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19 juillet 2019
Perry Blake : De l’art de l’absence et du retour
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Perry Blake : De l’art de l’absence et du retour

Perry Blake ne nous a pas donné de nouvelles depuis Canyon Songs en 2007. Presque treize ans. Autant dire une éternité. Après quelques faux-départs, un single sorti en 2015 et sa collaboration avec le groupe Electro Sensitive Behaviour le temps de Modern Love, l’Irlandais revient avec Songs Of Praise, son septième album.  Perry Blake s’explique sur les raisons de son absence mais aussi de son retour. 

« Je n’ai jamais voulu avoir une carrière à temps plein, j’aime aussi être dans l’ombre par exemple avec ce travail de ghost-writing que je fais avec d’autres musiciens qui me convient bien finalement, nous confie Perry Blake au matin de la publication de son premier album en douze ans. En parallèle de ma musique, je développe un scénario avec mon neveu Leigh Brett qui est un jeune scénariste installé à Toronto. Pour revenir au passé, j’étais tellement investi dans la dimension artistique que cela m’a amené à commettre de sérieuses erreurs sur d’autres domaines. Je pense en particulier à cette signature avec ce label parisien, Strictly Confidential. J’ai enregistré Canyon Songs (2007) sur mon propre label et cela m’a coûté 50.000 € et Warner ne m’a suivi sur ce coup-là. J’ai mis du temps aussi à me sentir à l’aise sur scène et à habiter l’espace. Aujourd’hui, je m’y épanouis, j’aime vraiment cette notion de direct sans filet, c’est génial également de réinventer son répertoire plus ancien. Je me rappelle d’un échange avec Françoise Hardy  au sujet de la scène : elle avait arrêté les concerts au début des années 60 car elle pensait tout simplement que ce n’était pas la place pour elle et ses chansons. Avec le temps, j’ai trouvé comment habiter cet espace si spécial à l’intérieur d’une chanson pour mieux le rendre sur scène.

Pendant toutes ces années, cette activité de ghost-writer un peu partout dans le monde m’a donné une vraie liberté pour voyager mais aussi pour ne sortir un disque que quand je le trouverais assez bon. Ces faux-départs n’étaient pas de mon ressort. »

Au début de sa carrière en 1997 avec son premier disque éponyme prolongé par le superbe Still Life (1998), tout lui était promis, le meilleur comme le pire. Les clichés qui ont la vie longue, avec notamment cette image de crooner trip-hop. « Les clichés autour de ma musique ne m’ennuient vraiment pas et je peux comprendre cette description à l’écoute des deux premiers disques, Perry Blake et Still Life. Et puis il y a pire que d’être associé à ce genre musical. Je suis heureux que des gens prennent encore le temps d’écouter mon travail et j’espère pouvoir continuer à faire des disques qui méritent qu’on leur prête encore une attention. »

La source de la mélancolie dans son travail reste un mystère pour Perry Blake qui vécut une enfance heureuse dans l’Irlande des années 70 « dans un État catholique néo-fasciste, décrit-il, qui fort heureusement a bien changé aujourd’hui  ». «C’est un pays ouvert et libéral même si évidemment, il reste ici et là des poches de résistance d’anxiété post-coloniales avec des replis identitaires tout cela liés à l’église romaine. Mais cela dit, il fait bon vivre en Irlande si on laisse de côté le temps pourri. Je me suis intéressé à mes origines ces dernières années, l’âge venant, sans doute. Les ancêtres de mon père étaient des huguenots français, on a réussi à remonter jusqu’à un certain Gabriel Benoit-Lafor, né en 1636 dans le Languedoc Roussillon. Sans pousser aussi loin, je pense que ma musique a plus en commun avec la culture européenne continentale même si je pense que l’on y entend quelques traces de mon pays natal, L’Irlande. »

Dès le début de sa carrière, il y eut bel et bien une rencontre entre le public français et la musique de Perry Blake. « C’est vrai que le public français a été réceptif à mon travail dès mes débuts. J’ai la chance d’avoir toujours des gens qui répondent présents à ma musique. C’est le pays qui semble le plus ouvert à ce que je fais. J’ai joué l’année dernière à Montpellier pour tester mes nouveaux titres sur scène et je dois dire que les réactions plus que chaleureuses des fans de mes premiers disques m’ont bien stimulé pour l’enregistrement du disque, que j’ai entamé peu de temps après. »

Mais après une si longue absence, il faut savoir stimuler une nouvelle énergie. Pour cela « avec Graham Murphy avec qui j’avais cessé de collaborer en 2002, on a voulu trouver une nouvelle approche dans notre manière d’écrire ensemble ». «Travailler avec Graham, poursuit-il, c’est très stimulant. En plus je crois bien que c’est un de meilleurs arrangeurs de cordes en Europe. Rappelez-vous l’envolée de cordes sur Genevieve, c’est lui ! Glenn Garrett a co-écrit avec moi deux titres sur Songs Of Praise, Evensong etSome Kind Of Magical. On a aussi travaillé ensemble sur un disque orienté plus electro et sorti en 2015 sous le nom d’Electro Sensitive Behaviour feat. Perry Blake, le disque s’appelait Modern Love. Cette collaboration avec Electro Sensitive Behaviour m’a aidé à trouver un tas d’idées orientées electro qui m’ont permis de sortir de mon systématisme pour ce disque solo qui ne pouvait donc qu’être plus ouvert à d’autres influences. Electro Sensitive Behaviour c’était un projet absolument collaboratif avec Glenn Garrett alors que Songs Of Praise est vraiment un disque solo de Perry Blake. »

La collaboration a toujours été au centre de son travail, on se rappelle le travail avec Steve Jansen, ex-Japan et frère de David Sylvian sur Still Life (1998). « On a enregistré Still Life à Londres au printemps et à l’été 1999 et je crois bien que sans le jeu subtil de Steve Jansen à la batterie, ces textures en couche, le disque sonnerait totalement différemment. J’ai travaillé récemment avec Steve sur son disque solo, Tender Extinction (2016) où j’ai composé avec lui Her Distance. On va sans doute retravailler sur des projets à venir. Il est pas mal occupé en ce moment à prépare une tournée au Japon avec son nouveau groupe, Exit North, sa collaboration avec Thomas Feiner, l’ancien chanteur d’Anywhen. »

Le projet autour de Songs Of Praise a évolué avec le temps : « Au départ, je l’imaginais comme un possible EP de 5 titres mais au fur et à mesure que le travail avançait, j’ai vite réalisé que j’avais un grand nombre de chansons à sélectionner et j’ai vite compris que ce serait criminel de ne pas les réunir sur un seul et même album. Le label anglais Moochin’About m’a proposé un contrat après avoir écouté les trois premières démos et ont été là dès le début du processus de composition. J’ai passé les deux dernières années en studio à enregistrer et ré enregistrer. Prends par exemple Miracle, on l’a ré-enregistré 78 fois ! J’ai passé un temps fou sur la production et j’ai enregistré toutes les parties vocales dans mon propre studio. Cela m’a apporté une liberté et une intimité plus forte dans mon travail que je n’aurai pu avoir avec un ingénieur du son à mes côtés. J’ai ensuite travaillé sur le mix avec Chris O’Brien et Graham Murphy à Dublin. »

 Songs Of Praise se veut comme un disque de synthèse de deux penchants chez l’Irlandais, un certain sens du romantisme et une tentation électronique de l’autre.« C’est un mélange de mes travaux les plus anciens associés à de nouvelles directions. J’ai toujours été passionné par l’approche électronique dans la musique mais je voulais pour ce disque y ajouter des textures plus organiques et acoustiques. Je l’ai appelé ainsi, « Chansons de louanges », car je ne savais pas très bien quelle direction je prenais au niveau de mes paroles, priais-je le secours de quelqu’un ? Si c’était le cas, qui ou quoi priais-je ? En plus, certains des titres avaient des thématiques quasi-religieuses. J’ai trouvé cela amusant car je suis absolument athée. Il faut peut-être voir une forme d’ironie dans le titre. »

On connaissait la voix en falsetto de Perry Blake, celle plus en baryton. Il faudra faire désormais avec celle en autotune, une voix qui souhaite faire plus son que sens. « J’ai un problème avec ma voix qui m’ennuie parfois, avoue Perry Blake. C’est pour cela que j’aime bien malaxer ma voix comme une matière à part entière pour donner un sens plus cohérent à un titre. C’est vrai que je pourrai utiliser ma voix toujours sur la même tessiture mais j’aime m’amuser avec elle. Par exemple, sur Some Kind Of Magical, on entend un phrasé presque rap avec une version désaccordée de ma voix sur laquelle on a rajouté des tonnes de filtres en studio. Je suis un grand fan du travail de Damon Albarn, que ce soient avec Gorillaz ou son (album solo) Everyday Robots (2014), je suppose donc que l’on doit en entendre quelques traces dans mon travail de production sur ma voix. »

Le Perry Blake de 2019, âgé de 49 ans, n’est finalement pas si différent de celui de 1997, du premier album. « Vieillir est un processus étrange comme un couteau à double tranchant, concède-t-il. D’un côté, c’est génial d’être bien portant et aussi d’être capable de continuer à sortir de nouveaux disques. Mais à côté de cela, bien des artistes s’inquiètent du fait que l’intensité créative des premiers disques se dilue avec le temps. C’est une étrange balance qui penche d’un côté et de l’autre. Fort heureusement, je crois bien ne pas m’être aigri avec les années ou être plus cynique, j’essaie seulement de faire des disques qui ont besoin d’être faits. Je crois être plus sage et peut-être moins torturé, c’est certain. J’ai écouté la copie test du vinyle de Songs Of Praise la semaine dernière. Je l’ai écouté très fort dans mon studio et je dois dire que je suis très fier du résultat final. Si le disque rencontre son public, je serai plus qu’heureux. J’ai hâte également de revenir jouer en France avec mon nouveau groupe. J’aime bien cette réponse de Chaplin (d’ailleurs présent dans Songs Of Praise) à un journaliste qui lui demandait le secret de sa forme à l’orée de ses 70 ans : « Punaise, je n’ai plus de temps pour les erreurs, j’ai 70 ans » ».

Gregory Bodenes

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