses confessions de mélodies mélancoliques qui nous transportent avec lui au-delà de la tristesse et du désespoir. Sans la moindre complaisance, il peut ainsi se permettre de revenir sur ses propres névroses d’échec et sa propensions coupable à entretenir les rebuffades (It’s Easier), proposant au passage une version du romantisme homo tourmenté autrement moins caricaturale et plus universelle que celle d’Antony Hegarty ou même Rufus Wainwright.

Surtout il ne perd jamais l’occasion de pondérer ces considérations à cœur ouvert de touches d’ironie et d’humour bienvenues, qui viennent immédiatement dissiper tout sentiment de malaise ou de pesanteur. Ainsi, Silver Platter Club se présente, sur fond de piano bastringue, comme une adresse mordante aux gosses de riches gâtés par le sort et par la nature, si pertinente qu’elle marque la revanche nette et définitive de Ouin-Ouin sur tous les Machos-Men de la terre. Plus loin, il s’offre même le luxe de se projeter, à l’instar de Randy Newman avec Rednecks, dans le cerveau de ses pires ennemis pour mieux en expulser les préjugés et les idées toutes faites sous forme d’une caricature désopilante des usages bigots et tordus de la religion : “Jesus he hates Faggots, son. We told you that when you were young. And pretty much anything you want him to, like Niggers, Spiks, Redskins and Jews, and men who cannot tame their wives ». Disque du mois, sans aucun doute. Et probablement sauvetage de l’année.

Matthieu Grunfeld

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